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Pourquoi ne pas boycotter la Coupe du monde de football 2026?

Une tribune libre de Marc Perelman


Pourquoi ne pas boycotter la Coupe du monde de football 2026?
L'Allemand Oke Göttlich a proposé de discuter de la possibilité de boycotter la compétition après les propos de D. Trump sur le Groenland. Image d'archive © Gregor Fischer/DPA/SIPA

Notre ministre déléguée aux Sports, Marina Ferrari, ne veut pas en entendre parler. Marc Perelman, qui déteste le foot moderne et le compare à un fléau mondial, ne comprend pas pourquoi les appels au boycott de la Coupe du monde ne prennent pas plus dans l’opinion.


Organisée par la FIFA du 11 juin au 19 juillet prochains dans trois pays – les États-Unis, le Canada et le Mexique – plutôt sous la coupe américaine (78 des 104 matches prévus), soit 11 villes hôtes, deux villes hôtes pour le Canada et trois villes hôtes pour le Mexique –, le prochain Mondial de football est l’enjeu d’appels au boycott nombreux et variés mais aussi de refus de boycott.

Un boycott très particulier est soutenu par un dirigeant de LFI, Éric Coquerel, qui propose que les matches ne soient joués qu’au Mexique et au Canada. C’est le boycott d’un pays, mieux encore, celui du président des États-Unis, Donald Trump. D’autres comme Sepp Blatter, ancien président de la FIFA, appelle les supporters à ne pas se rendre aux États-Unis à cause du danger physique qu’ils courraient, sans doute par simple opportunisme et haine tenace d’Infantino son rival. Oke Göttlich, le Vice-président de la Fédération de football d’Allemagne, a demandé que l’on réfléchisse à ce que l’équipe d’Allemagne s’abstienne de toute participation à la Coupe. Il a été très vite désavoué par sa Fédération alors que les Allemands, selon un sondage, étaient près de 50% à approuver le boycott. Claude Le Roy, le « sorcier blanc », l’entraîneur de nombreuses équipes africaines, réfléchit à un boycott mettant en cause le président américain pour sa politique d’abandon des aides à l’Afrique. Daniel Cohn-Bendit souhaite lui aussi, avant tout boycotter Trump, et faire jouer les équipes de football au Mexique, au Canada et en Europe. Il faudrait alors accueillir sur le sol européen les représentants de magnifiques démocraties comme le Qatar, l’Arabie Saoudite, l’Iran, peut-être l’Irak, l’Algérie, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie… L’amour-fou du football rend aveugle.

L’agenda de M. Trump derrière la Coupe

Tous ces appels au boycott pointent avant tout Donald Trump et sa politique à visée annexionniste, policière et protectionniste. Apparemment séduisants, ces appels au boycott ne touchent toutefois pas la FIFA dirigée par Gianni Infantino, le majordome de Trump, qui ne comprend pas pourquoi on s’attaque au football. Ils ne remettent surtout pas en cause la compétition sportive qui est pourtant le cœur de l’affaire et l’adhésion, c’est-à-dire la soumission de millions d’individus à sa magie, une hallucination collective avec son cortège de chauvinisme, d’effervescence infantile, d’esthétique crépusculaire (agressivité, violence, « Le sport, c’est la guerre les fusils en moins », disait George Orwell). Si le mirage d’un football populaire a désormais disparu, le consentement à sa puissance néfaste, précisément pour les classes pauvres, est toujours aussi inébranlable. Faut-il aussi parler de l’argent-qui-coule-à-flots ? Tous les sponsors et partenaires habituels seront présents : Adidas, Aramco (Arabie Saoudite), Coca-Cola, Lenovo (Chine), McDonald’s, Qatar Airways… La décision de la Fédération de football allemande de refus du boycott s’est exprimée à merveille dans son communiqué : « Nous croyons au pouvoir fédérateur du sport et à l’impact mondial qu’une Coupe du monde peut avoir. Notre objectif est de renforcer cette force, et non de l’empêcher. » Place au spectacle ! Trump peut se réjouir. Ses menaces sur le Groenland et sur le Canada (déjà annexé sur une nouvelle carte présentée à la Maison blanche comme le 51e État des USA) – ce dernier est aussi associé aux États-Unis dans le cadre d’un accord commercial (l’Alena) avec le Mexique – n’ont pas toujours été prises au sérieux ; elles sont peut-être aujourd’hui moins moquées. Elles sont surtout refoulées. Avec cette Coupe du monde de football, l’axe géostratégique politique de Trump va s’accélérer : dominer les Amériques, du Nord (Groenland compris) au Sud, pour constituer un bloc homogène et ainsi mieux faire face aux deux autres blocs impérialistes la Russie et la Chine, l’Europe s’éclipsant doucement prise en étau et embourbée dans ses divisions. Ce faisant, la Coupe du monde de football participe de cette volonté obstinée de Trump, outre d’être reconnu comme le leader du monde libre, de faire avaliser sa politique intérieure et extérieure et de faire plier les différentes nations d’Amérique. Gare aux pays qui voudraient jouer aux dissidents (le Brésil). Le rapt de Maduro (un dictateur) au Venezuela est une première étape avant d’autres afin de mettre en place des régimes à sa botte.

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Après le président de la Fédération française de football, la ministre des Sports, Marina Ferrari, ne veut pas non plus entendre parler de boycott. Car, dit-elle, « le sport n’est pas une arme politique. Le sport, c’est un vecteur de rapprochement des peuples. C’est un vecteur de fraternité, c’est un vecteur de paix comme le dicte d’ailleurs la Charte olympique. » Elle avait également déclaré dans la veine macronienne : « Je tiens à ce qu’on dissocie le sport et la politique. La Coupe du monde de foot c’est un moment extrêmement important pour tous les amoureux du sport ». Un moment important, certes, surtout pour les politiques autoritaires et dictatoriales qui sévissent sur la planète. Elle oublie ceux qui ne sont pas « amoureux du sport » et devront subir avec les amoureux d’ailleurs les conséquences d’une participation à cette Coupe du monde. Ces régimes ont, eux, parfaitement compris que le sport est politique de part en part et mieux que cela, le sport, le football en l’occurrence, est une politique. Je passe rapidement sur Pascal Boniface, un abonné présent à tous les refus de boycott. Chez lui, l’amour-passion fou du football est tel que cela l’empêche de penser au-delà des cages, de la surface de réparation et de la pelouse.

Pusillanimité

Par riposte politico-idéologique et pour ne pas abandonner le sport à la FIFA et au CIO, grand vecteur d’influence, surtout dans la jeunesse, Poutine souhaite organiser une Coupe du monde des non-qualifiés ou des exclus : Venezuela, Serbie, Chine, Nigéria, Cameroun, Chili, Pérou, Grèce. Engluée dans sa guerre contre l’Ukraine, la Russie n’a cependant plus les moyens financiers d’une politique d’organisation des compétitions internationales. Poutine avait tenté de même avec des Jeux des Brics en 2024, un échec du, entre autres, à la pression du CIO de Thomas Bach. Depuis son exclusion, en 2018 pour dopage d’État, des sphères institutionnelles sportives (les JO ou les Coupes de monde de football), la Russie a tenté d’organiser à plusieurs reprises les Jeux de l’Amitié, les Jeux du Futur. À chaque fois, ce fut un échec non par manque d’amis, la dictature n’en manque pas, mais par l’incapacité structurelle d’organisation et la peur des athlètes de sanctions de la part du CIO, toujours menaçant.

Un journaliste américain très courageux, Jim Souhan, l’a écrit noir sur blanc dans The Minnesota Star Tribune. Il rappelle d’abord qu’aux JO de Pékin en 2008, « les sites sportifs et les rues étaient envahis par des hommes armés de fusils automatiques. Les riverains semblaient méfiants, voire effrayés » ; de même pendant les JO de Rio 2016, il a assisté à des scènes de grande violence contre des individus ; la Russie certes bannie des JO par le CIO pour cause d’« agression militaire. [Ce sont] les États-Unis [qui] imitent désormais la brutalité du régime russe, où les manifestations pacifiques sont réprimées… ». Ce journaliste nous dit : « Boycottez la Coupe du monde. Et si rien ne change, boycottez les Jeux olympiques de 2028 à Los Angeles. »

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Tout cela me renvoie presque cinquante ans en arrière. Nous (Jean-Marie Brohm et François Gèze et d’autres) avions tenté d’organiser le boycott de la Coupe du monde de football 1978 en Argentine. Face à la terrible répression mise en œuvre par le dictateur Jorge Videla qui s’abattait alors sur les Argentins nous fûmes, en Europe et donc en France, très nombreux à nous mobiliser pour le boycott de l’organisation par la dictature argentine de la Coupe du monde de football. Le boycott signifiait, à l’époque, une chose extrêmement simple à comprendre. « Que l’équipe de France ne se rende pas en Argentine ». Telle était notre position de principe (voire l’Appel du COBA, le Monde, 19-20 février 1978). Il ne s’agissait surtout pas de boycotter les Argentins mais un événement sportif. Le gouvernement de Giscard d’Estaing devait prendre ses responsabilités, soit interdire aux joueurs français un déplacement en Argentine. Ce qu’il n’a pas fait, appuyé par la gauche de l’époque (G. Marchais et F. Mitterrand, ce dernier dira : « les dés sont jetés, il faut y aller »). Terrible consensus. J’ai aujourd’hui exactement la même position vis-à-vis de cette Coupe 2026. Il s’agit du boycott de l’organisation de la compétition par les États-Unis de Trump et de la FIFA, et non pas le boycott des Américains, des villes hôtes ou encore des stades qui l’accueille. Le boycott signifie le refus de la présence des équipes nationales, de leurs joueurs, à cette Coupe du monde. Elle est la seule position efficace, pragmatique, rationnelle. Le boycott concret, matériel, physique des équipes nationales est en effet la seule alternative crédible car, dès lors, la compétition sportive est altérée dans son organisation comme dans son intérêt. Le boycott met souvent en lumière la politique des organisateurs. Ici la FIFA et les États-Unis sont complices d’une démocratie littéralement mise en suspens pendant la compétition sportive et qui se transformera en recul de la démocratie par la suite. Et il est souvent la remise en cause profonde de l’événement sportif lui-même. Le boycott des équipes nationales peut en outre entraîner celui des écrans : les aficionados tellement déçus de ne pas voir leur équipe évoluer sur le gazon.

Face à Trump, Poutine et d’autres, l’Europe, ses dirigeants, font étalage de leur grande pusillanimité. Qui plus est, l’Europe est divisée sur nombre de questions stratégiques (armée, économie…). Les conséquences politiques seront douloureuses. À l’occasion de ce Mondial de football l’Europe, qui dispose de seize équipes nationales en lice, va-t-elle rater l’occasion de se dresser ? Ou l’Europe va-t-elle une nouvelle fois sans broncher d’un cil souffrir l’autoritarisme américain que la Coupe du monde de football va décupler et accélérer d’autant plus ?

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Marc Perelman est un architecte français né le 22 décembre 1953 . Il est également essayiste spécialiste du sport et professeur des universités en esthétique à l'Université Paris Ouest-Nanterre La Défense.

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