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Émilie du Châtelet, femme savante

Émilie du Châtelet, femme savante
Mme du Châtelet à sa table de travail, Maurice Quentin de La Tour, XVIIIe siècle. Crédit photo : DeAgostini/Leemage.

Lunéville rend hommage cet été à Émilie du Châtelet. Maîtresse et égérie de Voltaire, elle fut aussi érudite, fashionista et esprit libre. Si vous passez par la Lorraine, courez-y !


Le roi de Pologne Stanislas Leszczynski, privé de couronne et de divertissement, devint duc de Bar et de Lorraine par la grâce du mariage de Marie Leszczynska, sa fille, avec Louis XV. Pourvu par son gendre d’une confortable pension, il en fit un usage plutôt avisé. À Nancy, il démontra toutes les qualités d’un souverain bâtisseur, avec son architecte favori Emmanuel Héré. Au château de Lunéville, rénové par le même Héré, il imagina un « Versailles lorrain », où se pressèrent quelques beaux esprits, parmi lesquels Voltaire et la marquise Émilie du Châtelet. Lunéville rend à celle-ci un bel hommage (jusqu’au 30 septembre) par une exposition intitulée « Émilie(s) » – le pluriel étant là pour rendre compte des nombreux visages de cette femme d’exception. Elle a pour cadre l’hôtel abbatial, superbe bâtiment que la ville restaure avec un goût très sûr[tooltips content=’Exposition financée par la communauté de communes du territoire de Lunéville à Baccarat, présidée par Laurent de Gouvion Saint-Cyr.’]1[/tooltips].

La réussite de cette manifestation est de « susciter » la personne d’Émilie du Châtelet. Elle habite, dans toutes ses brillantes métamorphoses, ces quelques salles, tel un fantôme bienveillant : amoureuse ardente, coquette cernée de poudres et d’onguents, mathématicienne absorbée dans ses calculs, musicienne talentueuse, « fashionista » follement dépensière. Derrière elle, paraît un siècle débordé, que trouble l’énigme persistante du monde. Le lecteur aura peut-être le privilège d’être accompagné dans sa visite par Jean-Louis Janin Daviet, commissaire de l’exposition, qui semble avoir interrompu l’instant d’avant une conversation fort spirituelle avec Émilie et Voltaire, dans la pièce voisine.

Tourbillons cartésiens

Émilie du Châtelet se place au centre d’un cercle prestigieux, formé par Tycho Brahe, Isaac Newton, René Descartes, Johannes Kepler (ses trois lois « induisent » la gravité), Galilée (satellites de Jupiter, principe d’inertie), Euclide, Gottfried Wilhelm, baron de Leibniz… La physique aristotélicienne ne satisfait plus les philosophes ; ils rompent avec la tradition scolastique et suggèrent, à l’aide de raisonnements et de calculs renouvelés, une autre « harmonie du monde[tooltips content=’Johannes Kepler, Harmonices Mundi (1619)’]2[/tooltips] ». Descartes fonde le mouvement héliocentrique des planètes (démontré par Copernic : De révolutionibus) sur des tourbillons de matière dite subtile. Newton, d’abord acquis aux idées de Descartes, balaie les tourbillons. Dans Philosophiae naturalis principia mathematica, il envisage le concept de force, et il conceptualise un « espace absolu […] de par sa nature même, sans relation avec aucune chose externe, toujours semblable et immobile » : le vide (Galilée l’avait pressenti). C’est ainsi que l’attraction universelle exerce son empire sur les masses des corps célestes (mouvement inertiel) et sur la terre, où elle est la cause du rapprochement des épidermes amoureux et de la chute des pommes sur la tête des savants !

On doit cette dernière image à Voltaire, qui a découvert les théories de Newton lors d’un séjour en Angleterre. Il publie des Lettres philosophiques (1733 et 1734), où il suggère que la France est en retard d’un système fondamental : « Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein ; il le trouve vide. À Paris, on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de cela. […] » (Quatorzième lettre).

La fuite à Cirey

L’œuvre est interdite par la censure. Désigné par une lettre de cachet, Voltaire s’exile en 1734 à Cirey, propriété du mari de la marquise (née Le Tonnelier de Breteuil). Sa proximité avec le duché de Lorraine autorise une fuite rapide hors du royaume de France. Le château ainsi que toute la vallée de la Blaise, où il se tient, méritent le voyage. C’est là qu’Émilie et Voltaire, son amant, vivront en « philosophes très voluptueux ». En France, l’influence de Newton est contrariée par les cartésiens : Cirey devient la place forte du parti des newtoniens.[tooltips content=’« (…) il me semble que j’ai seulement joué comme un enfant sur la grève, trouvant par chance un plus beau coquillage, ou un galet plus lisse, alors que le grand océan de la vérité demeure encore inconnu devant moi. » (Isaac Newton). Sentence à rapprocher de celle-ci : « L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau. » (Alexandre Vialatte)’]3[/tooltips] La marquise y entreprend, dès 1745, la traduction, du latin au français, des Philosophiae principia de Newton. Dans ce but, elle en assimile les données mathématiques, car elle est la tête scientifique du couple. À ceux qui se complaisent dans un anticatholicisme de salle de bains, on fera remarquer que le pape Benoît XIV a protégé les travaux des Italiennes Maria Gaetana Agnesi et Laura Bassi, admirées de Mme du Châtelet, favorables aux thèses de Newton, que l’abbé Nollet fournit les instruments de physique à Cirey, et que le père Jacquier, professeur de mathématiques à la Sapienza à Rome, lui apporta son soutien.

Voltaire, cependant, la délaisse. En 1748, elle tombe passionnément amoureuse du poète Saint-Lambert. Quelques jours avant sa mort, Émilie prie l’abbé Sallier, du Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale, d’enregistrer son manuscrit, à peine achevé. La première édition des Principes mathématiques de la philosophie naturelle d’Isaac Newton, dans leur traduction « émilienne », paraîtra en 1759, à Paris. Mais Émilie, enceinte, meurt après son accouchement, le 10 septembre 1749, à Lunéville, entourée de son mari légitime, de Voltaire et de son dernier amant : des hommes fidèles ! Bouleversé, Voltaire écrit à Frédéric II de Prusse, le 15 octobre : «J’ai perdu un ami de vingt-cinq années, un grand homme qui n’avait le défaut que d’être femme, et que tout Paris regrette et honore[tooltips content=’L’ouvrage de référence est celui d’Élisabeth Badinter : Mme du Châtelet, Mme d’Épinay ou l’ambition féminine au xviiie siècle, Flammarion, 2006. Élisabeth Badinter signe la préface du magnifique catalogue de l’exposition, publié chez Scheuer : Émilie du Châtelet, une femme des Lumières à Lunéville.’]4[/tooltips]

« Émilie(s) », hôtel abbatial de Lunéville, jusqu’au 30 septembre 2017.

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Été 2017 - #48

Article extrait du Magazine Causeur


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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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