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Un roman plus prémonitoire que jamais

Le personnage de son roman était plongé dans une capitale française en proie à la canicule, au chaos et à l’insurrection...


Un roman plus prémonitoire que jamais
Nicolas Chemla © Sabine Mille / Le Cherche Midi

En écrivant L’Abîme, Nicolas Chemla faisait la démonstration que les démons ont encore de beaux jours devant eux.


Pour Halloween, laissons donc les morts tranquilles et les vivants à leurs petites affaires. La rentrée littéraire a ses habitudes, ses cortèges de livres bien peignés, ses sujets dûment homologués, ses indignations en couverture et ses écrivains qui viennent déposer leur petite vérité sur le comptoir. On s’en éloignera volontiers avec L’Abîme de Nicolas Chemla, paru au Cherche Midi en 2023[1]. Trois cents pages pour descendre dans les caves de l’âme, retrouver le vieux diable sous les gravats de la modernité et se demander si, à force de vouloir tout expliquer, notre époque n’a pas fini par rendre le monde absolument inhabitable. Ici, les morts sentent mauvais, les chats ont leurs secrets, les immeubles gardent leurs crimes et la littérature se promène encore avec un couteau dans la poche.

Nos charmants voisins

Tout commence rue de Paradis, dans un immeuble bourgeois dont la façade respectable dissimule un véritable carnaval infernal. Le décor a de quoi réjouir les amateurs du genre : des mascarons grimaçants, des corps suppliciés dans la pierre, des arabesques qui prennent des airs de tentacules et, au dernier étage, un appartement où un cadavre a pour ainsi dire fini de régler ses comptes avec le monde. Un vieux commissaire remet les journaux du défunt à un écrivain, puis se suicide. Le paquet est empoisonné. À l’intérieur, un homme raconte sa lente descente dans la folie, la possession, l’ésotérisme et les recoins les plus inquiétants de Paris. Il habite lui-même un immeuble peuplé de silhouettes anonymes, travaille dans le monde sans gloire de la traduction et du copywriting, fume ses joints, traîne sa solitude et voudrait qu’on lui fiche la paix. C’est précisément cette tranquillité que l’enfer déteste.

Une voisine est découverte en pleine crise, le visage défait, les yeux révulsés, la bouche occupée à marmonner des paroles incompréhensibles. Une vieille librairie devient le refuge d’un savoir que la ville moderne a remisé au fond de ses armoires. Les livres anciens, les gravures, les rites sataniques, les sociétés secrètes et les morts mal enterrés composent peu à peu une histoire où l’on ne sait plus très bien qui manipule qui, ni où finit la maladie, ni où commence le surnaturel. L’affaire conduit le narrateur vers les cercles occultistes de la fin du XIXe siècle, les messes noires, les disciples de Papus, les théories de la connaissance absolue et les vieux rêves d’une humanité capable de percer les secrets de l’univers. Derrière l’enquête se dessine une autre catastrophe, plus vaste, celle d’un monde qui se défait jusque dans ses mots.

Frayeurs actuelles

Car Chemla a le bon goût de ne pas séparer les démons de leur époque, rejetant sur le monde contemporain et ses injonctions toutes les causes de notre naufrage. Son narrateur voit Paris chauffer, les émeutes gagner les rues, le langage se détraquer, les convictions se transformer en slogans et les individus en petits soldats de leurs propres indignations. Il observe cette société qui veut simultanément détruire le système et conserver ses avantages, abolir les anciennes règles tout en imposant les nouvelles, libérer la parole à condition qu’elle récite le catéchisme du moment. Sa colère est féroce, parfois franchement réactionnaire, volontiers provocatrice. Elle s’en prend aux conformismes contemporains, à la moralisation des œuvres, à cette littérature sommée d’expliquer son identité avant même d’avoir ouvert la bouche.

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Pour illustrer cette fuite en avant de l’époque et le formatage ambiant, le narrateur s’en prend directement aux dérives de la novlangue technologique et sécuritaire :

« […] bientôt l’intelligence artificielle ne se contentera pas de raccourcir les phrases et de corriger la grammaire mais elle corrigera le vocabulaire et les idées elles-mêmes, Dix Petits Nègres et elle s’étouffe, Vous avez écrit « nègre », vous avez écrit « conne », est-ce bien nécessaire ? Souhaitez-vous remplacer par « insoumise », les motivations de votre personnage ne sont pas claires, votre portrait n’est pas très flatteur, votre portrait renforce les stéréotypes sur les Noirs/Juifs/Arabes/musulmans/femmes/trans/handicapés/obèses, cochez la case qui correspond, est-ce vraiment nécessaire ?, il écrit pour être approuvé, regardez comme je suis correct, j’écris et je pense correctement, bien comme il faut, je suis comme vous, moi aussi je suis une victime, moi aussi j’ai souffert, moi aussi je m’indigne et je lutte contre les riches et les puissants et j’aime tout le monde, vive l’inclusion et la bienveillance et la littérature nettoyée de ses impuretés, toute clean… »

On peut plus rien lire

Face à cette aseptisation, Chemla oppose une langue qui ne se contente pas de transporter cette humeur, mais la fabrique et la déchaîne. L’écriture refuse la ligne droite pour épouser les soubresauts d’un esprit au bord de la rupture :

« Les phrases s’allongent, bifurquent, s’enroulent autour d’une idée, repartent sur une autre, accumulent les détails jusqu’à provoquer une sorte d’étourdissement. Le narrateur digresse, s’échauffe, revient sur ses pas, s’injurie presque lui-même, mêle les céréales du petit déjeuner aux spéculations métaphysiques, le téléphone portable aux grimoires, la pornographie aux théologies anciennes. Il y a là une oralité gouailleuse, une manière de laisser la pensée déraper sans lui remettre aussitôt sa laisse. Le trivial et le sublime se retrouvent dans le même lit, et personne ne songe à appeler la police. »

L’Abîme est aussi un roman de lecteur qui convoque Joris-Karl Huysmans, Albrecht Dürer, Arthur Machen ou Hermann Hesse. Le narrateur cherche des explications, mais chaque réponse lui ouvre une trappe supplémentaire. Cette mécanique trouve un écho dans le titre même : l’abîme est la distance qui sépare les hommes de toute certitude, le gouffre qui s’ouvre lorsque le langage cesse de garantir une expérience commune. « The end of the word, the end of the world » : la fin du mot, la fin du monde. Quand plus rien ne signifie rien, le diable peut entrer par la porte, il trouvera la maison déjà ouverte.

On pourra reprocher à Chemla ses charges politiques appuyées et ses emportements de procureur enragé. Mais ce déséquilibre participe du projet : le narrateur n’est pas un guide touristique de l’au-delà, c’est un homme qui s’épuise à chercher une forme à son effroi, refusant de se rendre à l’évidence d’un monde réduit aux chiffres, aux écrans et aux procédures.

C’est ce qui distingue L’Abîme d’un simple roman d’épouvante. Chemla réveille une vieille inquiétude métaphysique, celle qui précède les explications et leur survit. Pour Halloween, voilà donc une lecture autrement plus réjouissante que les fantômes en plastique : un monde où le mal a des archives, où la pensée peut devenir une maladie, et où la littérature demeure une activité risquée. Les démons, après tout, ont toujours préféré les maisons bien rangées, car ils savent qu’il suffit d’un livre mal placé pour tout dérégler.

304 pages

L'Abîme

Prix: 21,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,28 €


[1] A relire, la recension de Pascal Louvrier https://www.causeur.fr/l-abime-nicolas-chemla-266566



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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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