Ernst Bloch expose sa thèse avec une précision mécanique, horlogère, par l’agencement minutieux de courts articles, d’essais et de « conclusions provisoires » écrits pour la plupart entre 1930 et 1935. La société contemporaine est en crise, car les choses ne se passent pas comme elles le devraient. Ce qu’il faudrait, c’est la paix, la justice sociale, c’est-à-dire le communisme. « Il ne fait pas de doute, écrit-il, que le terme ne sera pas bourgeois. » Mais avant, qui sait par quelle tragédie va passer l’humanité ? On sait combien, pour un marxiste, la conscience est importante. Or ce qui caractérise son époque, celle des années 1930, c’est précisément l’inconscience et Bloch la décline en plusieurs concepts.

L’effondrement des valeurs anciennes

La distraction : l’effondrement des valeurs anciennes a laissé l’homme moderne sans repères. Les employés, par exemple, « ont le sentiment illusoire d’être des bourgeois ». D’ailleurs, le petit peuple n’est pas à l’abri de l’illusion. Ainsi, « des chiens et de faux magiciens peuvent tranquillement envahir des régions jadis socialistes ». Et dans les petites villes « l’opinion publique arrive toute préparée comme les conserves des magasins. »

L’enivrement : dans les grandes villes, ce sont les ampoules électriques et les « vapeurs baroques du labyrinthe oriental ». Signe par excellence de ce monde nouveau, la publicité est le « cri de douleur de la vente difficile ». Sur ce terreau prospère l’« épicerie du mystère comme grande entreprise », celle des demi-cultivés à la manière de Rudolph Steiner qui préparent « le dieu naturel pour le fascisme nordique ». Car l’enivrement n’est pas seulement absurde et stérile, il est aussi dangereux : « Les coups de pied vont du haut vers le bas ». L’enivrement est dangereux, car il est versatile : « Les gens nouveaux, hors d’eux-mêmes, se distraient avec le cinéma et avec l’idée de race. »

La non-contemporanéité : Ernst Bloch affine la théorie marxiste en réfutant la dialectique trop sommaire de la thèse-antithèse-synthèse. Selon lui, le matériau social n’est pas homogène. De sorte que certaines classes de la population vivent « dans un autre temps ». Oui, il existe des « choses non-contemporaines ». Ainsi, « dans de nombreuses pièces de l’édifice du monde […], logent souvent une aliénation et, le cas échéant, une négativité qui ne sont précédées par aucune thèse. »

Récupérer la récupération!

Dès lors, que faire ? Ernst Bloch propose plusieurs pistes. Il faut d’abord récupérer la récupération ! « La contradiction contemporaine » doit se nourrir en partie de ce que « la contradiction non-contemporaine ne trouve pas dans le temps présent et qu’elle cherche de manière si oblique dans le passé. » Il est temps, affirme Bloch, de mobiliser tous les errements anticapitalistes « sous un commandement socialiste ». En un mot, comme le souligne la préface de Jean Lacoste : il s’agit de reprendre « les éléments utopiques captés par l’extrême-droite ». Ainsi Ernst Bloch affirme, sans ironie, combien la propagande de Goebbels ressemble à « du marxisme à la lettre ». Mais renversé : « Le pragmatisme infâme des nazis n’est pas seulement la parodie du rapport entre la théorie et la pratique de la doctrine marxiste, mais sa totale perversion. »

Jean Lacoste, à son tour, se charge de nous indiquer l’actualité du texte : « Il existe, dit-il, en dehors de la classe prolétarienne une “pulsion anticapitaliste” qui a été abandonnée à l’extrême droite ». La remarque est paradoxale, car cela signifie que l’actualité du livre de Bloch tient, en quelque sorte, à sa non-contemporanéité. N’avons-nous pas le sentiment de revivre les années trente ? Et n’est-on pas tenté d’en tirer des raisonnements comparables à ceux de nos prédécesseurs ? Ce qui, du reste, nous éclaire sur leur degré de lucidité autant que sur le nôtre. Bloch énumère les valeurs qui ont échappé au peuple et qui nourrissent sans doute ces « pulsions » : l’âme, l’inconscient, la nation, la totalité et même le Reich (le Reich social auquel, jadis, les paysans allemands aspiraient).

Joyce, Kafka, Stravinsky

D’après Ernst Bloch, le marxisme vulgaire et même Lukács ont eu tort de négliger des « figures intéressantes de la décadence » (Joyce, Kafka, Stravinsky, voire Brecht). Ces figures constituaient, à propos du monde, une vision singulière que Bloch désigne sous les noms de montage et objectivité, des « eaux troubles » dans lesquelles il serait bon d’aller « pêcher soi-même ». En avant ! dit-il en quelque sorte. Et c’est « après la révolution » que l’on pourra faire le tri. En attendant, il faut par dessus tout se garder de la tergiversation, éviter que le « travail sur soi-même » remplace le « travail pour les autres ».

On mesure la différence avec les jeunes gens de la troisième voie qui affirmait que « la crise était dans l’homme » (Thierry-Maulnier). Ceux-là réfutaient à la fois le capitalisme et le communisme en tant que régimes également inhumains de par leur compromission avec le machinisme moderne. Bloch s’oppose, au contraire, à la « déraison antimécanique » dont la source, d’après lui, se trouvait dans l’ignorance petite-bourgeoise. L’ouvrier, quant à lui, « a grandi en même temps que les forces productives. […] Il voit à travers. » Bloch propose donc une autre approche : le fascisme est la continuation naturelle du capitalisme par la guerre. Il n’y a aucune raison de s’opposer aux machines, à la condition qu’elles soient (comme la culture) mises au services de la vraie révolution.

Ernst Bloch est comme Gramsci un penseur marxiste hétérodoxe. Or, Si l’enseignement de Gramsci sur l’hégémonie culturelle a été assimilé, notamment par ses adversaires, celui de Bloch est resté à peu près ignoré. Dans un Post-scriptum écrit de 1962, après sa fuite de la RDA, Bloch affirme encore que « celui qui a goûté une fois à la critique marxiste est dégoûté pour toujours de tout verbiage idéologique. […] Il ne cherche pas de happy end à tout prix. » Le communisme, en effet, ne termine pas toujours (ni ne commence) dans la gaité. Comme le disait Krakauer, cité par Bloch en 1935, « la culture des employés est la fuite devant la révolution et la mort. » De sorte que la grande difficulté est d’enseigner aux employés à se maîtriser afin qu’ils embrassent courageusement le destin de l’humanité.

Délégitimer la peur

Dans le même post-scriptum (1962), Bloch déplore que le « plus grand mouvement de libération » de tous les temps soit devenu le « fléau de la peur ». Il cessait, en quelque sorte, de considérer la peur comme légitime. Est-ce une question morale, voire liée à un affaiblissement de son tempérament ? Peut-être pas. Le problème, selon lui, restait indissolublement culturel et même artistique. Le réalisme socialiste : Bloch constatait tristement qu’en son sein « les deux font défaut ». C’est-à-dire que le réalisme socialiste n’était ni réaliste, ni socialiste. (Remarquons, en passant, que son jugement est sévère, car les régimes communistes ne se sont pas soumis aussi étroitement et durablement aux dogmes réalistes socialistes, que les pays occidentaux se sont quant à eux embourbés dans ceux de l’art contemporain.)

Bref, dès lors, comment distinguer l’art marxiste de la « joie héroïque et sardonique du destin tout tracé » prophétisée par Spengler et réalisée par le nazisme ? Sur ce point, Bloch se contente de sa tristesse et, peut-être aussi, d’une pensée exprimée dès la première édition de 1935, à l’égard du Christ, cet antéchrist hérétique, dionysiaque et nietzschéen, le serpent dont la tête a été « écrasée une deuxième fois sur le bois de la Croix ».

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Partager