Vous avez moins de quarante ans ? Vous avez donc la chance de n’avoir pas connu ces temps obscurs, ces âges heureusement révolus où les « femmes françaises » étaient soumises à la biblique malédiction de l’enfantement. Ayant tiré le mauvais numéro à la loterie de la biologie, elles étaient frappées d’inutilité. Oui, inconscients que vous êtes, « il y a quarante ans, les femmes françaises ne savaient plus que faire de leur fécondité ». (Des enfants ? Vous n’y pensez pas !) Cette phrase extraordinaire a été prononcée au matin du 14 décembre 2007 par Hélène Cardin, honorable journaliste « santé » officiant pour France Inter, le fleuron de notre radio publique, dans une ode vibrante à la gloire de l’homme qui a libéré les femmes – Lucien Neuwirth, le sénateur gaulliste à qui l’on doit la légalisation de la pilule.

Notre courageuse chroniqueuse risque d’être déçue, elle qui aimerait tant pourfendre les ennemis de la liberté. Cette liberté-là n’a plus guère d’ennemi. Pas ici en tout cas. Grâce à la pilule, la fatalité biologique a cédé la place à la vie choisie. On ne s’en plaindra pas[1. On peut cependant se demander pourquoi, depuis que la grossesse est choisie, elle est vécue comme une maladie, ainsi que me le fait remarquer un ami désabusé. Ce sera l’objet d’un prochain texte.].

On peut cependant s’étonner d’entendre proférer sur les ondes publiques de telles âneries. La bêtise est parfois amusante, souvent énervante – et, en fin de compte, toujours désarmante. En l’occurrence elle est aussi édifiante. Car elle révèle les ravages de l’idéologie que l’on qualifiera, en hommage à Jack Lang, de lombralalumiériste. En effet, l’homme à qui l’on doit presque autant de reconnaissance qu’à Lucien Neuwirth, puisqu’il inventa la Fête de la Musique, fut aussi celui qui, redonna ses lettres de noblesse au lombralaumiérisme, injustement décrié depuis que le grand Robespierre fit prévaloir sa version guillotineuse. Or, on se rappelle que Jack Lang put proclamer sans ciller que, le 10 mai 1981, les « Français avaient franchi le passage de l’ombre à la lumière ». (A observer son rafraîchissant enthousiasme pour Sarko Ier, il faut croire que le 6 mai 2007, nous avons carrément dépassé la vitesse de la lumière).

Quel rapport, vous demandez-vous entre le pimpant ministrable et l’admiratrice du sénateur Neuwirth qui, bien que gaulliste, était « bien de sa personne et aimait les femmes » ? Eh bien, justement, l’idéologie ! Oui, Hélène Cardin ne le sait pas, mais elle a des idées. Une vision du monde. Laquelle, certes, tient en peu de mots, mais tout de même : avant c’était l’horreur, aujourd’hui c’est vachement bien et demain, ce sera encore mieux. Donc, la dame nous rappelle que grâce à Neuwirth et à sa pilule magique, « les femmes françaises maitrisent le plaisir de faire l’amour ». En somme, la sexualité a commencé en 1967. Jusque-là, ce furent des millénaires d’enfantements non planifiés avec leur cortège de frustrations et de plaisir non maitrisé. « Grâce à Lucien Neuwirth, le bienfaiteur des femmes françaises, il y a quarante ans, tout a changé », conclut hardiment notre enfonceuse de portes ouvertes. Oui, cette date devrait être considérée comme l’an zéro d’une nouvelle ère. Depuis, nous jouissons sans entraves – et même sans partenaire grâce à nos sex toys achetés chez Sonia Rykiel (faut ce qu’il faut). Et en prime, nous pouvons nous rendre en Vélib à un débat participatif ou à un happening pour les sans-logis.

Qu’on se rassure, je n’ai nullement envie de nier les bienfaits de la science et de la technologie. Personne ne souhaite revenir à un monde dans lequel il n’y avait ni pilule, ni antibiotiques, ni aspirateur. Mais il y a quelque chose de profondément pervers dans l’idée que le monde a commencé avec nous. Sous couvert d’exprimer sa gratitude à un homme, Hélène Cardin nous dispense en fait de toute gratitude à l’égard du passé. Ouste ! Du balai ! Ceux qui nous ont précédés ne méritent que coups de pieds aux fesses, ces obscurantistes qui n’avaient aucune idée de ce qu’était la libération sexuelle.

La chose amusante, ou peut-être inquiétante, avec les Hélène Cardin qui sont légion dans nos médias, est que derrière leurs airs libertaires, ces aimables personnes cultivent un petit genre « commissaire politique ». L’idée qu’on peut avoir de l’existence une autre conception que la leur ne leur traverse pas l’esprit. Plus précisément, elles considèrent que les dangereux criminels qui n’adhèreraient pas au point de vue conforme avec l’enthousiasme requis auraient bien besoin d’une bonne rééducation. Vous n’avez pas d’autre choix que celui d’être pro-choice. Moi aussi, j’ai envie de remercier Lucien Neuwirth. Je n’en trouve pas moins furieusement barbante la liberté obligatoire pour tous.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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