Les parcs d’attractions sont des endroits industriels sinistres, dans lesquels il est permis d’entrer après s’être acquitté d’un ticket au prix exorbitant ; et où des enfants tristes, aux parents sans imagination, rêvent d’aller chaque week-end. Vous connaissez leurs noms… Euro Schtroumpf, CosmObélix, Walibide – le kangourou cauchemardesque – et le vaste parking international Disney Park. On trouve, au sein de ces établissements interchangeables, un certain type de divertissements mécaniques en métal, tels des manèges ou des montagnes russes – qui n’ont de « russes » que le nom, car on s’y fait peur sans même y mourir.

L’homme, qui ne vit pas que de pain, aime se divertir. C’est pourquoi on a, depuis la nuit des temps, veillé à organiser son divertissement. On connaît l’expression latine Panem et circenses… Plus près de nous, en 1944, Yves Montand fredonnait les paroles faussement innocentes de la chanson Luna Park : « Dès que j’ai ma petite heure de liberté / Hidlele hidlele hideledele / Je vais tout droit à Luna Park / Dans le jour cru des lampes à arcs / Sur la chenille / Je vois des filles… » Le héros, travaillant à la chaîne dans une « usine de Puteaux » (il y en avait là bas à l’époque !) oublie tout le poids de son dur labeur sous les lumières artificielles des attractions foraines : « Partout ailleurs je n’suis rien / A Luna Park je suis quelqu’un / Vive Luna Park et vive la joie ». On pensait que ce type de lieux vides et impersonnels ne pouvait être que le triste apanage d’un Occident mondialisé, nivelé par le pire et bouffi de temps libre et de fast-food…

Que nenni ! Le Monde a publié la semaine dernière un très intéressant papier de Philippe Pons, son correspondant à Tokyo, sous le titre mystérieux : « La passion de Kim Jong-un pour les parcs d’attractions ». On savait que son papa – qui lui a transmis par les gènes sordides des grosses lunettes bouffonnes – était un drogué de cinéma, et aurait donné tout son empire, sa collection de bouteilles de Cognac et ses multiples femmes pour être Steven Spielberg juste une heure ; on ignorait que le fiston avait un atavisme pour les néo-loisirs parqués. « Le jeune dirigeant Kim Jong-un a sévèrement réprimandé les responsables du parc d’attractions de Mangyongdae à Pyongyang en raison de l’état des lieux. D’ « un ton irrité », il a déclaré n’avoir  » jamais imaginé que le parc ait pu être dans un aussi mauvais état « , écrit l’agence officielle KCNA. Une négligence qui reflète une « conscience du service du peuple en dessous de zéro », a-t-il fulminé en montrant la peinture écaillée et le pavement endommagé des installations. Il a donné instruction de faire en sorte que le parc « réponde aux demandes de notre époque ». » Le papier du Monde ne précise pas si les fonctionnaires chargés de l’animation du lieu ont été pendus haut et court, mais souligne que ce courroux politique savamment scénarisé vise à polir une image de dirigeant « proche du peuple et préoccupé de son bien être ». Un bien-être sous lampes à arc, et à l’ombre de la liberté cela va de soi. Le parc de Mangyongdae a été construit il y a une trentaine d’années, non loin du vénéré lieu de naissance du grand Kim Il-sung, « Père de la patrie » (1912-1994) ; il rivalise avec deux autres temples joyeux de l’oubli de soi par les Grand-Huit, dont l’un à Pyongyang même, qui est équipé par d’inattendues attractions d’origine italienne…

Les loisirs tendent partout à la mondialisation, et la Corée du Nord – au nord du nord de n’importe quoi – ne fait pas exception à la tendance… C’est bon et rassurant.

Vous pouvez désormais – après ce tour de manège- régurgiter votre en-cas, détacher votre harnais de sécurité avec agacement et dégout, reprendre pieds sur la planète Terre avec toute la délicatesse de votre morgue habituelle, et marcher dans la ville avec hauteur. Mais sachez que des communistes d’Asie le font aussi…

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