Le régime syrien ne manque ni de ressources ni d’imagination. En plus de la répression brutale, le gouvernement n’oublie pas de proposer un storytelling touchant : la contestation n’est qu’un complot étranger manipulant certains Syriens honnêtes mais naïfs. L’agence de presse officielle Sanna ne cesse de parler des bandes armées qui sèment la terreur mais restait jusqu’alors assez vague quand il s’agissait de détails. Désormais, les autorités syriennes commencent à expliciter leur conte de fées : tenez-vous bien, derrière les manifestations et le bain de sang en Syrie se trouve… le Liban !

Pour être exact, il ne s’agit pas de tous les Libanais – il ne faut pas généraliser ni stigmatiser. Le coupable désigné de plus en plus ouvertement depuis quelques jours est « Le courant du futur », le parti politique de Saad Hariri. A Damas on est trop intelligent pour désigner directement M. Hariri qui est toujours, rappelons-le, Premier ministre par intérim. Les accusations syriennes visent plutôt l’un de députés de la majorité sortante, Jamal Jarrah.

Cela a commencé il y a une quinzaine de jours quand la télévision syrienne a diffusé des interviews de deux individus qui auraient avoué avoir transporté en Syrie, à la demande de M. Jaarah, de l’argent et des armes pour ce que les autorités syriennes appellent « les insurgés ». Puis, l’ambassadeur de la Syrie a Beyrouth a lui-même réitéré ces accusations contre le député libanais.

Les autorités syriennes se sont dites « prêtes à fournir à leurs homologues libanais les preuves, les données, ainsi que les témoignages et enregistrements si le parlement libanais lève l’immunité du député cité et si ce dernier est traduit devant le tribunal compétent ». Et quelques jours plus tard le Hezbollah a demandé – je vous le dis car vous n’arriverez jamais à le deviner seul – que Jarrah soit traduit devant la justice pour « violation du traité de fraternité et coopération entre la Syrie et le Liban ».

Assad essaie donc de faire d’une pierre deux coups, trouver un bouc émissaire et régler ses comptes au Liban car M. Jarrah est l’un de ceux qui ont toujours soutenu le travail du tribunal international sur l’assassinat de Rafiq Hariri et un fervent opposant de la Syrie et son principal allié local, le Hezbollah.

Le président syrien espère donc débloquer la crise politique libanaise, affaiblir le camp du 14 mars et mettre un bâton de plus dans les roues de l’enquête internationale sur l’assassinat de Hariri père. La visite urgente et intrigante avant-hier de Walid Joumblatt, le leader druze, à Damas devrait être comprise dans ce contexte-là : pour réussir son coup, Assad a besoin de Joumblatt pour mettre toutes les chances de son côté.

Entretemps, le ministre des Affaires étrangères du Liban – membre non permanent du Conseil de sécurité – a demandé à son ambassadeur à l’ONU de ne pas soutenir le projet de condamnation de la Syrie… Fini le hommous, le moujadara, le taboulé ou la chawarma : le nouveau plat national libanais est sans aucun doute la salade de couleuvres…

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