Photo : Spencer E Holtaway

Il faut bien qu’il m’arrive d’être en désaccord avec David Desgouilles. Ça finirait par jaser, sinon, et ce serait gênant pour nous deux. Déjà, pour un gaulliste et un communiste, nous partageons ensemble beaucoup trop de choses pour que ce soit honnête : une passion ombrageuse pour la souveraineté nationale, un certain goût pour la France des Jours Heureux comme s’intitulait le programme du Conseil National de la Résistance et puis aussi pour le foot, le droit du sol, la nécessité d’un état interventionniste et fort dans le grand bordel de la mondialisation néolibérale. Celle, opérée par un capitalisme financiarisé, qui n’hésite plus, via quelques gouvernements qui servent de simples courroies de transmissions, à planifier la paupérisation, voire la clochardisation des classes moyennes et populaires dans toute l’Europe Occidentale. Comme lui, je pense d’ailleurs que la France peut avoir raison contre le monde entier, que ce soit au moment de Valmy ou pour les retraites, le fromage au lait cru ou la reprise des essais nucléaires en 1995.

Facebook contre le mouvement social

On a des discrétions de jeunes filles sur la question mais, au fond, notre rêve serait de retrouver Nicolas Dupont Aignan et Jean-Luc Mélenchon dans le même gouvernement de Salut Public pour s’attaquer enfin à l’essentiel : la restauration de l’indépendance nationale, la décommunautarisation des problèmes sociaux et l’assimilation d’une immigration nécessaire et contrôlée par plus de démocratie économique.

Mais nous savons aussi pour aimer la politique et le militantisme que nos familles respectives ont chacune leurs vielles pesanteurs et que nous sommes un peu des « maverick », comme disent joliment les Américains, au sein de notre propre camp dans lesquels les tropismes historiques et sociologiques, les préoccupations électoralistes et les alliances stratégiques nous renvoient vers des choses qui ne sont pas forcément ce que nous aimons : un certain sécuritarisme chez ses amis, un certain bisounoursisme chez les miens. C’est d’ailleurs une chance historique pour le camp d’en face, celui des néoconservateurs européistes, atlantistes et serial killers des Etats-providence depuis trente ans, que cette division qui fait qu’à la fin, au deuxième tour, nous allons sans trop d’enthousiasme déposer dans l’urne, l’un un bulletin pour le candidat dit de droite et l’autre un bulletin pour le candidat dit de gauche.
Donc, je ne suis pas d’accord au moins sur une chose avec David, c’est Facebook. C’est plus grave que cela en a l’air. J’ai longtemps commis l’erreur de croire que le support était innocent, que la technologie était neutre. C’était mon côté Grec ancien : dans la mythologie, les dieux ne sont ni bons, ni méchants et les héros ne sont ni des saints ni des démons. Dionysos, c’est le vin et la vie mais c’est aussi celui qui rend fou comme le soleil d’Apollon est celui de la raison aussi bien que de la fureur. Le couteau peut poignarder ou couper le pain.

Facebook n’est pas un couteau à pain

Seulement Facebook n’est pas un dieu grec ni un couteau à pain, Facebook est « intrinsèquement pervers » comme l’avait dit en son temps un certain pape à propos du communisme. Pour aller vite, il participe de ce que Debord et les situationnistes appelaient la Séparation et qui est une des caractéristiques les plus évidentes de notre modernité. Nous ne sommes plus jamais ensemble dans le réel, nous vivons dans nos quartiers respectifs, nous regardons des chaines de télés différentes, quand nous lisons encore, nous lisons des journaux et des livres différents.

Cela s’insinue dans les plus petits détails, jusque dans les fast-foods qui semblent faire un Yalta communautariste sur la junk-food avec McDo pour les Blancs et Quick pour les Musulmans. Plus rien ne fédère, tout sépare, désunit, éloigne. Facebook est le lieu du spectacle de la séparation effective, au sens debordien du terme, « l’inversion concrète de la vie, le mouvement autonome du non-vivant », mais son habileté est de se donner pour le contraire.

À une époque où le mot « réforme » est devenu synonyme de régression sociale (Benoist Apparu de l’UMP, dans un instant d’égarement, a lâché le morceau), il n’est donc pas étonnant que Facebook se définisse comme réseau social là où il ne crée que de l’affinitaire superficiel et, précisément, désocialisant. On ne se voit jamais grâce à Facebook ou si on tente le coup du réel, ça donne ce réel grotesque, déformé, ce réel irréel que furent les apéros géants, retournés d’ailleurs au néant médiatique tant le facebookien basique, ce que n’est pas David puisqu’il veut maitriser la Bête, est devenu un handicapé de l’altruisme, un angoissé du visage, l’anti Lévinas par excellence qui refuse l’expérience fondatrice du regard. Facebook, c’est la burqa des tribus geeks mais une burqa pour les deux sexes.

Ce dont je voudrais convaincre mon camarade David Desgouilles, en fait, c’est que Facebook lui a donné l’illusion, non pas de la rencontre, mais celle d’être un outil indispensable pour faire des rencontres, prendre des contacts. Il a pourtant, David, assez de mémoire pour se souvenir de ce temps où nous n’avions pas besoin de béquilles électroniques pour savoir qu’à l’autre bout du pays tel militant pouvait nous prêter un couchage de fortune le temps d’une réunion électorale. On peut même se demander si le système, le type de société fragmentée par la consommation narcissique, que nous combattons tous les deux n’a pas intérêt à avoir Facebook comme arme anxiolytique. Pendant que je consulte mon mur sur écran, je ne pense pas à abattre ceux qui nous enferment dans l’impossibilité, à nouveau, d’un grand récit collectif et d’un roman national.

Et puis je lui ferais remarquer avec regret, mais amitié que malgré nos mails, nos blogs et son Facebook, nous n’avons toujours pas trouvé le moyen de nous serrer la main et boire un canon ou d’assister à un Sochaux-Lille dans l’IRL (in real life) comme disent les nouveaux camés du virtuel.

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