Même prisonnier d’un décor figé, Verdi bouleverse encore notre chroniqueur

Verdi ne s’interdisait pas de remettre ses partitions à l’ouvrage, voire de réécrire certains de ses chefs d’œuvre pour en proposer, au soir de sa vie, des versions réorchestrées et profondément remaniées. Deux ans avant Un ballo in maschera, ç’avait été le cas en 1857 avec Simon Boccanegra, qu’il retouchera à plusieurs reprises, jusqu’à le recomposer en 1881. Idem pour le Macbeth de 1847, opéra qui se verra profondément transformé en 1865 pour sa version en français, au Théâtre lyrique, et l’ajout du traditionnel ballet tant prisé du public parisien ; avec Don Carlos, encore (Don Carlo dans une autre version), daté 1847 mais durablement révisé jusqu’à 1869. Ou en 1862, avec La forza del destino, promis à se voir largement revisité en 1869 par les soins du compositeur.
Bal fatal
A contrario ce Bal masqué, ‘’mélodrame en trois actes’’ millésimé 1859, nous parvient inchangé depuis l’heure de sa création en 1859, au théâtre Apollo de Rome, puis deux ans plus tard au Théâtre-italien de Paris. Seul se verra remanié le livret d’Antonio Somma, inspiré de Gustave III ou le bal masqué, fastueux autant qu’oubliable opéra en cinq actes fort distendus, écrit vingt-cinq ans plus tôt par le bien-nommé Eugène Scribe pour Daniel-François-Esprit Auber et créé à l’Opéra de Paris : contraint, à son exaspération, par la censure napolitaine, Verdi déplace par prudence l’ancrage historique primitivement planté à Stockholm, le resituant, dans un premier temps, à Florence, puis le faisant migrer vers Naples, pour finalement l’installer à Boston : c’est cette version qui s’est définitivement imposée au répertoire. Mais surtout, le génial compositeur resserre à bon escient l’action de son melodramma : trois actes, pas un de plus.
Œuvre de transition, après La Traviata (1853), Les vêpres siciliennes (1855) et Simon Boccanegra (1857), Un bal masqué annonce les feux incandescents de La force du destin (1862) et de Don Carlos (1867). Ce n’est pas pour autant un opéra mineur. Conspiration, soupçon d’adultère, convoitise amoureuse, incantations d’une pythie, désir de vengeance, assassinat, in fine, au cours du bal fatal qui clôt ce chef d’œuvre lyrique… Combinant le drame et la comédie, l’intime et le magistral, c’est d’un bout à l’autre, une partition miraculeuse sur le plan mélodique.

L’Opéra-Bastille a choisi de reconduire la mise en scène de Gilbert Delfo, millésimée 2007, déjà reprise par deux fois, en 2009 puis en 2018. C’est peu dire qu’elle a beaucoup vieilli : assez sinistre, la pesante symétrie de ce décor monumental, tout à tour blanc de craie, anthracite et plombé de noir, surchargé d’une imposante, prétentieuse statuaire à l’effigie de l’aigle romain, ces costumes de deuil enfilés par les chœurs comme par l’ensemble des protagonistes, excepté le rôle travesti d’Oscar, tout cela ne rend pas justice aux couleurs contrastées d’un opéra qui mériterait d’être traité de manière moins constamment ténébreuse.
Anna Netrebko, une déception
Et pourtant, une première à guichet fermé ! De fait, le public était venu surtout pour entendre la diva Anna Netrebko chanter le personnage d’Amelia – rôle qu’elle a inauguré à Naples en octobre dernier. Hélas, sans offense il semblerait qu’à 54 ans la soprano austro-russe ait, elle aussi, pris de l’âge: en ce 27 janvier où votre serviteur avait pris sa place, Netrebko a déçu : vibrato excessivement espacé, voix peinant sur des aigus approximatifs, legato manquant de souplesse… Et puis, quelque chose de mécanique dans le jeu scénique, qui empêchait décidément l’émotion de passer.
Il est vrai que la rigidité de la mise en scène n’y aide guère: les interprètes s’y voient forcés de chanter trop souvent debout, immobiles, face au public, comme des statues figées au premier plan du plateau, sans qu’entre eux la moindre interaction ne vienne tant soit peu animer celui-ci. Consolation, le baryton montréalais Etienne Dupuis fait merveille dans l’emploi de Renato. Quant à Riccardo, il est campé par le ténor américain Matthew Polenzani, doué d’un timbre magnifique, au phrasé impeccable. Dans le rôle de la sorcière Ulrica, la mezzo Elizabeth DeShong fait son entrée à l’Opéra de Paris de façon remarquable, la palme revenant à la soprano espagnole Sara Blanch, brillante, délicate et gracieuse dans son interprétation d’Oscar.
Une nouvelle distribution prend bientôt le relai, partiellement : la soprano américaine Angela Meade remplaçant madame Netrebko dès le 11 février ; Renato empruntant les traits de notre Ludovic Tézier national à partir du 5 février, star auquel succèdera le baryton natif de Mongolie Ariunbaatar Ganbaatar, qu’on découvrira donc sur la scène parisienne pour les dernières représentations (du 20 au 26 février)…
Voilà qui est de bon augure pour la suite, au moins sur le plan vocal. Quoiqu’il en soit, Un bal masqué mérite le déplacement, ne serait-ce que pour l’aria d’Amelia et la sublime mélodie du violoncelle, au premier tableau du troisième acte : « Morro, ma primera in grazia,/Deh ! mi consenti almento/L’unico figlio moi/Avvincere al mio ceno.[…] Morro, ma queste viscere/ Condolino i suori baci,/ Or che l’estrema è giunta/ Dell’ore ùie gugati », traduction : « Je mourrai, mais avant,/ de grâce, consens/ que sur mon cœur j’étreigne/ mon seul, unique enfant.[…] Je mourrai, mais qu’au moins ses baisers/ consolent ma pauvre âme/ puisque je suis au terme/ d’une vie éphémère »…. Même un cœur de pierre en pleurerait.
Un bal masqué/Un ballo in maschera, opéra de Giuseppe Verdi. Mise en scène : Gilbert Deflo. Direction : Speranza Scappucci. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.
Avec Matthew Polenzani, Anna Netrebko/Angela Maede, Igor Golovatenko/Ludovic Tézier/Andrii Kimach, Sara Blanch, Elizabeth DeShong, Christian Rodrigue Moungoungou, Blake Denson, Andres Cascante, Ju In Yoon, Se-Jin Hwang.
Durée : 3h
Opéra Bastille, les 2, 5, 11, 14, 17, 20, 23, 26 février à 19h30, le 8 février à 14h30.




