Lyrique : sous la verrière Eiffel, l’éclat retrouvé du Zaïde de Mozart
Salle Favart en gros travaux — plateau, cage de scène, cintres, tous ses équipements techniques remis à neuf : voilà donc notre Opéra-Comique bien-aimé contraint de se délocaliser pour l’entière saison 2026-2027. S’en consolera-t-on avec ce Zaïde, « d’après Mozart », spectacle initialement créé au festival de Salzbourg, repris pour trois représentations à peine à l’abri du hall Eiffel, préau de l’actuel lycée Carnot ? L’établissement qui fut jadis la prestigieuse école Monge garde le secret de ce joyau architectural de verre et d’acier millésimé 1877. C’était l’occasion de le découvrir.
Mozart ne goûtait pas Salzbourg. Dans cette ville de province assoupie, le jeune homme de 24 ans s’ennuie ferme. Il se distrait en assistant aux spectacles d’une troupe de comédiens bien rodée, que dirige un certain Böhm, musicien ambulant et acteur de grand renom. Tous deux se lient d’amitié. Böhm adapte pour lui en Singspiel (équivalent germanique de l’« opéra-comique » français) La Finta giardiniera. C’est en vue de futures représentations de sa troupe à Vienne pour la saison 1780-1781 que Mozart, sans qu’aucune commande ne lui ait été passée, se lance dans l’écriture d’un nouveau Singspiel, qu’il baptise Le Sérail. Tout en travaillant déjà sur Idomeneo, « opera seria » commandé, pour le coup, par la cour de Munich. Là-dessus, la mort de l’impératrice Marie-Thérèse impose aux théâtres viennois de faire relâche.
Ce Sérail inachevé, auquel l’éditeur prêtera le nom du personnage principal, Zaïde, préfigure ainsi sur le mode pathétique le message porté deux ans plus tard par L’Enlèvement au sérail, sous forme de turquerie, et avec bien plus d’allégresse. Le chef-d’œuvre que l’on sait emprunte ainsi à Zaïde une grande part de sa substance. Retrouvée après la mort du compositeur, la partition de Zaïde sera éditée sous ce titre en 1838, et créée seulement en 1866 par l’Opéra de Francfort.
Sous les auspices de la fameuse phalange Pygmalion et de son chef Raphaël Pichon, voilà donc exhumé, pour trois représentations qui se sont déroulées à guichets fermés, cet incunable dont manquent l’ouverture et le dénouement (à savoir le finale du deuxième acte) : opéra qui, pour cette raison, n’est jamais représenté de nos jours. L’on se souvient devoir, au Protée libano-québécois Wajdi Mouawad, ci-devant directeur du théâtre de la Colline — tout à la fois comédien, dramaturge, cinéaste… — deux récentes mises en scène fabuleuses : Pelléas et Mélisande à l’Opéra Bastille ; et une mémorable Iphigénie en Tauride sous les ors de Favart — pour l’heure éteints provisoirement, donc.
Dans un texte de la brochure-programme, Agnès Terrier ne craignait pas de désigner ce « projet Zaïde » comme « un véritable laboratoire, à la fois dramatique et musical [qui] marque une étape essentielle dans [le] cheminement lyrique » de Mozart. Le scénographe et dramaturge Wajdi Mouawad n’a pas hésité à compléter cette intrigue évanescente par de nouveaux dialogues, dits en italien, en allemand et même en latin, propres à donner corps, dans une version semi-scénique de l’œuvre, à une solide dramaturgie. Le maestro Raphaël Pichon, à l’origine de la conception musicale et scénique du spectacle, a choisi d’emblée d’y raccorder plusieurs extraits d’autres pièces de Mozart. En guise de prologue et d’épilogue, par exemple, l’Adagio en ut majeur pour harmonica de verre KV 356 (1791). Ou encore, à l’acte I, plusieurs extraits de la cantate de carême Davide penitente (1785), lesquels mettent magnifiquement à l’honneur le chœur et les solistes. Idem pour les extraits de la sublime et célébrissime Messe en ut, ou de Thamos, roi d’Égypte, musique de scène du drame du baron Tobias Philipp von Gebler qui, jouée à Vienne et Salzbourg entre 1774 et 1779, préfigure La Flûte enchantée par sa tonalité maçonnique…
Spectacle composite que ce Zaïde, en somme, sous-titré « le chemin de lumière » en dépit des couleurs très sombres de son intrigue : à travers les remémorations d’Allazim, l’ancien geôlier de la prison désormais transformée en musée, la jeune Persada est sur les traces de sa mère. Captive du tyran Soliman, celle-ci est tombée amoureuse de Gomatz, emprisonné comme elle sur une île ; capturés dans leur fuite à la suite d’une tempête qui les drosse sur le rivage, ils se voient condamnés à mort, sinon qu’Allazim sauvera Persada, le nourrisson dont Zaïde, surnommée « la femme qui chante », était enceinte : « Nous ne savons pas qui nous sauvons ; nous ne savons pas qui nous sauve », conclura le vieillard, bourreau rédimé en saint homme.

Ce qui, en des mains moins alertes que celles de Pichon et de Mouawad, pourrait relever de l’usurpation ou de l’imposture, se nourrit précisément de la puissance dramatique portée par ces répliques polyglottes, ces interpolations et ces coupes dans le livret… Avec ces coursives à mi-hauteur de ce quadrilatère percé de portes, la configuration primitive des lieux se prête parfaitement à figurer une enceinte carcérale, l’orchestre occupant la partie gauche du plateau où se meuvent les protagonistes, selon un parti pris de sobriété poussé jusque dans les éclairages, rebelles à toute ostentation : clairs-obscurs bleutés ou crépusculaires, simples poursuites de lumières enveloppant le gris des forçats qui composent un chœur omniprésent, le costume noir du méchant Soliman, la robe rouge de Persada…
Comme on regrette que cette mise en espace de toute beauté n’ait pas bénéficié d’une captation audiovisuelle, comme cela avait été le cas pour la production d’origine à Salzbourg, encore diffusée tout récemment sur Arte.tv ! À tout le moins nous sera-t-il donné de réentendre sur France Musique puis en streaming cet opéra-oratorio combinant musique profane et sacrée : porté, dans le rôle-titre, par la soprano Sabine Devieilhe, d’une plasticité vocale véritablement sublime, le spectacle est magnifié de bout en bout par une distribution qui confine à la perfection. À commencer par le tout jeune ténor anglo-irlandais Hugo Brady, géant chevelu, aux traits d’éphèbe et au timbre cristallin, dont on avait pu admirer la discrète performance en juillet dernier, à Aix-en-Provence, dans Accabadora, création lyrique contemporaine signée Francesco Filidei. Hugo Brady a chanté La Finta giardiniera, Eugène Onéguine, Billy Budd — autant dire que son répertoire se veut éclectique. Il campe ici le personnage de Gomatz, l’amant de Zaïde, d’une voix merveilleusement légère, cristalline et moirée, avec cette aisance, cette fraîcheur rendue d’autant plus bouleversante que la mort — fictive, rassurez-vous ! — l’attend… Persada, sous les traits de la mezzo australienne Xenia Puskarz Thomas, étincelait. Si, au soir de la première, le grand baryton Johannes Martin Kränzle était donné pour souffrant, cela ne s’est jamais senti que dans les passages parlés, où le chanteur allemand de 64 ans s’est même habilement servi de ses quintes de toux ! Seul le ténor américain Matthew Swensen n’offrait pas une incarnation de Soliman à la hauteur de nos attentes. Pour le reste, du grand art : dans ce préau garni de gradins jusqu’en forte hauteur, une légère réverbération ne nuisait pas à la prodigieuse performance musicale de l’ensemble Pygmalion, d’une expressivité, d’une précision, d’une incomparable richesse de couleurs. Comme quoi, pourvu qu’on ait scrupule à en respecter les ingrédients, cuisiner le répertoire classique ne relève pas forcément du sacrilège.
Mais alors, ce Zaïde tronqué, méconnu, qui souterrainement préfigure L’Enlèvement au sérail, ne renvoie-t-il pas au chef-d’œuvre immortel de Mozart, à cet Enlèvement au sérail tellement « enlevé », pour le coup ? En 1781, le jeune Mozart quitte Salzbourg et s’établit à Vienne, où l’empereur Joseph II lui passe commande, pour le Burgtheater, d’un Singspiel, mais chanté en allemand — le premier où Mozart délaisse la tradition de la langue italienne. Accueil triomphal ! Le chef-d’œuvre est redonné à Vienne, et circule à Prague, Leipzig, Salzbourg. Mais bientôt aussi à Paris. Le livret de Johann Gottlieb Stephanie est adapté en vers français, avec beaucoup de grâce, par le dramaturge Pierre-Louis Moline (1739-1820).

En juin dernier, l’Opéra de Versailles reprenait, également pour quelques trop rares représentations, sous le titre L’Enlèvement du sérail, cette version du Singspiel en français, d’une alacrité remarquable sous les auspices d’un Michel Fau éblouissant dans le rôle parlé du « bacha » Sélim, mais au premier chef manitou de cette fastueuse mise en scène créée il y a deux ans par ses soins, avec Gaëtan Jarry au pupitre de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra Royal, et une distribution vocale de haute tenue (Florie Valiquette, Mathias Vidal, Nicolas Brooymans, Gwendoline Blondeel, Enguerrand de Hys).
Chance, un somptueux coffret édité par le Château de Versailles immortalise cette production, écrin réunissant non seulement un enregistrement audio en deux CD, mais la captation du spectacle en DVD, le tout agrémenté d’une brochure de présentation dûment assortie du livret, édition bilingue français-anglais superbement illustrée, qui plus est.
De Zaïde à L’Enlèvement… D’un retour aux sources à l’embouchure du grand fleuve mozartien, la boucle se referme.
Zaïde, d’après Mozart. Lycée Carnot, 145 boulevard Malesherbes, Paris. Coproduction Festival de Salzbourg / Opéra-Comique. Chœurs & Orchestre Pygmalion. Direction : Raphaël Pichon. Dialogues : Wajdi Mouawad. Avec Sabine Devieilhe, Johannes Martin Kränzle, Xenia Puskarz Thomas, Hugo Brady, Matthew Swensen. Spectacle donné les 9, 11 et 12 septembre, 21 h. Durée : 1 h 40. Programme diffusé sur France Musique le 31 octobre à 20 h dans l’émission Samedi à l’opéra, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.
L’Enlèvement du sérail, en français. Direction : Gaëtan Jarry. Mise en scène : Michel Fau. Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal. Coffret 2 CD + 1 DVD. Édition Château de Versailles, 2024.
L'Enlèvement du Sérail (Chanté en Français/Inclus DVD)
Prix: 32,99 €
1 d'occasion et neuf disponible à partir de 32,99 €
Opéra-Comique, saison 2026-2027 en itinérance : programme sur www.opera-comique.com.





