Il faut reconnaître une chose : en matière de communication sur le mode victimaire, les petits gars de Syriza sont quand même très forts. Voilà maintenant des mois que les Tsipras, les Varoufakis et leurs innombrables relais médiatiquement exposés relaient à l’envi l’idée selon laquelle les « criminels » de la Troïka cherchent à « humilier le peuple grec » en le noyant sous le poids d’une dette forcément illégitime[1. Élément de langage : une dette est dite « légitime » lorsqu’on la contracte et « illégitime » dès lors qu’il faut la rembourser.], mais surtout inremboursable. L’histoire est belle et a ce petit je-ne-sais-quoi d’épique — le peuple qui se lève comme un seul homme pour abattre le tyran qui l’oppresse — qui fait rêver les jeunes aventuriers et pleurer les vieilles dames. L’ennui, c’est que c’est une vaste blague. Démonstration.

Officiellement, en 2014, la charge de la dette — c’est-à-dire les intérêts réclamés par les créanciers d’Athènes — représentaient environ 7.7 milliards d’euros soit 4.3% du PIB grec. C’est beaucoup, bien sûr, mais c’est nettement moins que l’Italie (4.7%) ou le Portugal (5%). Comment est-ce possible ? Eh bien c’est très simple : il se trouve que les conditions auxquelles l’infâme Troïka, et particulièrement les autres États membres de la zone euro, prêtent à la Grèce sont particulièrement généreuses. Pour vous donner une idée, les 52.9 milliards prêtés via la Greek Loan Facility (GLF) en 2010 coûtent aujourd’hui[2. C’est un taux variable égal à l’Euribor 3 mois plus 0.5%.] moins de 0.5% par an à la Grèce et les 130.9 milliards du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) sont prêtés à prix coutant : le fonds finance Athènes au taux auquel il s’endette lui-même augmenté de moins de 0.01% à 0.1% afin de couvrir ses coûts de fonctionnement.

Et encore, ce sont des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte de deux autres gracieusetés réservées par ces terroristes qui veulent humilier le peuple grec. La première est due à la Banque centrale européenne[3. Ou, pour être plus précis, l’Eurosystème c’est-à-dire la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro.] qui, pour éviter une contagion du risque grec, a racheté pour 27 milliards d’obligations hellènes : figurez-vous que la Banque centrale reverse à Athènes les intérêts qu’elle reçoit au titre de ce portefeuille ; c’est-à-dire que ces 27 milliards ne coûtent en réalité absolument rien. Deuxième gâterie non prise en compte par les chiffres officiels : le FESF a offert à la Grèce une période grâce de 10 ans ; c’est-à-dire qu’il ne lui réclame pas un centime d’intérêt avant 2022. En cumulant ces deux effets, l’air de rien, la charge réelle de la dette grecque serait actuellement de l’ordre de 1,7% du PIB[4. Selon les calculs de Yannis Stournaras, gouverneur de la Banque de Grèce (2 juin 2015).] — c’est-à-dire qu’elle est comparable à celle de l’Allemagne, inférieure à la nôtre et très nettement inférieure au montant des transferts fiscaux dont bénéficie la Grèce depuis qu’elle a rejoint l’Union européenne.

Oui, vous avez bien lu. Attendez, ce n’est pas fini. Quand on s’endette, il faut payer des intérêts, certes, mais aussi rembourser le principal. Là encore, on peut difficilement dire que la Grèce n’a pas bénéficié d’un régime de faveur. Je rappelle à ceux — et ils sont nombreux — qui l’ont déjà oublié que la dette grecque a déjà fait l’objet de la plus gigantesque restructuration jamais menée. C’était en 2012 : les fameux marchés financiers — apatrides et mondialisés, comme dirait l’autre — on purement et simplement effacé une ardoise de l’ordre de 107 milliards d’euros ce qui, au passage, c’est traduit par une perte moyenne de plus 50% des montants prêtés. Une paille.

Mais ce n’est pas tout : non content de prêter aux Grecs à prix coutant et de leur laisser dix ans avant de réclamer des intérêts, les États-membres de la zone euro ont aussi rééchelonné les remboursements afin d’alléger au maximum les sommes que devra débourser la Grèce chaque année. Précisément, les remboursements dû au titre de la GLF s’échelonnent entre le 15 juin 2020 et le 15 mars 2041 et ceux du FESF commencent le 24 février 2023 et s’étalent jusqu’au 24 avril 2054. Au total, la vie moyenne de la dette grecque est aujourd’hui d’à peu près 16 ans ; juste pour vous donner un point de comparaison, celle de la dette publique française est légèrement inférieure à 7 ans.

En fin de compte, dire que la dette publique grecque pèse 170 ou 180% de son PIB n’a juste plus aucun sens. Mesurée à l’aune des coûts financiers réels à la charge des contribuables grec, la dette d’Athènes est désormais moins lourde que la nôtre même s’il est vrai qu’il leur faudra plus de temps pour l’éponger entièrement. Le coup de génie de Tsipras et de ses petits camarades aura finalement consisté à convaincre ceux qui ne demandaient qu’à l’être que les Grecs sont victimes de la Troïka, des marchés financiers, des Allemands… Bref, de tout le monde sauf de leurs propres choix.

*Photo : http://underclassrising.net/

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Guillaume Nicoulaud
est un blogueur et économiste françaisest un blogueur et économiste français