« La bonne longueur pour les jambes, c’est quand les pieds touchent par terre », observait jadis Coluche. Dès sa première pochette, Thiéfaine a montré que ses pieds ne touchaient pas par terre, ce que confirmera sa discographie lunaire, constituée de 17 albums studio (tous réédités en vinyle cette année). « Le fou a chanté 17 fois », chantait-il à ses débuts…

La réjouissante entrevue que nous a accordée le chanteur s’est terminée par l’évocation succincte de ses disques préférés parmi sa production pléthorique. Il nous fallait creuser le sillon de cette œuvre forteresse, aussi inaccessible que le Château de Kafka, mais pareillement fascinante.

Autorisation de délirer

Hubert-Félix Thiéfaine, HFT pour les intimes, est né artistiquement en 1978, avec un premier album ovni qui ouvrit la brèche d’une veine folk décadente, aux accents franchouillards détonnant dans un paysage musical hexagonal en quête de grandeur anglo-saxonne (Téléphone, Bashung, William Sheller, Yves Simon, Balavoine, Voulzy, etc.). En plus de se démarquer joyeusement de la concurrence, le disque permettra surtout à Thiéfaine de révéler au monde le secret le mieux gardé de la Franche-Comté (d’où il est originaire) :

L’autorisation de délirer – du nom du deuxième album – durera le temps de trois disques de la même trempe, avant que le chanteur ne soit rattrapé dans les années 1980 par la vague post-punk et ses ambiances délétères. Le son se durcit et la provocation vire au noir synthétique. Si les Cure ont leur trilogie glacée (Faith, Pornography, Seventeen Seconds), Thiéfaine a également la sienne, avec Dernières balises (avant mutation), Soleil cherche futur (classés respectivement 48ème et 87ème du classement des « 100 disques essentiels du rock français » établi par Rolling Stone en 2010) et Alambic/Sortie-Sud. Le chanteur nous a confié en marge de l’entretien son attachement particulier à Soleil cherche futur : « Il a beaucoup bénéficié du travail fait sur l’album précédent qui m’a fait prendre avec succès un virage très dangereux. »

Le lion s’est assagi

Quand pour certains la vérité est au bout du couloir, c’est le blues qui occupe cette latitude chez Thiéfaine :

Dans les années 1990, le chanteur ouvre son horizon avec deux albums enregistrés aux États-Unis et un diptyque fameux en Belgique, dans lesquels les chansons se veulent plus accessibles. Thiéfaine est désormais père de famille, le quadragénaire s’est assagi, cela se ressent dans ses textes et ses productions, où la provocation se fait moins sentir, même si un titre comme « Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable » (substrat en chanson d’un sport national français : la délation) reste un sommet du genre dans son catalogue.

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Preuve de son « lissage » relatif, après Souchon (« Poulailler’s Song »), Pierre Perret (« Lily »), Bashung (« Touche pas à mon pote »), Balavoine (« L’Aziza », la plus belle chanson antiraciste, où se trouve la clef de la solution : « Je te veux si tu veux de moi » – tout est dans le « si tu veux de moi ») ou encore Cabrel (« Saïd et Mohamed »), Thiéfaine s’offre lui aussi sa part de gâteau pour la bonne cause sucrée, en 1998, avec une ballade qui vaut son pesant de cosmopolitisme béat, projection subtilement fantasque de l’Homo sapiens mondialisé. Sublime démonstration qu’une figure imposée, un poil démagogique chez les autres, peut chez les poètes se transformer en monument de style, avec ce précipité d’art brut caractéristique de l’œuvre du franc-comtois :

« Abdallah Geronimo Cohen était né d’un croisement sur une vieille banquette Citroën de Gwendolyn von Strudel Hitachi Dupond Levy Tchang & d’Zorba Johnny Strogonof Garcia M’Golo M’Golo Lang, tous deux de race humaine, de nationalité terrienne. »

Après avoir remonté le fleuve à contre-courant pendant 20 ans, le chanteur remplit son premier Bercy en 1998, dans l’indifférence médiatique totale, chapeau l’artiste.

« Je ne passe pas une journée sans me mettre en colère »

Dans les années 2000, le désormais institutionnel Thiéfaine ouvre les portes de son antre de la folie aux autres (JP Nataf des Innocents, – M -, Paul Personne, Mickaël Furnon de Mickey 3D, etc.) et soigne son jardin sauvage, comme l’atteste la pochette de Défloration 13, conçue dans l’atelier de son ami le peintre Charles Belle.

Comme Johnny au Parc des Princes en 1993, Hubert-Félix mettra son fils derrière la batterie sur scène, à Bercy, en 2006. La marque des seigneurs qui savent assurer le show sans filet :

Aujourd’hui, l’Alligator 427 de la scène française est capable de sortir des chansons que l’on situerait, à l’échelle des arts martiaux, au niveau du 10ème Dan (de pique), comme par exemple « Karaganda (camp 99) », introduite ironiquement par une citation de Sartre dans le livret de l’album Stratégie de l’inespoir : « Tout anti-communiste est un chien ! ». Ce morceau, charge anti-communiste axée sur les goulags génocidaires de Staline, fait donc de Thiéfaine un chien. Mais en bon apôtre de Ferré, le chanteur s’est surtout souvenu de ce cri de Léo : « Je cause et je gueule comme un chien ! Je suis un chien ! » Car la colère est encore ce qui anime le mieux Hubert-Félix, comme il l’affirmait déjà en 2001 : « Je ne passe pas une journée sans me mettre en colère, sans insulter des gens, et même parfois me battre. Je n’arrive pas à m’assagir de ce côté-là. Parce que je vis dans un monde qui me met quotidiennement en colère. »

Son œuvre est un Beretta qui siffle à l’oreille des fâcheux et des cuistres, à l’image du logo phallique du fabricant d’armes italien, raison pour laquelle nos médias bien-pensants ne souffrent pas HFT et en ont peur.

Le public, lui, corps vivant étant appelé à s’émouvoir, se ruera en masse dès octobre dans les Zénith de France, comme d’habitude, pour acclamer le fou déchantant qui le transporte depuis 40 ans.

Double CD « 40 ans de chansons » le 28 septembre chez Columbia (disponible également en quadruple vinyle).

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