L’un des succès éditoriaux les plus surprenant – et réjouissant – de ces dernières années est celui de la revue Schnock, un « mook » trimestriel fondé en 2011. Conçu par ses fondateurs comme un canular éphémère, Schnock, à leur grande surprise, provoqua un buzz d’une ampleur telle que la revue en est aujourd’hui à son vingtième numéro, contraignant les dilettantes de son équipe éditoriale à se décarcasser pour satisfaire quatre fois par an plus de 10 000 fans de la pop culture française des années 70 et 80 du siècle dernier. De Jean-Pierre Marielle à Catherine Deneuve, en passant par les chers disparus Gainsbourg, Yanne et Desproges, Schnock édifie, pierre par pierre, son monument à une France d’hier, parée aujourd’hui de toutes les vertus conférées à cette époque par la nostalgie de contemporains qui étaient nombreux à la maudire quand ils la vivaient en « direct-live ».

La schnock attitude, clé du succès

Ce n’est, certes, pas nouveau : la République n’a jamais été aussi belle que sous l’Empire et la popularité posthume, voire anthume, de Mitterrand ou Chirac est la preuve que la nature humaine est rusée, faisant passer l’inconstance et la légèreté pour de l’indulgence et de la magnanimité. L’habileté des animateurs de Schnock a été d’éviter le piège du radotage passéiste et ronchonneur, en adoptant à l’égard des icônes qu’elle promeut une attitude distanciée, les incitant gentiment, lorsqu’ils s’épanchent dans son giron, à pratiquer le sain exercice de l’autodérision rétrospective.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que la « schnock attitude » peut se révéler une redoutable arme politique. Dès lors qu’elle entre en résonance avec les angoisses du temps présent… La popularité d’Alain Juppé ne peut ainsi s’expliquer que par la présence massive du signifiant « schnock » dans le message qu’il diffuse consciemment et inconsciemment dans une société dont il aspire à devenir le guide suprême. Cela a commencé avec le sobriquet de Nestor dont il est affublé, non pas par référence au vieux sage de la geste homérique, mais au majordome à gilet rayé du château de Moulinsart, en raison d’une (vague) ressemblance physique avec ce brave homme. Cette association avec l’une des figures récurrente de l’univers de Tintin, après l’avoir irrité, n’est plus pour déplaire à Alain Juppé : on lui a fait comprendre qu’il y avait là une puissante machine à fabriquer du consensus, au delà des clivages politiques et générationnels. Prenant acte qu’à son âge (71 ans), il était impossible de changer de comportement ou d’image (rigidité, haute idée de lui-même, incapacité à utiliser les vieilles ficelles de l’empathie surjouée avec l’électeur de base), il enjoint les Français à le prendre tel qu’il est, et demeurera ainsi tant que Dieu lui prêtera vie.

Ses adversaires fulminent comme McEnroe

Succès garanti: l’électeur a l’assurance qu’il n’aura pas de surprise désagréable s’il l’envoie à l’Elysée. Ce n’est pas lui qui risque d’introduire une actrice, journaliste ou chanteuse à la mode dans le Saint des saints du Faubourg Saint-Honoré : ça, ce n’est pas schnock du tout ! Si la conquête du pouvoir titille chez lui les neurones de la fornication, on suppose qu’il assouvira ses passions à l’ancienne : en loucedé, et avec une dose convenable de mauvaise conscience. Vous le retrouverez donc demain à l’Elysée comme il y a vingt ans à Matignon, avec ses qualités et ses défauts. Le passé est, à tout prendre, moins angoissant que l’avenir, et moins déprimant que le présent. On cherchera en vain, dans son programme, une seule idée nouvelle ou briseuse de tabou, un coup de torchon modèle Thatcher, du genre de celles que ses concurrents de la primaire de la droite et du centre s’efforcent, sans grand succès, d’imposer. Alain Juppé a d’ailleurs une martingale, efficace pour se positionner face à leurs propositions : à un ou deux bémols près, ce sont les mêmes que les siennes. Sur la retraite, l’immigration, la réforme scolaire, les 35 heures, l’identité, il répond aux smashes rageurs des Sarkozy, Fillon ou Le Maire par des amortis assassins, laissant ses adversaires les bras ballants sur le court ou fulminant comme une autre icône schnock, l’immortel John McEnroe.

Si l’on considère que l’électorat des primaires, tel qu’il est apparu dans celle de la gauche en 2011, est à 75% âgé de plus de quarante ans, avec une surreprésentation de gens bien diplômés, capables de comprendre et d’assumer l’appartenance à une famille politique, on ne peut s’étonner que ce scrutin soit pain bénit pour le maire de Bordeaux, comme il le fut naguère pour Hollande… Ces gens là préfèrent la droite molle et les Flambys aux spadassins de la politique ! Pour la colère et le chamboule-tout, on a déjà tout ce qu’il faut en magasin avec Marine le Pen et Jean-Luc Mélenchon !

Et à ceux qui lui rappellent son statut de repris de justice, Alain Juppé rétorque qu’«en matière judiciaire, il vaut mieux avoir un passé qu’un avenir». C’est du Audiard pur jus, une réplique que l’on verrait bien dans la bouche d’un Jean Gabin, truand rangé des voitures, renvoyant dans les cordes un jeune malfrat présomptueux. Schnockissime !

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...