Les mots manquent et se bousculent en même temps. Alors j’en choisirai un seul : Respect. Respect pour les dessinateurs, respect pour les journalistes, respect pour les policiers et l’ensemble des victimes tombées ce 7 janvier. A travers eux, c’est la liberté elle-même qu’on a voulu assassiner : la mienne, la vôtre, et plus encore celle de votre adversaire. Charb, Cabu, Tignous, Wolinski – et ceux dont le nom n’a pas encore été dévoilé à cette heure – sont morts parce qu’ils n’ont pas cédé. Parce que face aux menaces, ils ont continué à se moquer de toutes les croyances et de toutes les religions. Le président de la République  a appelé à l’unité : il a eu raison. Face à la tragédie il ne devrait y avoir ni droite ni gauche, ni réac ni progressiste, ni croyant ni incroyant, mais des républicains prêts à se battre pour qu’on puisse défendre des idées qu’ils ne partagent pas. Il n’y a pas de liberté sans droit au désaccord. Voilà ce que doit nous rappeler ce jour funeste. Ils sont morts pour nous. Nous ne l’oublierons pas.

Bien sûr, on n’a aucune certitude quant à l’identité des assassins et de leurs éventuels commanditaires. Ce qu’on sait en revanche, c’est que les menaces proférées et réitérées contre Charlie Hebdo en général et Charb en particulier ont commencé en 2006 avec l’affaire des caricatures de Mahomet. Rappelons d’ailleurs qu’à l’époque, ceux qui s’estimaient insultés et qui réclamaient l’interdiction ont saisi la Justice et que la Justice leur a répondu : pas touche à la liberté. Cabu fit alors appel à Dieu plutôt qu’à son prophète, et  c’est Allah qui confia : c’est dur d’être aimé par des cons. Les menaces ont continué, jusqu’à l’incendie de novembre 2011 qui a détruit sans tuer. Eux aussi ont continué. Jusqu’à ce matin.

Seulement, il ne s’agit plus de cons, mais de meurtriers. Bien sûr, on se gardera de tout amalgame. Rien ne serait plus contraire aux valeurs que défendait Charlie Hebdo que d’incriminer le musulman du coin de la rue. Mais la mémoire des victimes exige la vérité. Aujourd’hui, c’est le temps du deuil. Quand arrivera celui de la réflexion, il faudra bien que l’on se demande comment nous avons pu fabriquer des Mohamed Merah, des Mehdi Nemmouche, des Maxime Hauchard.

Or, qu’entendait-on, hier encore sur les ondes et les écrans ? Que la menace djihadiste est un fantasme de populiste. Que c’est la faute à Zemmour, à Finkielkraut, à Houellebecq, à Le Pen et à leurs idées nauséabondes. Que Merah est une victime du système. Bref, que le problème n’est pas l’islam radical mais l’islamophobie galopante. Nous, nous n’accuserons personne : ce n’est certes pas la faute de ces prêchi-prêcheurs et autres inquisiteurs s’ils ont pris, et nous avec eux, un sacré coup de réel sur la tête. Mais peut-être devraient-ils à l’avenir s’abstenir d’insulter ceux qui ne pensent pas comme eux. Et plus encore de qualifier d’ « islamophobes » tous ceux qui pensent que la « maladie de l’islam » (Abdelwahab Meddeb) ne touche pas seulement quelques fanatiques qui passent à l’acte. Les mots ont un sens qui n’est pas le même pour tous. Pour les tueurs de Charlie Hebdo, l’accusation d’islamophobie signifiait : cible à abattre.

Tout au long de la journée, des amis nous ont sommés de demander une protection. Nous faisons confiance à la police de notre pays et nous ferons ce qu’elle nous dira. Mais la guerre qui s’engage n’est pas seulement une affaire de police. Face à la haine de la liberté, il faut mener la guerre des esprits. Alors, disons-le à ceux qui dénoncent, accusent et excommunient à tour de bras, à ceux qui nous traitent de fachos, de racistes, de réacs : si vous voulez rester libres, il va falloir que vous défendiez ma liberté. Que vous le vouliez ou pas nous sommes dans le même bateau. Il sera toujours temps de se disputer ensuite.