photo : TEPCO

Il faut essayer de les imaginer. Leurs bureaux climatisés, les photos de famille posées près de l’ordinateur, leurs voitures haute-sécurité, leurs costumes bien coupés. Ou alors leurs tailleurs et talons-aiguilles : sauf à faire preuve de machisme inconscient, il n’y a aucune raison de croire que, dans ce domaine, les femmes ne sont pas des hommes comme les autres.
Imaginer ce qu’ils vont manger à la pause déjeuner, les blagues qu’ils vont se raconter entre deux réunions. Ou les soucis qu’ils partagent devant la machine à café : la scolarité du petit dernier, la tendance à l’anorexie de l’ainée, le nettoyeur de la piscine qui avait promis de passer la veille.
Oui, il faut essayer, vraiment, d’imaginer qui sont les êtres de chair et de sang qui se cachent derrière les employés de l’agence de notation financière Standard and Poor’s pour se persuader, encore, de notre commune humanité.

Mercredi 27 avril, alors que les liquidateurs continuent à travailler sur le site de la catastrophe dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elle est au moins aussi grave que Tchernobyl, Standard and Poor’s a abaissé la note de la dette à long terme du Japon.

Mercredi 27 avril, alors que des hommes savent qu’ils vont mourir de tous les cancers imaginables et hypothéquer la bonne santé de leur progéniture en tentant de sauver le plus de monde possible comme autant de Sisyphe dans des ruines radioactives, d’autres hommes publient ce communiqué : « Standard & Poor’s s’attend à ce que les coûts liés au séisme et au tsunami du 11 mars et à la catastrophe à la centrale nucléaire creusent le déficit public du Japon. »

Alors, il faut imaginer aussi le travailleur précaire payé par Tepco, l’opérateur de Fukushima, qui à supposer qu’il ne soit pas trop fatigué par l’ingestion quotidienne de sa dose massive de sieverts, rentre chez lui et entend ça.

Evidemment, après une telle annonce, le yen a plongé. On pourrait penser que le travailleur précaire s’en moque un peu, que le yen baisse par rapport au dollar. Lui, de toute façon, il sait qu’il n’aura pas le temps de dépenser son salaire, dévalué ou pas. Pourtant s’il a accepté ce genre de boulot, c’est qu’il a ses raisons. On ne sait pas au juste combien ils sont, les liquidateurs. Tepco n’est pas très transparent. Beaucoup moins qu’une agence de notation quand elle donne son verdict. On pense qu’ils sont entre 200 et 700. C’est vague. Quand ils ont entendu le diagnostic de Standard and Poor’s, ils se sont peut-être demandé si ça valait le coup de se sacrifier, sans même être sûrs d’assurer un avenir décent à leur propre famille, ce qui, même avant les catastrophes, était de plus en plus compliqué dans un pays où le dogme de l’emploi à vie a disparu et où il les inégalités se sont creusées de manière spectaculaire ces dernières années.

Le contrat diabolique et implicite passé entre Tepco et ses liquidateurs kamikazes, « Je vous donne plus d’argent qu’aux autres mais vous allez mourir en le gagnant », peut rappeler, en plus brutal, le contrat passé jadis en France entre les patrons des mines de charbon et les mineurs. Ceux-ci pouvaient toucher leur pension entre l’âge de quarante et cinquante ans : son montait était calculé en fonction du degré de silicose. Ils survivaient rarement au-delà de la soixantaine comme le prouve, plus sûrement que toutes les statistiques, une promenade dans un cimetière du bassin minier autour de Lens ou de Valenciennes. À défaut de mourir heureux entre deux crachats noirâtres, le mineur mourait rassuré : il savait qu’une pension de réversion digne de ce nom assurait l’avenir de sa veuve et à ses enfants.

Je ne sais pas si les agences de notation existaient déjà à cette époque, sans doute, mais il devait y avoir dans la formation de leurs agents un module « décence » qui a disparu depuis. Ou alors les politiques étaient plus courageux. Ou simplement plus politiques. À Fukushima, le liquidateur promis à la leucémie peut encore entendre cela de la part de Standard and Poor’s : « Au vu de l’évolution de la situation à la centrale nucléaire de Tepco, nous estimons que les projections sont incertaines. Beaucoup dépendra de la capacité du gouvernement japonais à créer un consensus politique sur la manière de prendre des mesures d’ajustement budgétaire à l’avenir. »

Le liquidateur de Tepco apprend ainsi que son sacrifice n’aura pas été inutile puisque Standard and Poor’s parle d’avenir. D’un avenir dont les financiers ont déjà décrété qu’il serait placé sous le signe des « ajustements budgétaires », ce qui, traduit en langage humain, signifie des coupes claires, dans le social, les salaires, l’éducation. Bref, d’un avenir post-apocalyptique. Au sens propre et figuré.

Le patron de Tepco avait déjà brièvement donné l’exemple avant de se reprendre. Il avait décidé de baisser les rémunérations de ses salariés de 20 à 25% pour payer une partie de la note de la catastrophe et aider l’entreprise à repartir. Il y a tout de même eu un léger mouvement d’indignation quand on s’est aperçu que les cadres dirigeants et lui-même s’étaient exclus de la mesure. Il va donc payer aussi de sa poche et de celle de ses actionnaires, privés de dividendes pour 2010 et 2011. On compatit.

Pendant ce temps, le liquidateur de Tepco se regarde dans la glace avant de reprendre le boulot en enfer. Jusqu’au jour où il se mettra à saigner du nez sur la faïence blanche de son lavabo. Peut-être, alors, pensera-t-il aux hommes et aux femmes de Standard and Poor’s. Il serait bien, ce jour-là, que quelqu’un lui traduise cette phrase de Lautréamont (Poésies I) : « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tâche de sang intellectuelle. » À défaut d’avoir une belle mort, il aura une belle épitaphe.

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