« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » aurait pu lancer Alain Juppé en abandonnant sa mission de médiation auprès des deux prétendants qui se disputent la présidence de l’UMP depuis une semaine. Mais l’ancien premier ministre n’a ni la faconde ni la détermination de Bernard Blier dans Les Tontons Flingueurs. Après une semaine d’atermoiements, de noms d’oiseaux et d’accusations de fraude décochés par les soutiens de François Fillon et Jean-François Copé, le fils préféré de Chirac paie à son tour les pots cassés de la division. À l’heure qu’il est, le maire de Bordeaux doit nourrir autant de regrets qu’il y a de cheveux sur la tête à Fillon. Faute de s’être imposé avec suffisamment d’autorité, Juppé a reproduit l’erreur fatale de l’avant primaire, le doute de trop qui entrave une ambition sans cesse réfrénée. L’occasion était pourtant trop belle : entre les tripatouillages des urnes niçoises et le dantesque comptage des voix en Nouvelle-Calédonie, les sympathisants de l’UMP ne savent plus à quel saint présidentiel se vouer. 89% disaient approuver sa médiation digne de la mission mort-née de Kofi Annan en Syrie. Ainsi investi de l’onction militante, dans les conditions abracadabrantesques que l’on sait, Juppé a mis toutes les mauvaises chances de son côté.

En exigeant une paix des braves préalable à toute négociation entre Copé et Fillon, il condamnait d’emblée leur rencontre au fiasco, alimentant de surcroît la boîte à gifles entre leurs seconds couteaux. Sans doute le syndrome du général Boulanger a-t-il joué ; au moment où les rênes de l’UMP s’ouvraient à ses bras chevronnés, Juppé est parti disserter sur les finances de la Communauté Urbaine de Bordeaux en pleine conférence de presse. In fine, les querelles picrocholines sur la répartition des pouvoirs entre la Commission d’arbitrage de l’UMP – outrageusement dominée par les proches de Jean-François Copé, ce qui laisse planer un suspens très relatif autour de son arbitrage final – et le fameux médiateur ont servi de cache-misère à l’ambition avortée du second. Il aurait suffi de presque rien, d’un léger jeu de coudes du fondateur de l’UMP pour prendre l’ascendant sur les deux impétrants en jouant le rôle du patriarche incontesté descendant des cimes bordelaises pour sauver les grognards de la droite.

Las ! Alain Juppé n’a pas voulu rentrer rue de Vaugirard juché sur un âne. La suite, on la connaît. Avant tout éventuel schisme ou scission, fort des apparences de la légalité, Copé confortera sa prise de l’UMP pendant que son adversaire malheureux fera grise mine en peaufinant son image de martyr outragé, brisé et martyrisé par les aléas de la « démocratie » populaire.  « Fillon est un chasseur de nuit à la sarbacane » a récemment confié son ennemi intime Jean-Louis Borloo au JDD. On ne saurait mieux décrire cet esprit machiavélien, qui vaut largement les bravades du sieur Copé, drapé dans l’étoffe de la respectabilité. Il est temps de rappeler une évidence : ça a triché des deux côtés,  et si Copé s’est proclamé vainqueur avant même la proclamation officielle des résultats, le flegmatique Fillon n’est pas en reste : après une remise en cause explicite des statuts- qui attribuent tout pouvoir à la Commission d’arbitrage- il envisage carrément de contourner les procédures internes pour en appeler directement à la Dame justice. Le tout, en ayant traité le clan copéiste de « mafia », l’avant-veille d’une rencontre tripartite Copé-Juppé-Fillon que le premier a décrite comme « cordiale » (on aimerait être une petite souris pour pouvoir lui donner tort !).

Juppé retiré du jeu, Fillon carbonisé, Copé mi-intronisé mi-écorné  par cette élection fantasque, reste à désigner le dernier scalp de la droite la plus bête du monde. La réponse est toute trouvée : Sarkozy ! Pendant que Juppé, Fillon et Copé étalaient leurs chicayas sur toutes les ondes, le président vaincu répondait aux questions du juge Gentil au sujet de l’affaire Bettencourt.  En qualité de témoin assisté, Nicolas Sarkozy évite pour l’instant la mise en examen mais tous les regards de la gauche se tournent à nouveau vers lui. Hollande, Ayrault et Désir ne pourront pas compter éternellement sur les bourrages d’urnes Umpistes pour éluder les questions gênantes autour de Notre-dame-des-Landes, de la rigueur de gauche et du bras de fer perdu avec la chancelière allemande. Puisque Marine Le Pen a renoncé aux provocations de son père, il reviendra au seul leader naturel de la droite d’occuper la fonction peu enviable de Goldstein de la République. Sans être Nostradamus, on peut penser que l’antisarkozysme a encore de beaux jours devant lui…

*Photo : UMP.

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