La France est vent debout contre la stupidité et la barbarie. Pied de nez du destin, ceux qui moquaient volontiers les honneurs de la République vont, pour toujours, en être l’objet. Comme des soldats, la bande de Charlie Hebdo est morte au combat. Bien que peut-être par humour, humilité ou conviction ils s’en défendraient, ils sont des héros de la nation morts en se battant pour les valeurs auxquelles ils croyaient et en particulier la liberté : « contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé ». Mais ce qui frappe le plus, c’est l’endroit. Les 89 soldats morts pour la France en Afghanistan sont tombés bien loin de chez eux, la bande de Charlie est morte sur le sol national, à quelques pas de l’Assemblée nationale et de tous les autres symboles de notre démocratie. Cela résonne comme la Patrie en danger. La menace s’est progressivement rapprochée, de l’Afghanistan au Mali, elle n’est plus confinée aux déserts d’Asie ou du Sahel mais elle est là ; au cœur de la cité. Les Français le sentent et descendent dans les rues comme leurs aïeux partirent se battre à Valmy : « aux armes, citoyens, formez vos bataillons ».

Mais il ne s’agira pas, cette fois « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Car cet ennemi ne se combat pas sur une plaine en rangs serrés ni à coup de canons, il est tapi dans l’ombre, agrégat de micro-réseaux et sa première arme est son pouvoir de fascination. Les ressorts de la guerre qu’il nous faut mener sont similaires à la contre-insurrection que l’Armée française connait bien depuis l’ex-Yougoslavie jusqu’au Mali. Le champ de bataille est principalement immatériel. On limite les éruptions de violence par l’emploi de la force, mais c’est dans ce que les milieux spécialisés appellent l’infosphère, c’est-à-dire le champ des perceptions, que la guerre se gagne. Attaquer Charlie Hebdo n’est pas seulement la réponse de trois psychopathes à ce qu’ils considèrent comme un blasphème, c’est neutraliser une high value target (cible à haute valeur ajoutée) sur ce terrain. Il s’agit, par l’intimidation ou l’élimination, de réduire l’influence de ses adversaires pour favoriser son propre plan de propagande et par conséquent l’emprise psychologique sur les populations : la peur pour ses détracteurs, l’enthousiasme pour ses partisans. Et qui, mieux que la caricature grivoise, ringardise par l’humour ceux qui se prennent autant au sérieux ?

Le but, dans cette lutte d’influence, est donc d’isoler les terroristes de la population, de casser les ressorts du mimétisme ou de la peur. Le moyen : détruire leur prestige. En effet, l’élimination physique de Merah n’a pas suffi à stopper la menace qu’il représentait. Vedette sur les réseaux sociaux, son influence s’est amplifiée post-mortem, séduisant des dizaines de jeunes paumés en quête de célébrité par la violence. Nemmouche a pris le relais. Et si on prête bien attention, personne ne se réclamera jamais du fou furieux qui, du haut de ses 157 passages en unité psychiatrique a foncé dans la foule à Dijon fin décembre. C’est que nos partisans de l’obscurantisme djihadiste ont beau être prêts à tous les martyrs, ils veulent qu’on les prenne au sérieux et, usage des temps modernes, être « likés grave ». La mort ou la prison, d’accord, mais l’asile psychiatrique c’est trop la honte.

Voilà donc une arme qui fait mal et que maniait avec dextérité la bande de Charlie : présenter ces gens sous leur vrai jour. Par la satire, ils dissipaient le prétexte de religion pour montrer sans fard la réalité : des imbéciles agressifs et ignares, des asociaux incapables de voir dans l’Autre, homme ou femme, un frère humain. Aussi, je veux rire d’eux par défi car je n’ai pas peur, je veux rire d’eux par mépris, car je les honnis et je veux rire d’eux avec tous ceux qui croient aux valeurs fondamentales de la République. Je suis Charlie.

*Photo : LIONEL URMAN/SIPA. 00701221_000002.

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