Caillou dans la chaussure de la posthistoire, la crise des « gilets jaunes » rappelle à point nommé que le gouvernement des hommes ne se réduit pas à la froide gouvernance. Il est néanmoins regrettable que ces laissés-pour-compte de la mondialisation réclament l’accès à la société de consommation sans songer à la contester.


À la répétition des drames qui endeuillent régulièrement la France, répondent des comportements eux aussi répétitifs faits d’émotion sincère, de rituels codifiés (bougies, fleurs et peluches), et de déclarations plus ou moins convaincantes sur l’acte de « résistance » que représenterait le fait d’aller boire son café comme si de rien n’était non loin d’une scène de crime. Au train où vont les choses, personne n’accordera bientôt plus qu’une attention flottante aux uns et aux autres : à ceux qui tirent aveuglément dans la foule afin d’imposer leur idéologie mortifère, et à ceux qui encaissent le coup – stoïquement, lâchement ? – pour ne pas « faire le jeu des extrêmes ». Derrière ces drames récurrents qui donnent l’impression de voir un mauvais film tourner en boucle devant un machiniste endormi, se profile pourtant une tragédie dont la rébellion, bien réelle celle-là, des « gilets jaunes » permet d’entrevoir la physionomie ; une tragédie qui, étant d’abord celle du peuple français, pourrait bien être aussi celle de la civilisation occidentale et de toute une époque dont le poète Antonin Artaud disait en 1935 qu’elle était « tragique entre toutes, mais où personne n’est plus à la hauteur de la tragédie »1. Qui l’est davantage aujourd’hui ?

D’une tragédie pourtant, tous les ingrédients sont bien réunis : un peuple à bout de forces et de patience, clamant en chœur une plainte aussi ancienne que les rapports depuis toujours conflictuels entre dominants et asservis ; un chef d’État dont l’apparition médiatique (et pathétique) parut celle d’un enfant au regard perdu dont le jouet tant convoité ne fonctionne plus ; un tissu social hétéroclite devenu incontrôlable, à l’image de la petite armée de casseurs surgis de l’ombre, souvent mieux équipés que les forces de police et ciblant les boutiques de luxe comme pour mieux marquer la différence entre les ploucs qui travaillent et en sont encore à demander du pouvoir d’achat, et la nouvelle « aristocratie » issue de la pègre qui roule en Mercedes et porte des Rolex. L’un d’eux, vêtu d’un superbe blouson volé la veille, n’affichait-il pas récemment devant les caméras sa volonté de compléter son butin lors de la prochaine manif ?

La tragédie commence à vrai dire quand l’innocent fait figure de coupable sans qu’on sache exactement de quoi, et sans doute d’être tout simplement là où il ne fallait pas ; et quand on n’ose même plus dire du coupable qu’il l’est vraiment, ou du bout des lèvres et parce qu’on ne peut pas faire autrement. C’est alors le temps lui-même qui semble sorti de ses gonds comme Shakespeare le fit dire à Hamlet, conscient de la corruption qui gangrenait le royaume de Danemark du fait de ses propres manquements. Quand le corps social est à ce point déréglé, tout devient possible : un nouvel attentat bien évidemment, venant à point nommé contrecarrer l’offensive des « gilets jaunes ». Aurait-on déjà oublié que les islamistes radicaux se vantent d’organiser tôt ou tard le chaos, ou de tirer profit de celui déjà existant ? On parle aujourd’hui de « complot », comme on évoquait jadis le destin ou la Providence, tant une situation chaotique accroît le besoin d’attribuer à un ordre mystérieux, mais souverain, l’absurdité tragique de certains faits.

À commencer par la souffrance du peuple français se sentant chaque jour davantage privé du droit de disposer librement de lui-même, chèrement acquis par ses ancêtres au prix de luttes sanglantes, et depuis lors généreusement offert à tous les peuples de la Terre comme le fleuron le plus pur de l’humanisme, dont la France se porte volontiers garante, tout en se montrant de plus en plus incapable de faire régner sur son territoire l’ordre républicain. Tragédie intime aussi, de ne plus oser afficher un patriotisme dont le déni aurait conduit au peloton d’exécution ces soldats des deux dernières guerres, qui restent pour chacun(e) de nous des ascendants encore proches. Par la faible teneur idéologique de leurs revendications, les « gilets jaunes » semblent certes politiquement irrécupérables, et

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Janvier 2019 - Causeur #64

Article extrait du Magazine Causeur

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