Aujourd’hui, se tiennent à l’Assemblée nationale les Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. L’organisation de cet événement témoigne d’une prise de conscience : la fécondation in vitro, saluée depuis bientôt quarante ans comme l’alliance irréfutable de la prouesse scientifique et du désir d’enfant, porte en elle des dimensions infiniment discutables. Longtemps, les images de bébés radieux et de couples heureux exhibés à la télévision en ont masqué les aspérités.

Or, ces assises invitent à une interdiction internationale du non moins international marché de la maternité, qui compte ses usines, ses intermédiaires, ses tarifications, ses offres, son langage et son style. Question standing, le « choix » d’une mère porteuse, en Californie par exemple, passe par la sélection de la couleur des yeux, du niveau d’études précisé et d’autres critères bien définis. En Inde, plus modestement, les centres reproduction hébergent des femmes miséreuses enfermées du premier au dernier jour de leur grossesse pour porter un enfant (commandé et acheté par d’autres) qui leur sera livré contre de maigres émoluments.

Partout, règne le même fanatisme du contrat, le même discours mensonger sur l’altruisme, qui occultent des situations juridiques inextricables où l’enfant perd son droit de savoir qui est son père et sa mère et où le droit de la filiation se perd tout court. Plus grave encore, ces femmes-ventres qui ne sont plus les mères des enfants qu’elles ont portés et dont elles ont accouché préfigurent probablement les gestations en machine que l’avenir posthumain nous annonce.

Médiatiquement, le terme de « gestation pour autrui » s’est imposé. Trois mots, gestation, pour, et autrui, en appellent à l’idéologie du don, de l’altruisme, dans la suavité de la novlangue bio-éthique qui endort les esprits depuis des dizaines d’années. C’est dans cette même langue que se prennent les décisions juridiques et institutionnelles ouvrant la voie à des échanges marchands et des esclavages d’un nouveau genre.

Si l’on appelait ces tractations par leur nom, par exemple « contrats de location d’utérus », la marchandisation du corps des femmes, l’émiettement de l’engendrement, l’objectivation des enfants, et le viol des lois de certains pays par fait accompli apparaîtraient de manière plus saillante. Quiconque a contemplé une fois dans sa vie un tel contrat est moins avide des sucreries bioéthiques. J’en tiens des exemplaires à la disposition de tout lecteur intéressé.

Il y a près de quarante ans, la fécondation in vitro a d’abord marqué le transfert de techniques qui avaient fait leurs preuves dans l’industrialisation de l’élevage. Dans ce théâtre de bébés désirés, des sigles sont apparus (PMA., NTR, AMP), consacrant la généralisation d’un vocabulaire économique ou industriel. S’est même créé Euromater, un projet européen d’association de mères porteuses des années 80, tandis que les banques (de sperme), les stocks (d’embryons) se constituaient et que la « traçabilité » désignait la filiation.

La société « gynetics » vendait des produits de prélèvement et de transfert. « Imagyn » proposait un système transcervical pour la falloscopie. Gift et Zift nommaient des procédures de transfert de gamètes. Dans les colloques de gynécologie, les seringues semblaient tout à coup trop proches des muqueuses délicates, l’industrie trop proche de la science, l’inconscient trop proche du marché. « Looking at the future », déclaraient des firmes vendant des inhibiteurs hormonaux. « Affranchissons-nous de la sexualité », proclamait une bannière de l’INRA. « Le futur est présent » décrétait l’entreprise Delfia sous une planète ourlée de spermatozoïdes et nimbée d’un halo fluorescent.

Pendant ce temps, la maternité, pas encore séparée de l’enfantement, était découpée en fonctions génétique, utérine, adoptive, sociale, porteuse, de substitution. Le corps féminin fouillé, exploré, hyper-stimulé, ponctionné. Et un philosophe, François Dagognet, pouvait écrire : « La grossesse tisse des liens difficiles à déchirer entre la mère et le fœtus. Mais il n’en faut pas moins briser le concept de maternité ». De telles affirmations sont-elle vraiment d’ordre scientifique ?

Ignorant cette violence, vous trouverez sur le site Needmoms.com, tout sourires dehors, le lien vers « Extraordinary conceptions », une agence internationale de mères porteuses. Parmi les perles juridiques, on retiendra ceci : le mari d’un chanteur illustre déclaré mère à l’état-civil de son enfant. Et comme perle tout court, ce propos d’une non moins célèbre actrice : « Nous avons fait le gâteau du bébé et nous l’avons mis dans un autre four ».

En faut-il davantage ? Pendant que se dessinait ce monde à la Huxley, les médias unanimes célébraient le progrès scientifique et la générosité des donneurs. Le « projet parental », maître mot de cette langue inédite, ni commune, ni scientifique, ni juridique, allait bientôt « neutraliser » les parents, les faire disparaître en tant que père et mère [1. Qui ont bien du mal à conserver une place dans de nombreux textes de loi.]. Au sein de la science la plus pointue, semble ainsi prévaloir l’inconscient le plus archaïque, jubilant de l’auto-engendrement, tendant à effacer le corps et le désir pour magnifier la Volonté, qui, comme chacun sait, est de fer.

Alors, que faire ? Ces assises témoignent d’une résistance au franchissement d’un nouveau seuil. Seul la perspective du clonage humain avait eu le pouvoir de soulever un tel cri d’indignation. Puisse cette prise de conscience être l’occasion d’une relecture moins chargée d’anathèmes. Toutes les objections à la GPA ne sont pas d’ordre religieux ou naturaliste. Toutes méritent en tout cas d’être écoutées ; c’est le terrorisme intellectuel qui doit être écarté, pas la pensée qui se cherche. De nombreux citoyens perçoivent que quelque chose ne tourne pas rond dans cette affaire mais échouent à l’énoncer. Puissions-nous poser les bonnes questions : pas seulement celles, en forme d’expertise, sur l’état des enfants, mais celles, en forme d’interprétation, qui se demandent ce qui est en train de se passer.

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est psychanalyste et membre du Collectif pour le respect est psychanalyste et membre du Collectif pour le respect de la personne. Elle est l’auteur de «Main basse sur les vivants (Fayard, 1999) et publiera bientôt Frankenstein aujourd’hui, délires de la raison (Belin, 2016).