Rachida Dati, Flickr / Ammar Abd Rabbo

Quand elle tient une proie facile, la confrérie des fins limiers n’est pas du genre à renoncer. Et depuis qu’elle est arrivée comme un météore dans le ciel sarkozyste, il faut dire que Rachida Dati a tout fait pour nourrir les confrères en extravagances, gaffes ou faux-pas, commentées en boucle avec une absence totale et revendiquée d’indulgence. Ce sont peut-être les robes Dior qui ne passent pas – bien qu’elle les porte terriblement bien. Après tout, le genre « Parisienne écervelée », comme dit Zemmour, ne manque pas de charme, la Comédie humaine est pleine d’hommes qui n’y résistent pas.

La Dati a donc encore fait parler d’elle la semaine dernière. Si vous avez échappé à la diffusion de sa conversation téléphonique avec une copine, vous êtes très fort. En dix jours, elle aura fait le tour des médias, passant des bulletins d’information aux émissions politiques avant de rebondir dans les incontournables rubriques « buzz » et d’alimenter les innombrables créneaux « médias » où les uns racontent ce que font les autres et réciproquement. Pour ceux qui auraient néanmoins raté la scène, plantons le décor : Rachida Dati se trouve au Parlement européen où doit avoir lieu l’élection de Barroso. Et elle parle avec une amie. L’ennui, c’est qu’elle a oublié le micro-cravate épinglé sur sa veste par une équipe de M6 qui la suit depuis plusieurs jours. Et voilà ce qu’elle confie à son amie – dont curieusement, personne, dans cette atmosphère de goujaterie généralisée n’est allé jusqu’à divulguer le nom. « Je n’en peux plus, je n’en peux plus ! Je pense qu’il va y avoir un drame avant que je finisse mon mandat (…) Je suis obligée de rester là, de faire la maligne, parce qu’il y a un peu de presse et, d’autre part, il y a l’élection de Barroso (…) Quand tu es à Strasbourg, on voit si tu votes ou pas. Sinon, ça veut dire que tu n’es pas là ».

Examinons le crime de Rachida. Elle est au boulot, elle s’ennuie et elle téléphone à une copine, activité pratiquée par la France entière et en particulier par sa moitié féminine. Et elle lui dit qu’elle est là pour se montrer et parce qu’elle doit pointer sous peine de ne pas être payée. Et tout le monde lui tombe dessus à commencer par ses collègues qui montent sur leur petits poneys en brandissant le respect dû à l’institution et aux peuples qu’elle est censée représenter – à la notable exception de Jean-Luc Mélenchon qui a pris sa défense avec panache. Il y a dans cette vertu civique une bonne dose d’hypocrisie. Dati s’emmerde à Strasbourg et à mon avis, elle n’est pas la seule. Et pour tout vous dire, certains de ses collègues m’ont déjà dit des horreurs bien plus grandes. De plus, beaucoup sont là exactement pour les mêmes raisons qu’elles : les indemnités et l’espoir de se montrer. Le jour où on supprimera la règle qui impose de voter personnellement pour être enregistré comme présent et être indemnisée, on verra si les professeurs de vertu publique sont aussi assidus.

En vérité, le scandale n’est pas celui dont se sont régalés les confrères mais justement dans le fait qu’ils se soient régalés. Car, il s’agit purement et simplement d’un viol d’intimité. Et au lieu de condamner ce viol, la presse applaudit et s’en fait la complice ! Tout cela au nom d’une prétendue transparence et obligatoire dont seuls les journalistes seraient dispensés – rappelez vous le barouf fait par certains et à juste titre d’ailleurs à propos de leurs « écoutes téléphoniques ». Les écoutes sauvages seraient-elles plus légales quand elles sont pratiquées par des journalistes ? Non seulement, la journaliste profite d’une distraction de l’ex-ministre mais elle trahit sa promesse de ne pas utiliser cette conversation : elle a la déontologie chevillée au corps, la consœur. En tout cas la confrérie des moralistes ne voit là rien à redire. Dati aurait tenu ses propos sur un plateau de télé, on comprendrait qu’ils aient déclenché un tollé, mais au nom de quoi exigerait-on d’elle qu’elle mente en privé ? Doit-on la juger pour ennui dans un lieu qui semble passablement ennuyeux. En quoi ses confidences à une amie peuvent-elles offenser les parlementaires de Strasbourg ?

On peut reprocher à des ministres qui devraient avoir compris qu’ils étaient sous surveillance de tenir à proximité des micros et caméras des blagues qu’ils devraient réserver à leurs déjeuners familiaux. Mais que, dans toute la presse, il ne se soit trouvé personne ou presque pour condamner sans ambiguïté ces méthodes de voyou en dit long sur l’esprit de lynchage qui sévit dans le métier. Peu importe la méthode pourvu qu’on ait laisse du sang sur les murs. Dans le joli monde que nous préparent ces journalistes qui se prennent pour des flics, chacun sera le surveillant de son frère. Et quand chacun aura compris que tout ce qu’il dira pourra être retenu contre lui, plus personne ne dira rien.

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