Radio Nova  a décerné le Prix de la Page 111 à Terminus radieux et c’est sans doute une bonne façon de faire connaissance avec la littérature post-exotique de Volodine que d’ouvrir son roman à la page 111 et de la lire d’un seul souffle. Alors, soit l’on reprend le roman depuis le début et l’on accepte de se perdre dans l’inextricable et dense fouillis des récits post-apocalyptiques, dans les magnifiques énumérations d’herbes, de noms de soldats, de princesses et d’écrivains post-exotiques qu’invente Volodine, soit il vaut mieux renoncer et passer son chemin tel un Kronauer effrayé par l’apparente opacité de la taïga. Car on ne lit pas Volodine comme on lirait une des bluettes qui fleurissent sur les étals des libraires tous les quatre matins. Lire Volodine, c’est accepter de se fondre dans sa langue puissante, dans son imagination stupéfiante, dans le monde déroutant et fascinant dont il a tissé les liens, établi les connexions et creusé les tunnels depuis un certain nombre de romans et sous divers pseudonymes, dont celui d’Elli Kronauer, qui est aussi l’un des personnages de Terminus radieux.

Volodine, pourrait-on dire rapidement, est au soviétisme ce que Dantec fut au yankisme avant de s’égarer dans des élucubrations plus ou moins douteuses. On pourrait même penser que Maurice G. Dantec est une création d’Antoine Volodine, mais ce serait assurément faire preuve de mauvaise foi, car les personnages de Volodine sont tous, quoi qu’il advienne, de farouches et loyaux défenseurs et admirateurs de la Deuxième Union Soviétique, de farouches et loyaux défenseurs des préceptes du marxisme-léninisme et d’impitoyables adversaires du capitalisme et de ses sbires, ceux que Kronauer définit comme des « ennemis à tête de chien, des fanatiques de l’exploitation de l’homme par l’homme. »

Ce serait sans doute présumer outrageusement de la parole de Volodine que de lire dans ses écrits une critique du capitalisme et un éloge du communisme concentrationnaire, bien que la deuxième partie du roman s’intitule « Eloge des camps ». On peut cependant se permettre de citer un passage radieux : « Sa vision du monde était illuminée par la morale prolétarienne : abnégation, altruisme et combat. Et comme nous tous, bien sûr, il avait souffert des reculs et des effondrements de la révolution mondiale. Nous n’arrivions pas à comprendre comment les riches et leurs mafias réussissaient à gagner la confiance des populations laborieuses. Et avant la rage c’est d’abord l’ahurissement qui nous saisissait lorsque nous constations que les maitres du malheur triomphaient partout sur le globe et étaient sur le point de liquider les derniers d’entre nous. Nous n’avions aucune explication, quand nous nous interrogions sur les mauvais choix de l’humanité. » Il n’est pas interdit de prétendre que si l’humanité a toujours aimé le feu, le feu nucléaire a de bonnes raisons d’attiser son adoration. Il n’est pas non plus interdit de penser avec Günther Anders que ce feu risque de nous projeter un jour ou l’autre dans un temps ante-historique ou post-apocalyptique, où à peu près rien de ce que nous connaissons ne subsistera.

Alors, peut-être le monde sera-t-il un roman de Volodine, un monde peuplé d’hommes et de femmes ni morts ni vivants, conservant une fidélité absolue envers ce qui les a détruit et continue de les détruire, et tournant en rond sans repos sur une terre hostile et dévastée, sans plus savoir pourquoi, sans plus rien savoir à la fin, sauf qu’il n’y a pas de fin. Terre ou enfer, c’est tout un dans le monde post-exotique, car tout ne sort jamais que de l’imagination ou des rêves du vieux Solovieï.

Antoine Volodine, Terminus radieux, Le Seuil

*Photo: DR

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