Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale et l’annonce de l’organisation d’élections législatives, nos politiques se sont empressés, non de chercher des solutions aux problèmes actuels – très graves – des Français, mais de bricoler des alliances de fortune, de s’accuser entre eux de trahison et de faire des déclarations aussi grandiloquentes que vides. Tribune.
Au secours, Jeanne ! Au secours, Geneviève qui veillez sur Paris ! Ils sont devenus fous ! A peine la gifle donnée par le peuple, le président dissout l’Assemblée. Quelle violence ! Une semaine pour faire vos listes, moussaillons ! Panique à bord du navire. Sidération. Des Caciques de droite passent à l’ennemi de droite extrême. On crie à la haute trahison. Au nom de quoi ? De l’union des droites. Etonnant, non ? aurait dit Desproges. Revenons sur la folle journée du 12 juin.
Le mur était blanc, le visage, pâle. Difficile de ne pas voir que le capitaine, dos au mur, nous emmenait droit dedans. Le message était clair: le Titanic sombre et nous mourrons ensemble. Mais pas avant que j’aie fait tout imploser à droite. Le discours funèbre est à la hauteur. L’ennemi a été désigné — Charybde et Scylla, la clé du problème trouvée — les écrans pour les très jeunes. Et les médias de dire : le président a montré le cap.
Après les coups d’éclat des transfuges, les injures ont fusé contre les traîtres munichois. Inspiré, Bellamy a dit : « Les forces du chaos menacent aujourd’hui la France ». Et tous d’invoquer l’ombre du Grand Charles. Alors, comme dans Les Perses d’Eschyle, où la reine Atossa invoque l’ombre de Darius, on a vu les revenants revenir. Wauquiez avec des propos forts : « Quand on sombre, on a au moins le désir de sombrer droit. On peut échouer mais dans la clarté. On le fait avec une colonne vertébrale ». Formidable, non ? Valérie Pécresse dénonce « des putschs à la petite semaine ». Xavier Bertrand, pompon du courage sur le béret, parle de ceux qui n’ont pas le sens de l’honneur ni du courage. De partout, c’est les LR outragés, humiliés, martyrisés. Ailleurs, c’est l’explosion. La gauche hurle à la mort. Et tous, après la déflagration, de reprendre leur marche dans un ordre convulsif.
Sans moi, le chaos, après moi, le déluge…
« Plus près de toi, mon Dieu ! Plus près de toi » chantait-on sur le Titanic avant qu’il sombre. En in et en off, on se lâche dans les médias. On se demande si ce que fait Macron est un coup de Trafalgar, de Jarnac ou un suicide en ligne. On murmure au château et à la Cour, dans les salons et à la ville que moins il parle, mieux c’est. Ou qu’on préférerait qu’il ne parle pas voire qu’il démissionne. « Moi, démissionner ! » a dit l’intéressé. Un capitaine sombre avec le bateau. Il vient de relire Machiavel et Shakespeare. Je veux amener le jeune Canterbury dans la chausse-trappe du pouvoir. Quelle « poloche », dit l’autre ! Et dire que ce « formidable bordel », pour reprendre Ionesco, c’est la faute au peuple, aux médias, aux écrans !
Et la France dans tout ça ? Monsieur le président, Messieurs les élus, on en a assez ! Assez de vos discours d’estrade, de vos egos froissés, humiliés, martyrisés. De vos ambitions, vos coups tordus, vos cris d’orfraie. Des propos assassins et des baisers de la mort. De vos invocations au Grand Charles. De vos vaticinations performatives : sans moi, le chaos, après moi, le déluge. La France, déchirée de part en part, est à bout. Le niveau scolaire est effondré, la dette abyssale, l’immigration incontrôlable, certains n’ont pas de quoi vivre « dignement », puisque vous aimez tant le mot dignité. Arrêtez votre jeu de massacre ! Arrêtez les petits meurtres entre amis ! C’est pas Versailles, ici ! Ici, la violence quotidienne règne, les Français sont dressés les uns contre les autres, les couteaux sont sortis. Ne le voyez-vous pas ? C’est le désordre partout ! La France n’a plus aucune unité. Il n’y a plus personne pour apprendre à lire aux écoliers. Et, pendant ce temps, on scalpe et pleurniche sur les ondes et dans les médias. On fait des « alliances contre nature ». Les clowns d’hier remontent sur les estrades. Les Français en ont assez ! Jugez plutôt : A Bouc-Bel-Air, charmant petit village provençal, des mariages prévus pour la fin du mois ont été annulés pour cause de réquisition des salles de mairie. Pourquoi, je vous prie ? A cause des élections anticipées ! « Quelle indignité ! »
Nicole Esterolle déniche des pépites de l’art contemporain. De quoi faire trembler les maîtres anciens… Aujourd’hui, le « Cowboy » de Thomas Teurlai.
C’est quoi ce terrifiant bidule ?
C’est une œuvre de très belle facture dont j’ai découvert l’existence dans le dossier de presse d’une exposition de l’artiste Thomas Teurlai au SHED, Centre d’Art Contemporain de Normandie (haut-lieu du posturo-bidulo-conceptualisme-artistique hexagonal).
On pense de prime abord qu’il s’agit d’un ustensile ménager du genre aspirateur – ou un balai, puisqu’on aperçoit comme des balayures de plancher à l’extrémité du bras métallique. Mais cette œuvre reste ouverte à toutes les supputations possibles.
S’agit-il d’un éplucheur de topinambours ou du fameux canon à patates de Boris Vian ? D’une pompe pour Shadocks ? D’une machine à se branler la glande pinéale ? D’une mitrailleuse à ketchup comme aimeraient en posséder Vladimir Poutine et Jean-Luc Mélenchon ? S’agit-il du robot-tueur de punaises de lit de Mathilde Panot ? Ou bien s’agit-il seulement d’un machin quelconque, totalement crétin et décérébré, sans aucune mauvaise pensée et dépourvu de toute idéologie nauséabonde ?
Je penchais pour la dernière hypothèse du truc résolument insignifiant, malgré son aspect menaçant, jusqu’à ce que j’apprenne, dans un article d’Élisabeth Franck-Dumas dans Libération (20/09/2015), que l’œuvre est intitulée « Cowboy », qu’elle a été exposée à la financial- galerie internationale Loevenbruck et qu’elle est « une sorte d’usine à gaz, ou plutôt à fumée, elle aussi très low-tech, où un monticule de tabac, un coulissant de métal et une bouteille en plastique s’activent pour reproduire l’inhalation/exhalaison du fumeur. On ne sait si la machine prend aussi en charge le plaisir ».
Mon Dieu, mon Dieu ! Ainsi donc cet engin n’aurait d’autre but que de produire des bouffées de fumée nicotinée ! J’en suis tout obturé des bronchioles.
« Pour sortir d’une servitude née du culte de la croissance »
Et, pour prolonger ma suffocation, je découvre ce texte publié dans la revue del’Association française des commissaires d’exposition, signé par la critique et vice-présidente de ladite association, Marianne Derrien (15/05/2022). Sa prose nous révèle la dimension puissamment métaphorique de cet objet à pistons et la pertinence de son message anticapitaliste : « Dans un monde divisé entre le capital et le travail, il faut appuyer là où cela fait mal pour sortir d’une servitude née du productivisme et du culte de la croissance. Depuis la machine à vapeur, l’humain, devenu outil, est un chaînon parmi les autres. La théoricienne et militante féministe marxiste Silvia Federici [vous connaissez ?] estime, quant à elle, que la première machine « développée par le capitalisme » fut « le corps humain, et non la machine à vapeur ni même l’horloge ». Celui-ci, converti en force de travail, impliquerait la mort du corps magique. Si le taylorisme a vu naître l’automatisation des corps – et donc des désirs, Thomas Teurlai pousse le curseur bien plus loin : non pas dans l’absurde mais dans une clairvoyance qui retourne le concept de l’homme-machine afin d’en extraire ce « corps paysan, préindustriel, magique » » … Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! Comment n’y avais-je pas pensé ?
Et Marianne de nous envoyer cette autre bouffée nicotinisée d’anticapitalisme délirant : «Aux confins de visions anthropomorphiques,ces machines temporelles, par leurs interventions, tissent une multitude de récits qui se stratifient. En elles s’établissent des circuits qui permettent de tester des situations psycho-cinétiques, souvent enivrantes, qui s’adonnent à des épilepsies mécaniques et lumineuses dont le magnétisme machinique, tant joyeux que sombre, s’allie auxondes et aux fréquences, aux énergies conductrices et aux rythmes organiques ». Agreuh ! Agreuh ! Passez-moi ma Ventoline !
Et c’est ainsi que par le truchement d’une machine à pomper du rien, l’« art anticapitaliste » devient l’idiot utile du grand capital.
L’exposition de Thomas Teurlai, « Une autre fin du monde est possible », est à voir, ou pas, au SHED, jusqu’au 14 juillet.
SHED – site Gresland, 12 rue de l’abbaye, Notre-Dame de Bondeville
Son regard sur le monde est implacable et son sourire toujours ironique. Roman Polanski manie la cruauté et l’innocence, le drame et le grotesque dans les moindres détails et avec justesse. Son œuvre est universelle parce qu’elle est portée par le sens du tragique : le réalisateur mondialement célébré est resté gamin de Cracovie.
« On fait un film parce qu’on aime rêver et on aime partager ses rêves avec les autres. Et si on fait un beau rêve, les détails du rêve doivent être intéressants, excitants et authentiques. C’est ce qu’on essaye de faire ».
Rien à voir avec quelque feelgood propos, dans ces paroles de Roman Polanski.
Il nous parle de la joie créatrice, cette impérissable énergie.
Il nous dit le lieu ombreux où l’art prend sa source ; et comment un film, tel un javelot ailé, s’élance vers nous et nous perce – ouvre nos âmes et nos cœurs. Et souvent, dans le plaisir et le trouble que nous en éprouvons, c’est vertigineux. Car c’est sur nous-mêmes qu’alors le rideau s’ouvre. Projeté sur l’écran, le film, ce rêve partagé, est un miroir magique de nos destins humains, pareil à celui des ironiques sorcières de Macbeth. Qui voient clair, très clair, et qui ne mentent pas.
Il nous parle de l’imaginaire, et de la vérité, de leur indéfectible lien – il a lu Shakespeare, un alter ego comme le sont aussi le facétieux Cervantès, ou Mozart qu’incarna Polanski. Tous ces « généreux et riches de l’esprit », pareils à ces « fontaines publiques » où « l’époque jette ce qu’elle a de “plus actuel”, ses oiseaux sales leur ordure, les gamins leurs colifichets, les voyageurs épuisés […] leurs petites et grandes misères », et qui « redeviennent limpides » car elles sont si « profondes » (Nietzsche). Les grands artistes, nos fontaines publiques. Des hommes de chair et d’esprit, traversés par le bruit et la fureur du monde, mais miraculeusement capables, tant sont vastes leur intelligence et leur cœur, de cette « innocence qu’engendre constamment la créativité » selon le mot de W. Benjamin. Capables, par l’imaginaire, puissance vitale intacte de l’enfance et chemin premier vers la réalité, d’un regard neuf et libre sur l’humain dans tous ses états, en ses étranges et plus secrets replis, lumineux ou turpides. C’est cela, une œuvre. Le cinéma de Roman Polanski – également acteur infiniment plastique, et metteur en scène de théâtre et d’opéra – en est une, et de premier plan. Et nous étant adressée, elle excède son auteur, passeur absolument singulier d’une expérience universelle.
Il nous parle du travail passionné du réalisateur, pareil à l’enfant qui joue car tout entier à l’univers qu’il fait surgir.
« dresser un portrait de l’humanité avec tous ses particularismes »
Depuis ses courts-métrages polonais – Deux hommes et une armoire, Le Gros et le Maigre, Les Mammifères, et quelques autres petits bijoux – jusqu’à son film le plus récent, The Palace, farce macabre enragée dans la plus pure veine bouffonne du réalisateur, Roman Polanski n’a cessé de promener sur le monde tel qu’il (ne) va (pas) une manière d’avatar de cette « lampe bizarre » qui intriguait ses yeux d’enfant, et dont ses parents lui disaient qu’elle était « un détecteur de mensonges ». Il raconte ça à son ami Ryszard Horowitz dans Promenade à Cracovie, le documentaire délicat d’Anna Kokoszka-Romer et Mateusz Kudla sur son enfance et sa jeunesse à Cracovie. Et c’est comme si, à son insu, il nous parlait des enjeux les plus vifs d’un cinéma qui ne se lasse jamais de cette tâche – de ce jeu – ainsi décrits par Philip Roth : « dresser un portrait de l’humanité avec tous ses particularismes ».
Ouvertement dans Cul-de-sac, Le Bal des vampires, Pirates ou Le Locataire, affleurant dans tous ses films, y compris les plus tragiques à travers tel détail, telle scène, telle situation absurde, poussé dans à son paroxysme dans The Palace, le grotesque, qui mêle le risible à l’effroi, est une arme subversive qui dénude le vrai. Rois détrônés, sages bouffons. Ce n’est pas sans motif que Polanski a réalisé un époustouflant Macbeth, qu’un fil invisible relie à The Palace. Macbeth qui, le désastre une fois consommé, pleurant Lady Macbeth, prononce, lui qui a vu l’horreur, y a plongé ses mains, la plus inoubliable, la plus profonde des méditations de Shakespeare. Elle s’achève sur ces vers connus de tous : « Life’s but a walking shadow, […] / It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing. »
Tout est vanité – excepté la limpidité d’un regard dessillé. Néant, que transfigure la musicalité shakespearienne.
Habité par l’inaltérable, la vivace passion d’un homme, l’art est plus fort que tout.
The Palace ? Une vanité ciselée, dans la grande tradition de ce genre en peinture : memento mori. Alors tes valises de billets, ton pouvoir, la beauté passagère de jeunes années vénales destinées aux masques monstrueux dont accouchent à prix d’or les bistouris « esthétiques », tout cela : promis au rien pourrissant. Cruelle, la farce de Polanski ; mais sans l’ombre d’un ressentiment, car chevillée à la conviction, envers et contre tout, d’une immarcescible innocence, qu’affirme un final loufoque aux allures incorrigiblement potaches, où dans les débris de la sinistre fête, le sexe est enfin gratuitement joyeux.
Entre-tissées au grotesque, à l’increvable humour qui refuse de céder au malheur, la tragédie nue, intime ou (et) historique, l’injustice du destin, les pépites de simple bonté, et parfois la chance donnée aux êtres de recouvrer une humanité souillée en eux. C’est la marque de Polanski. Et toujours, de film en film, parmi lesquels tant de chefs-d’œuvre – Répulsion, Chinatown, Tess, ou Le Pianiste, pour n’en citer que quelques-uns –, mêlant à la noirceur une indomptable fantaisie traversée d’éclairs de tendresse pure, le chant de l’art.
« En matière d’art, c’est évident, ça chante là où deux extrêmes inconciliables se touchent. Encore faut-il être dans une œuvre qui les découvre et les dénude, ces deux termes inconciliables et pourtant si proches. Il faut savoir ne pas les perdre ». Tout l’art de Polanski, résumé dans ces mots de Pierre Guyotat.
Enfermé, seul au milieu de la dévastation, réduit au silence, Wladyslaw Szpilman, dans Le Pianiste, joue, les doigts à quelques centimètres du clavier ; et, prodige de l’art de Polanski, nous entendons la musique. Aucune adversité ne saurait la faire taire.
Habité par l’inaltérable, la vivace passion d’un homme, l’art est plus fort que tout. C’est très exactement cela qu’insuffle à qui veut bien en accepter l’augure le cinéma de Roman Polanski.
Sciences Po, Sorbonne, Nanterre, Lyon-2, Toulouse, Strasbourg… Les universités françaises sont devenues des lieux hostiles, voire carrément dangereux pour les étudiants juifs. L’antisémitisme d’atmosphère s’est mué en soutien au Hamas et les références au nazisme se sont banalisées, dans l’indifférence complice de l’administration.
« Le 7 octobre a littéralement galvanisé les pulsions de haine antisémites à Sciences Po. Ça a explosé quelques jours après le 7 octobre, quand un hommage à Omri Ram, un étudiant assassiné par les terroristes islamistes, a été vandalisé par des étudiants propalestiniens. Toutes les affiches à sa mémoire qui avaient été accrochées à la péniche (hall d’entrée de Sciences Po) ont été arrachées ou recouvertes par des tracts propalestiniens. C’était très choquant mais l’administration n’a pas réagi ». Cet étudiant, comme tous ceux qui nous parlent, préfère rester anonyme. Les témoignages sur Sciences Po postés par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) interpellent par leur violence : un étudiant s’est entendu dire que « tous les Israéliens qui sont morts méritaient de mourir ». Rappelons que les habitants des kibboutz massacrés étaient des civils. Sur une boucle d’activistes propalestiniens de l’école, un étudiant a naïvement posté : « Je suis presque sûr qu’aucun d’entre nous n’a justifié des pogroms violents contre le peuple juif ». Réponse cinglante : « Tu nous connais mal ».
Autre témoignage d’une étudiante juive, interpellée par un militant propalestinien : « Elles sont mignonnes tes chaussures vintage, elles font penser au temps où on t’aurait enlevé ces chaussures ». Visiblement une partie des étudiants de Sciences-Po, militants LFI et propalestiniens (ou plutôt pro-Palestine-de-la-mer-au-Jourdain), ne pèchent pas par ignorance… Ils savent très bien ce qu’a produit dans l’histoire la haine des juifs et ils en acceptent parfaitement les conséquences – par exemple, ceux qui écrivent sur les réseaux qu’Hitler aurait dû finir le boulot. Sciences Po Paris est loin d’avoir le monopole en la matière. Dans le monde universitaire, le 7 octobre a été le révélateur d’un antisémitisme à peine latent au sujet duquel les étudiants juifs tirent la sonnette d’alarme depuis quelques années, sans jamais être entendus.
Les tags « Mort à Israël, mort aux juifs » fleurissent sur les murs…
À l’université de Strasbourg, les tags antisionistes sur les piliers en béton des bâtiments doivent être effacés tous les jours. L’antisémitisme d’atmosphère se traduit aussi par des agressions physiques, un climat délétère, l’impossibilité d’aborder le conflit Gaza/Israël autrement que par l’invective et la mise en accusation. Des étudiants juifs sont accusés de génocide. Quiconque rappelle le pogrom du 7 octobre peut devenir une cible. Sur le campus de Strasbourg, des membres du Collectif du 7 octobre ont ainsi été frappés parce qu’ils collaient des affiches pour la libération des otages. Leurs agresseurs avaient épousé tous les codes des terroristes : attaque en meute, visage masqué. On a observé les mêmes codes devant Sciences Po où, pour certains, se grimer en terroriste palestinien est le sommet du snobisme et la pointe de la mode.
À Nanterre, on ne prend plus la peine d’habiller l’antisémitisme d’un voile antisioniste. Les tags « Mort à Israël, mort aux juifs » fleurissent sur les murs, et les croix gammées deviennent récurrentes sur les tables de la faculté. « Le signe n’est même plus un marqueur d’extrême droite, certains l’utilisent pour désigner Israël », raconte une étudiante qui ne souhaite pas être identifiée.
À l’université Lyon-2, il a fallu la mobilisation de la préfecture et d’élus de droite pour faire annuler une réunion organisée par Solidaires étudiant-es et le Collectif 69 Palestine, intitulée « Colonisation et apartheid israélien, quel avenir pour les Palestiniens ? », dont l’invitée vedette devait être Maryam Abou Daqqa, représentante du FPLP, reconnu comme organisation terroriste par l’Union européenne, les États-Unis… Cela a chiffonné beaucoup de monde, mais pas la direction de l’université. Finalement, les craintes pour la sécurité des étudiants juifs ont motivé la décision d’interdiction.
Continuons ce triste tour de France : à l’université de Toulouse, un étudiant a été suspendu pour avoir diffusé des propos antisémites sur Instagram. Il a cependant fallu que son dossier passe à deux reprises en commission. En décembre 2023, dans La Dépêche, Léo Bilfeld, le président de l’UEJF Toulouse, racontait que les lycéens toulousains de confession juive évitaient systématiquement l’université Jean-Jaurès, tant l’antisémitisme y était décomplexé grâce à l’action notamment du collectif Palestine vaincra.
À la Sorbonne – qui pour une fois n’est pas à la pointe d’un mouvement étudiant – les tensions sont très fortes. Des étudiants ont expliqué à des camarades juifs que le 7 octobre était mérité. Le pire, c’est que si tous les témoins exigent l’anonymat, ce n’est pas seulement parce qu’ils craignent la violence ou le rejet de leurs condisciples. Ils redoutent aussi les représailles de l’administration censée les protéger ! Et on peut difficilement leur donner tort tant l’attitude du corps administratif et professoral des universités et grandes écoles est ambiguë.
91 % des étudiants juifs déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite
Le 10 avril 2024, Guillaume Gellé, président de France universités et Isabelle de Mecquenem, professeur de philosophie et membre du Conseil des sages de la laïcité, étaient auditionnés par la mission du Sénat sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur. Leurs propos ont oscillé entre le déni, l’arrogance et le refus d’admettre la moindre responsabilité de l’institution et la médiocrité des réponses apportées par l’institution. Quand on visionne les auditions des présidentes d’Harvard et de Columbia devant le Congrès à Washington, on se dit qu’en matière de banalisation de l’antisémitisme dans les facs, la France n’a rien à envier à l’Amérique.
On ne s’en étonne plus, la violence de l’antisémitisme arabo-musulman et son caractère totalement décomplexé sont l’objet d’une sourcilleuse omerta. Dans sa présentation liminaire, Isabelle de Mecquenem, qui revient sur l’histoire de l’antisémitisme, paraît occulter tout à fait cette dimension. On sait parfaitement, pourtant, depuis les années 2000, que les sentiments antijuifs sont plus répandus chez nos compatriotes musulmans que dans l’ensemble de la population. Quant aux actes antisémites, en particulier à l’université, ils sont plus souvent commis par des étudiants d’origine arabo-musulmane et/ou d’extrême gauche que par des « fachos ». Lors des déplacements de Rima Hassan et Jean-Luc Mélenchon, qui multiplient les meetings politiques dans les facs, plusieurs étudiants juifs disent se sentir encore plus en danger qu’à l’habitude. Les dirigeants d’université, eux, ne font pas le lien. Imaginons qu’après le 7 octobre, une association d’extrême droite ait appelé à la haine des musulmans. Les présidents d’université auraient-ils hésité à réclamer sa dissolution et à l’interdire de réunion ?
Nos éminences universitaires semblent ignorer que, selon les sondages, 91 % des étudiants juifs déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite, 67 % des actes dénoncés ayant eu lieu à l’université. Résultat : 36 % cachent le fait qu’ils sont juifs. Il suffit de les écouter pour comprendre pourquoi l’UEJF comme le MEJF (Mouvement des étudiants juifs français) peinent à faire entendre la voix des étudiants juifs. À HEC, les anciens élèves ont échoué à faire sanctionner un professeur qui avait qualifié le 7 octobre de « soulèvement des colonisés » et dénoncent le silence de la direction. De fait, on ne sache pas que des professeurs coupables de propos déplorables aient été sanctionnés. Ce silence traduit le même conflit d’intérêts que celui qui paralyse la direction de Sciences Po : l’argent y éteint toute considération morale. L’accueil d’étudiants étrangers qui payent très cher leurs études est une manne, mieux vaut donc ne pas froisser les candidats. Partenaire d’HEC, le Qatar, également banquier des Frères musulmans et du Hamas, finance une partie des activités. Des universités en difficulté ou avides de financement et de prestige international sont des proies faciles pour des États étrangers décidés à diffuser leur vision du monde.
Face au procès en lâcheté qui leur est intenté, 70 présidents d’université ont finalement signé une tribune. Ce plaidoyer pro domo dénué de toute empathie à l’égard des étudiants juifs ne présage aucune prise de conscience. L’antisémitisme n’est pas près de disparaître des campus.
Science-Po Menton : un campus « jews free » : Sciences Po Menton est le cas d’école de l’antisémitisme décomplexé. Le 8 octobre, l’association Sciences Palestine de Menton a posté ce message : « Hier, des résistants palestiniens ont lancé une attaque contre Israël ». Les membres de l’association ont été convoqués par la direction, mais aucune sanction n’a été prise. Les pressions ont donc continué. Or, sur ce campus, rattaché à celui de Paris, 60 % des étudiants viennent de l’étranger, principalement du monde arabe. D’après des représentants syndicaux étudiants, il a fallu rapatrier les étudiants juifs rue Saint-Guillaume, car l’école ne pouvait plus assurer leur protection. En loucedé bien sûr. Sciences Po Menton a réalisé le rêve des militants propalestiniens : une école « jews free ».
En Allemagne, un parti d’extrême gauche a raflé des voix… à l’extrême droite. Comment? En s’opposant à l’immigration.
Les 10ᵉ élections européennes de 2024 se sont clôturées dimanche 9 juin, et ont provoqué quelques bouleversements. La France, bien évidemment, est dans l’œil du cyclone, la percée du camp national provoquant une redistribution des cartes dans l’échiquier politique national. Au niveau européen, la droite semble se renforcer. En effet, l’étau se resserre autour des forces centristes de Renew Europe (RE, provisoirement 80 sièges), asphyxiées entre les 190 sièges de la droite conservatrice (PPE) et les 136 sociaux-démocrates (SD). Dans la plupart des pays européens, la droite conforte donc sa majorité au Parlement strasbourgeois, et ce, pour les 5 prochaines années.
En Allemagne, cette avancée de la droite aux européennes fut prévisible tout comme la chute de la coalition « en feux tricolores » menée par Olaf Scholz. Et un parti d’extrême gauche a même su tirer son épingle du jeu. « C’est un résultat fantastique », jubile sur la chaîne de télévision allemande ZDF, le 9 juin, Sahra Wagenknecht, fondatrice charismatique du jeune parti d’extrême gauche en question, BSW/Pour la raison et la justice.
Une extrême gauche… d’extrême droite?
C’est une situation presque inespérée pour le parti de l’Alliance Sahra Wagenknecht, qui a enregistré 6% des voix, traduisant ainsi sa présence au Parlement européen jusqu’en 2029. « Nous savons maintenant à quel point il était juste et nécessaire pour nous de fonder ce projet », continue la députée. Car bien que l’heure soit, semblerait-il, aux réjouissances, Sahra Wagenknecht était encore une députée sous la bannière de Die Linke, la gauche de la gauche allemande, il y a moins d’un an. C’est en décembre qu’elle décide de quitter son parti avec 9 députés pour créer l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW/Pour la raison et la justice) après des années de tension et de lutte interne. Un pari considéré encore risqué en début d’année, mais qui a clairement payé, car Die Linke a vu son parti couler en dessous de 3% aux élections européennes. On peut imaginer un simple report des voix des électeurs de Die Linke vers BSW. Ce n’est pas si sûr… Le média britannique Unherd a cherché à comprendre le succès de la nouvelle formation.
Position très dure envers l’immigration, opposition à la livraison d’armes en Ukraine, vive contestation du gouvernement Scholz… Avant les élections européennes, les experts ont découvert que le vote pour BSW pourrait séduire certains électeurs de l’AfD dans la mesure où il se présente comme une véritable alternative, pouvant attirer ceux qui traduisent leur « désespoir » en votant l’AfD. Il s’agit donc ici d’un report de voix qui semble dépasser le clivage traditionnel gauche-droite. Avant la création du BSW, l’AfD était à 22% dans les sondages. Aujourd’hui, il est à 16%. Conclusion: une grande partie des 6% du BSW proviennent de la droite. Le parti de Wagenknecht, après quelques mois d’existence, a déjà nommé son premier maire à Bleicherode le 26 mai, dans l’état de Thuringe, réputé être un des bastions de l’AfD. Avec l’attention médiatique et ses critiques envers son ex-parti, Wagenknecht est désormais devenue particulièrement populaire en Allemagne, et cette popularité rivalise avec celle des dirigeants de l’AfD.
Pour autant, BSW a montré clairement son opposition à l’AfD, clarifiant ainsi sa trajectoire politique. L’AfD, selon Fabio de Masi, ténor du parti d’extrême gauche, est « un parti qui attise les rancœurs. Un parti qui veut réduire les salaires et les pensions. Et un parti qui prône une militarisation accrue de l’Allemagne », dit-il dans une déclaration relayée par Euronews, en ajoutant :«Ce n’est pas la voie à suivre ».
Quoi qu’il en soit, BSW semble être un parti hybride mêlant des valeurs sociales conservatrices et une approche socialiste de l’économie. Bien qu’il s’agisse d’une première en Allemagne, le phénomène n’est pas nouveau sur le vieux continent. Aux Pays-Bas, par exemple, le Parti socialiste (PS) s’est montré plus dur ces derniers mois en matière d’immigration, en appelant à limiter le nombre de travailleurs étrangers. En Grèce, le Parti communiste (KKE) s’est opposé au mariage civil des couples de même sexe en début d’année. À l’heure où la droite s’affermit et la droite nationale progresse, la tendance « extrême gauche nationale » pourrait-elle inverser la vapeur ?
Le Nouveau Front populaire est beaucoup plus représentatif des classes moyennes que des classes ouvrières. C’est en réalité un Front élitiste et idéologique, sans le peuple, contre le peuple, et aux antipodes de celui de 1936.
La gauche française est pleine de fantômes socialistes dans ses tiroirs. A chaque élection déterminante et cruciale, elle agite les spectres du passé socialiste et prétend incarner la voix du peuple qu’elle a enterrée et trahie définitivement pour se ranger sans complexe derrière la bannière du progrès libéral.
Lors de chaque échéance électorale, elle invite subitement le peuple à sa table. Elle en fait son étendard ; elle s’en fait l’unique porte-parole ; elle est la cause du peuple. Elle se fait le rempart contre tous les extrêmes, réels comme le fascisme d’antan, imaginaires comme l’union des droites aujourd’hui, et surtout contre toute tentative de critique du libéralisme culturel.
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par le président Macron, la gauche a encore réalisé la prouesse de se rassembler sous les arcanes de l’Histoire en appelant sa nouvelle union le Front Populaire. Mais à la différence de 1936 où cette union politique résultait d’un mouvement ouvrier et populaire réel, un mouvement qui prenait sa source dans les luttes de la France d’en bas, aujourd’hui l’union n’a de populaire que le nom. C’est une fumisterie politique et sociologique. Un véritable oxymore. Aux européennes, le bloc de gauche n’a rassemblé que 20% de l’électorat ouvrier contre 52% pour le seul Rassemblement National ; bis repetita chez les employés : 26% pour la gauche et 41% pour le RN.
Faussaires
Mais cette situation ne doit rien au hasard. Elle est la suite logique des sempiternelles trahisons de la gauche. Une gauche qui a abandonné toute vocation populaire des mouvements socialistes d’antan et toute critique du capitalisme comme « fait social total » (Mauss). Ses seules antiennes : amour du progrès illimité ; défense des minorités en tout genre ; promotion du libéralisme culturel intégral… Elle a renié l’héritage de la SFIO – Section française de l’Internationale Ouvrière – de 1936 pour se vendre à toutes les compromissions wokistes, féministes, immigrationnistes, et syndicalistes d’aujourd’hui. Exit les ouvriers qui travaillent dans les usines ; exit la France rurale et périphérique ; exit la France majoritaire et populaire ! Place au LGBT+ ; à la cause palestinienne ; à la lutte contre un patriarcat imaginaire. Place au Front populaire d’en haut !
Avec plus de 45% de votes chez les cadres, le Nouveau Front Populaire rassemble « tous les porteurs de sandales et buveurs de jus de fruits » (Orwell), toute la bonne conscience morale de gauche des classes moyennes supérieures. L’électorat de gauche n’a plus rien de populaire. Il est progressiste, urbain, petit-bourgeois, libéral, mondialisé… bref métropolisé. En 1936, le métallo de Billancourt, sublimé par Jean Gabin dans le film La Belle Equipe, était la figure de proue du mouvement social et populaire. En 2024, la belle équipe a changé de bleu de travail. Il s’agit du jeune Nahel, de l’actrice transgenre Karla Sofia Gascon, primée à Cannes, de l’influenceur Squeezie, et des Palestiniens de la bande de Gaza.
En réalité, le nouveau Front « populaire » tout comme son allié objectif, l’Union autour du RN, rejouent la bataille originelle du libéralisme : libéraux de droite contre libéraux de gauche ; libéralisme économique et libéralisme culturel ; l’envers et l’endroit de la même médaille qui avait trouvé sa synthèse dans le « en même temps » schizophrénique du Président Macron. Hélas, sans l’avènement d’une grande politique, d’une politique authentiquement populaire, le libéralisme semble avoir encore de « beaux jours » devant lui. Presque 50 ans après Margaret Thatcher : « There is no alternative »?
Quand l’absurdité du monde extérieur vous fauche, que le progrès semble un horizon flou, il est temps d’embarquer dans La Petite vadrouille, dernier film de Bruno Podalydès entre Nièvre et Yonne…
Un jour, tout s’est détraqué. Les maires des « petites villes » ont commencé à parler comme des technocrates. Á la veillée, possédés par l’idée de croissance, ils montraient des graphiques à leurs administrés, vantant l’attractivité économique de leur territoire. Ils projetaient leur incurie sous le masque fat de la raison. Dans les syndicats d’initiative, on traduisait des plaquettes pour attirer le batave en goguette. Les champs étaient dronés, les Intercités chargeaient les vélos à plusieurs milliers d’euros des citadins en quête d’authenticité, les sons et lumières de la saison estivale avaient remplacé la fermeture de l’hôpital de proximité et l’on cachait ces EHPAD où nos vieux allaient mourir dans cet exil intérieur. En ville, l’insécurité et l’immobilier vampirisaient les conversations des primo-accédants. On ne croyait pas plus à l’intégration européenne qu’à une victoire française à Roland-Garros. Tout avait le goût frelaté des sociétés en déshérence, d’une fin de siècle triste et inconséquente. Aux élections, il y avait plus d’assesseurs que de votants. Dans les chambres, affolés par l’électorat réfractaire, on se préparait à une tambouille peu ragoûtante. Pendant ce temps-là, exfiltré des débats publics, hors coterie, lassé par tant d’années d’imprévision, saoulé par les VRP des lendemains qui chantent, le citoyen apprenait à se dépatouiller avec ce quotidien grippé. Il a appris les vertus du désenchantement et s’est construit un système parallèle, fait de bouts de ficelle, la poétique de la mouise, et de joies simples. L’intelligence française se nourrit de ces évasions-là. Point de sarcasme, ni de colère refroidie, point de croyance en d’hypothétiques sauveurs de l’Humanité, juste le pas de côté salvateur. Le désengagement sans cymbales, ni trompettes comme moyen de survie. La débrouille des bras cassés, c’est ce qui attend tous les français.
Pour visionner la bande-annonce du film La Petite vadrouille :
Pour se préparer à cette dissidence-là, La Petite vadrouille film de Bruno Podalydès sorti en juin, promenade comico-héroïque sur le canal du Nivernais, par son obsolescence programmée et sa fantaisie potache, raconte (sans volonté d’instruire) notre lente dérive. Les branques, les inadaptés, les « survivalistes » du 15 du mois, c’est nous tous, collectivement. Les recalés qui vivotent ont toujours quelque chose à nous dire sur le destin fracassé des démocraties. Nos écrans sont encombrés par les gagnants à gueule de croque-mort. Place aux amateurs, prime aux déclassés. Les professionnels des affaires, de l’administration et du suffrage universel sont disqualifiés depuis si longtemps. Podalydès n’est pas un de ces flibustiers du cinéma social qui dénoncent et militent, il choisit un chemin de halage plus fantaisiste et bringuebalant que la violence esthétisée, il trace une voie de délestage pour tous les invisibles. Sur sa pénichette baroque et craintive, on court après un billet, on tente de se refaire la cerise, de combler une dette, de sauver son boulot, alors on embarque avec d’autres clampins de son espèce. C’est naïf et tendre dans l’approche, donc révolutionnaire dans la vague. D’écluse en écluse, d’entraides en foirades, de toasts à la rillette en « blanc qui pique », la vie fluviale balaye les aigreurs du moment. On rencontre des jeunes idéalistes qui choisissent la fuite à la voile, Daniel Auteuil a quitté l’accent de Pagnol pour retrouver son œil de noceur, Sandrine Kiberlain en bourgeoise ou en employé de bureau a l’érotisme chaste des grandes dames. Chaque rôle a de la tenue. Denis Podalydès est un harpagon à casquette en proie à la jalousie et Florence Müller est virtuose dans tous les registres, de l’attardée à la vamp. Cette Petite vadrouille est mieux qu’un acte de foi. Dans cette fin de régime où tout semble partir a-dreuz, filer entre nos doigts, où nos rêves et nos défaites sont arrivés à quai, à la vitesse de l’escargot, le canal du Nivernais est une échappatoire. Il vaut l’ouverture des JO et l’Euro de football. Long de 174 km « reliant le bassin de la Seine à celui de la Loire », de Decize à Auxerre, ouvert seulement à la navigation d’avril à octobre, le 2ème canal de France en termes de fréquentation a de beaux restes. Il nous permet d’envisager l’avenir avec moins de certitudes et plus de légèreté. Il fut construit pour chauffer les logements des Parisiens, il transportait alors le bois « flottant » du Morvan, aujourd’hui il réchauffe le cœur des apatrides.
La droite radicale, qu’elle soit française, italienne ou autre, a réussi à s’imposer lors des européennes mais se trouve maintenant face à un dilemme. D’un côté, elle doit réaffirmer l’identité nationale et renforcer les frontières de l’UE face à l’immigration. De l’autre, elle a promis d’améliorer le sort économique des citoyens qui ont voté pour elle sans pour autant aggraver les finances publiques. L’analyse d’Edoardo Secchi.
La nouvelle de la victoire aux européennes du Rassemblement National a été très bien accueillie par la droite italienne qui y voit une opportunité pour s’imposer sur la scène européenne à travers une grande coalition franco-italienne de droite. Pour Giorgia Meloni, cette perspective s’ajoute à sa propre victoire en Italie où son parti Fratelli d’Italia a dépassé son score des élections nationales de 2022 et se confirme comme la première formation politique avec 6,7 millions de voix et presque 29 % des voix exprimées. Ce succès a servi aussi à affaiblir la position de son allié Matteo Salvini, qui représente la plus grande menace interne à sa coalition.
Et l’économie dans tout ça ?
Pour Giorgia Meloni cette réussite est d’autant plus remarquable que ses résultats sur les plans de l’économie et de l’immigration sont modestes, voire décevants. Une chose est sûre : le gouvernement de Giorgia Meloni jouit d’un degré de soutien électoral rare dans l’UE et fera bien entendre sa voix dans la nomination des futurs commissaires européens. La première ministre italienne a désormais un choix : elle peut soit appuyer la candidature d’Ursula von der Leyen en échange de concessions sur ses propres dossiers prioritaires, soit devenir le chef de file de la droite populiste européenne et œuvrer à un changement radical de la politique de l’UE.
La droite populiste, en Italie comme en France, a astucieusement exploité les craintes des citoyens. Non seulement celles provoquées par l’immigration incontrôlée, mais aussi celles, d’ordre économique, résultant de la série noire du Covid, de la guerre russo-ukrainienne, de l’explosion des coûts de l’énergie et de l’inflation. C’est ainsi que la droite populiste, en plus de ses objectifs concernant le contrôle des frontières, s’est donné aussi des buts importants dans le domaine économique. A cet égard, l’expérience italienne nous montre les obstacles auxquels un gouvernement populiste – y compris un éventuel gouvernement du RN en France – doit faire face.
Réduire la dette publique, baisser les impôts… et maîtriser l’immigration ?
Le premier obstacle concerne la réduction de la dette publique. Avec une faible croissance et un déficit bien au-dessus de 3%, il n’existe pas d’autres solutions que de réduire les dépenses publiques et privatiser des actifs comme les biens immobiliers, les routes ou vendre les participations de l’État aux grandes entreprises comme Airbus, EDF, GDF Suez ou Thales. En Italie cette phase a déjà commencé avec un programme de privatisation d’actifs qui, de 2024 à 2026, devrait apporter 20 milliards dans les caisses de l’État. Vendre un actif qui génère un revenu et devoir ensuite payer plus cher les services ou produits en question, peut-être en enrichissant un propriétaire étranger, est-ce un choix intelligent dans l’intérêt de la nation ? Et comment concilier les intérêts des industriels qui demandent plus d’ouverture à l’immigration pour soutenir leur activité avec le refus des citoyens à accueillir davantage de travailleurs immigrés ?
Le deuxième obstacle concerne la baisse des impôts. Leur réduction est directement liée à la dépense publique et à la croissance. L’imposition actuelle, trop élevée, tue la consommation interne et la compétitivité des entreprises. Quelles solutions la droite populiste proposera-t-elle pour réduire la pression fiscale sur les ménages et les entreprises sans augmenter la dette publique ?
Les marchés financiers sont confrontés à une vague d’incertitude et de volatilité. Ce n’est pas tant la perspective d’une victoire de Le Pen qui les inquiète, que l’imprévisibilité du changement et la nécessité désormais de prendre en compte des facteurs géopolitiques jusqu’ici sous-estimés. Rassurer les marchés deviendra fondamental pour éviter une fuite des investisseurs et une éventuelle dégradation par les agences de notation.
Quant à maîtriser l’immigration, l’expérience italienne est révélatrice. Depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, et malgré ses promesses, l’immigration clandestine continue à augmenter. Conclusion : l’immigration est un sujet trop compliqué pour être géré par un État-membre tout seul. C’est donc à Bruxelles, de concert avec d’autres États-membres, que cette question doit être traitée. Pour ce faire, il faut que la droite radicale compose avec la coalition majoritaire plutôt centriste qui domine l’UE.
La politique est un jeu de compromis et la droite populiste en devient consciente. Une fois au pouvoir, elle sera obligée de trouver un équilibre entre une aggravation des finances publiques, le retour de l’austérité, le contrôle exercé par Bruxelles, et la volonté des électeurs de maîtriser l’immigration.
Selon l’avocate de Roman Polanski, le jugement en sa faveur est une décision majeure à l’heure de la révolution MeToo : un homme accusé publiquement a le droit d’exprimer publiquement sa vérité. Il est peu probable, cependant, que ce jugement calmera les meutes qui, comme l’a reconnu le tribunal, poursuivent le cinéaste de leur « vindicte ».
Causeur. Vous venez de remporter une belle victoire. Charlotte Lewis attaquait Roman Polanski pour diffamation, devant la 17e chambre. Elle a été déboutée. Quelle est votre interprétation de cette décision ?
Delphine Meillet. Cette décision concerne tous ceux qui sont accusés injustement et qui s’en défendent. Elle nous dit qu’un homme qui est accusé publiquement de crimes sexuels a le droit de se défendre publiquement. Un accusé a le droit d’exprimer aussi sa vérité, y compris en affirmant qu’une femme ment. Ce jugement est particulièrement significatif, compte tenu du symbole Polanski pour le mouvement MeToo. Il confère au célèbre metteur en scène le bénéfice de la « jurisprudence MeToo » sur la libération de la parole de la femme qui est transposé en défense à la parole de l’homme. De plus, dans le jugement, je dois préciser qu’il est satisfaisant de voir souligner par les juges eux-mêmes que la plaignante déboutée participe à « lavindicte engagée contre Roman Polanski ».
MeToo ne dit pas juste qu’une femme a le droit de se défendre, mais qu’une femme a un droit imprescriptible à être crue quand elle parle.
Ce qu’on peut déduire de ce jugement est que ce droit de se défendre publiquement dans des termes mesurés, d’accusations est désormais reconnu. Ce n’était pas le cas jusqu’au 14 mai. Auparavant, deux hommes, Éric Brion et Pierre Joxe, qui ont poursuivi leurs accusatrices en diffamation, ont été déboutés. La Cour de cassation a validé, estimant que les accusatrices étaient de bonne foi.
Cela correspond-il au droit général de la diffamation ou y a-t-il une sorte d’extraterritorialité des délits sexuels ?
On est sur le terrain de la diffamation publique, avec un modus vivendi, énoncé explicitement par les juges français qui ont débouté Brion et Joxe au nom de la libération de la parole de la femme : on demande à la femme qui accuse de justifier ces accusations publiques en ne produisant que quelques témoignages. Les juges européens vont encore plus loin. « On ne peut faire peser sur les épaules de la femme la charge de la preuve excessive qu’elle a été agressée… » écrivent-ils dans leur dernière décision sut le thème. En clair, si elle le dit, elle n’a pas à le prouver.
Cette formule de la CEDH n’est-elle pas la négation de toute la justice ?
Évidemment. Elle correspond à l’air du temps. Tous les paramètres sont déréglés, et l’analyse de la CEDH va beaucoup trop loin.
Comment Roman Polanski a-t-il réagi à cette décision ?
Bien qu’il ait été calomnié toute sa vie, Polanski n’a jamais engagé aucune action judiciaire contre des accusatrices. Ici, ce n’est pas lui qui a initié ce procès, c’est une ancienne accusatrice anglaise qui le poursuivait en diffamation pour avoir déclaré dans une interview qu’elle mentait. Trois magistrates lui ont donné un blanc-seing pour soutenir publiquement qu’il ne l’avait pas agressé. Cette décision lui donne bien sûr satisfaction.
Votre plaidoirie commençait par « J’ai l’honneur de défendre Roman Polanski, un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma ». Le fait de défendre un artiste habite-t-il votre défense ?
Oui. On ne peut pas couper les individus en tranches. Un homme est une globalité, et il exprime sa personnalité et son essence par son travail. Le talent de Polanski, c’est l’expression de sa nature. Pour autant, il aurait dû être traité comme tout justiciable et malheureusement, il ne l’a pas été. Sa célébrité et son succès lui ont valu un traitement de défaveur et non de faveur. Contrairement à ce que la plupart pense, c’est parce qu’il avait du talent, que ses films engrangeaient une grande audience et des récompenses en pagaille à travers le monde, qu’il avait une histoire extraordinaire, qu’il a subi un sort judiciaire si injuste.
Certes, mais un artiste suscite et met en scène le désir. N’est-ce pas ce qu’on ne lui pardonne pas ?
Je ne crois pas. Ce qui complique les choses c’est qu’un rapport de hiérarchie se superpose à la dimension du désir : un metteur en scène sur son plateau est une sorte de roi en son royaume. Il choisit les comédiens, l’équipe, le scénario, le lieu de tournage. Par essence, il exerce un pouvoir sur les comédiennes et comédiens, qui de leur côté doivent se soumettre à la volonté du metteur en scène pour le film. C’est la nature même du rapport entre le metteur en scène et ses comédiens. Que certains abusent de leur position n’est pas une raison pour en faire tous des violeurs.
Ils en ont abusé mais beaucoup, comme Polanski, étaient eux-mêmes harcelés.
Polanski a été dévasté par la perte de sa femme dans des conditions dramatiques en 1969. Il était metteur en scène, faisait des films à succès. La liberté sexuelle était à son paroxysme, pas seulement en Californie. Relisez Libération de l’époque. Reste que ses films véhiculent des messages strictement contraires à l’image qu’on lui colle aujourd’hui. Ses personnages féminins sont toujours très forts. Tess, par exemple, évoque la dénonciation d’un viol.
Le jugement calmera-t-il les meutes haineuses ?
Hélas, je n’en suis pas sûre.
On ne cesse de parler de viol, pour la relation de 1977 avec Samantha Geimer. Pourtant, il a été condamné pour relation illicite avec une mineure. Comment est-on passé d’une version à l’autre ?
Je vous le répète : Roman Polanski est un homme symbole sur lequel on a construit des mensonges sur une vérité. Un homme qui incarne on ne peut mieux la formule de Pierre Lazareff : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Les médias parlent de viol parce que c’est plus « vendeur ». Samantha Geimer elle-même attestera que dans son livre sur son histoire, son éditrice l’a contrainte à utiliser ce terme pour ces mêmes raisons. Ce n’était pas un viol, ça ne l’a jamais été.
À l’origine, les poursuites étaient engagées sur de multiples chefs d’accusation. Ils ont été abandonnés dans le cadre d’un plaider-coupable qui correspond à l’issue de 90 % des affaires aux États-Unis. En accord avec le procureur, Polanski a reconnu des relations sexuelles illicites avec une mineure, l’équivalent d’une atteinte sexuelle, car il s’agissait du seul moyen pour la jeune victime de préserver son anonymat et de la protéger de la presse déchaînée. L’accord passé consiste à se soumettre à deux expertises psychiatriques, pour déterminer s’il est ou non un prédateur sexuel. Durant les huit mois de procédure, il quittera à de nombreuses reprises le territoire américain, pour effectuer des repérages pour un film en préparation, et reviendra pour se présenter à toutes ses convocations. Les rapports en question le dédouanent de toute pathologie, mais la presse n’étant pas satisfaite, le juge sous influence lui inflige en tout abus de pouvoir quatre-vingt-dix jours de prison pour réaliser une nouvelle expertise. Cette décision est parfaitement illégale. Et pourtant il effectue cette peine, finalement ramenée à quarante-deux jours. Mais malgré un rapport très favorable, le juge Rittenband signifie, encore en toute illégalité, à son avocat que Polanski devra retourner en prison jusqu’à ce qu’il en décide autrement. Polanski décide alors de quitter les États-Unis pour Paris. Au même moment, Samantha Geimer quittait la Californie pour échapper elle aussi au juge corrompu qui, brisant toutes les lois pour faire durer cette affaire, l’avait enjointe de se présenter physiquement pour témoigner à l’audience devant tous les journalistes. Dans Roman Polanski : Wanted and Desired, le documentaire réalisé en 2006 par Marina Zenovich, la journaliste demande au procureur si Polanski a eu raison de quitter les États-Unis, sa réponse est « oui, j’aurais fait la même chose ». Le juge qui jouissait de sa relation illégale avec les médias ne voulait surtout pas que cette affaire se termine. Il a été immédiatement dessaisi du dossier. Je précise que près de 50 cas similaires avaient cours en mars 1977 dans le comté de Santa Monica, tous se sont soldés en plaider-coupable avec une simple contravention en guise de peine.
Pour autant, la justice refusera de le déjuger…
Le 1er février 1978, Polanski débarque à Paris. Il ne retournera jamais aux États-Unis. Mais contrairement à la rumeur, jusqu’en 2005, il n’y avait pas de mandat d’arrêt exécutoire. Toute sa vie, Polanski a voyagé dans le monde entier, sauf aux États-Unis et en Angleterre. Seulement, en 2002, Le Pianiste fait la course en tête aux Oscars, face à Gangs of New York, produit par Weinstein. Ce dernier se démène pour nuire à Polanski et faire ressurgir l’affaire oubliée de 1977. Il parvient même à faire diffuser l’audition de Samantha Geimer, qui était restée sous scellés vu qu’elle était mineure au moment des faits. Et pourtant, Polanski emporte l’Oscar contre Harvey Weinstein !
Il est assez symbolique que ce soit Weinstein qui ait relancé la chasse à l’homme contre Polanski. Commence alors la saison 2 de l’affaire Polanski.
Exactement. En 2005, un procureur de Californie qui veut se faire élire proclame qu’il sera « celui qui ramènera Polanski ». Le mandat d’arrêt devient alors réellement exécutoire. Samantha Geimer implore les médias d’arrêter de la harceler avec cette affaire. La crise des subprimes va par ricochet jouer contre le cinéaste. Le fisc américain recherche les évadés fiscaux dans le monde entier, en particulier en Suisse. Et Polanski, qui n’a strictement rien à voir avec tout ça, fait figure de monnaie d’échange dans un deal obscur entre Suisses et Américains sur la levée du secret bancaire. Alors qu’il se rend en Suisse depuis cinquante ans plusieurs fois par an, il est arrêté en arrivant pour un festival en septembre 2009. Il est libéré en juillet 2010, quand la justice suisse rejette la demande d’extradition à cause du dossier incomplet et défectueux de la justice américaine.
Cet épisode remet une pièce dans le juke-box médiatique…
Bien sûr ! Polanski est interpellé en septembre 2009, Charlotte Lewis en profite opportunément pour lancer sa boîte de production dont l’objet est de faire parler d’elle à Hollywood en novembre 2009, crée son site internet en février 2010, alors qu’elle vit à Londres, donne une conférence de presse à Los Angeles où elle l’accuse de viol le 14 mai 2010, le deuxième jour du Festival de Cannes, alors que Polanski est assigné à résidence. Quand je lui ai demandé d’expliquer le choix de la date, elle m’a répondu que sa baby-sitter n’était disponible que ce jour-là !
En 2010, beaucoup de gens « en vue » défendent Polanski.
En effet, tout le monde le défend. Puis intervient MeToo. Et les accusations reprennent de plus belle. Il y en a quatre, divulguées lors de conférences de presse. En France, la veille de la sortie de J’accuse, Valentine Monnier, elle aussi opportunément, l’accuse en une du Parisien. Elle prétend que Polanski l’a violée avec violence. Polanski conteste formellement toutes ces accusations de viol sans fondement.
Cet acharnement médiatique l’a-t-il empêché de tourner ?
L’un des arguments des féministes est que, malgré tout (malgré elles !), Polanski a réussi à tourner. Certes, il a réussi en France. Mais sans l’affaire de 1977, il aurait été l’équivalent d’un Martin Scorsese, ou d’un Francis Ford Coppola, un metteur en scène américain vivant à la grande époque d’Hollywood.
Depuis 2017, a-t-il connu des difficultés pour tourner ?
C’est beaucoup plus difficile. Souvenez-vous des polémiques au moment de J’accuse, souvenez-vous de l’hommage qui lui a été rendu à la Cinémathèque, en 2017, perturbé par des néoféministes. Ce ne sont pas des groupuscules, ils sont influents. Le petit cinéma parisien qui devait diffuser The Palace a cédé sous la pression.
J’accuse a triomphé aux Césars. Serait-ce possible avec les nouvelles règles ?
Non, parce que Polanski a été condamné pour atteinte sexuelle. Mais en ce cas, pourquoi laisser concourir le coupable d’autres délits comme de non-paiement de la pension alimentaire, de non-présentation d’enfant ou de fraude fiscale ? Les délits sexuels ont été érigés en crimes contre l’humanité. D’ailleurs, même le crime contre l’humanité n’est pas dans le règlement des Césars…
Pourquoi ne pas clore l’affaire en négociant avec la justice américaine ?
Les avocats américains ont déjà initié de nombreuses tentatives, on ne désespère pas. Mais à en croire un attaché de presse du tribunal de Santa Monica, le retour de Polanski n’est pas vraiment souhaité, car il révélerait toutes les erreurs de la justice américaine, notamment du juge qui n’a jamais été sanctionné. Ce n’est pas pour rien que son cas est appelé le « cas poison » par les juges américains.
Au-delà de l’affaire Polanski, c’est désormais une technique éprouvée de dénoncer des faits prescrits par voie de presse, de sorte que les personnes accusées, puis lynchées ne sont jamais condamnées ni blanchies. Ne faudrait-il pas interdire de proférer des accusations publiques après les délais de prescription ?
Non ! En revanche, on devrait s’insurger contre ceux qui relayent des enquêtes très minces ou biaisées. La journaliste du Parisien qui a enquêté sur les accusations de Valentine Monnier se contente d’interroger deux ou trois de ses proches à qui Monnier a dit avoir été violée. Mais elle oublie par exemple de préciser que Valentine Monnier, photographe, conçoit alors une exposition photo intitulée curieusement également « J’accuse ». La journaliste n’a pas non plus interrogé la bonne amie de l’époque de Monnier qui a été très choquée par ses accusations. À l’été 1975, les deux ont croisé Polanski et Valentine Monnier s’est ruée sur lui en l’embrassant. C’était quelques mois après le supposé viol…
Compter sur la moralité de la presse est pour le moins naïf…
Peut-être mais je ne serai jamais pour la censure de la parole.
Le régime des mollahs, utlra-conservateur et théocratique, menace la stabilité et la prospérité de tout le Moyen Orient. La France et ses alliés doivent se montrer fermes face aux provocations et actes d’agression des Iraniens. Sans fermer la porte à un dialogue éventuel. L’analyse de Gabriel Robin.
La crise au Moyen-Orient met en lumière un risque croissant d’emballement que nous ne pouvons plus nous permettre de négliger.. Par son action déstabilisatrice dans la région mais aussi au-delà, l’Iran est l’un des principaux responsables de cette situation. Une position ferme doit être adoptée à l’encontre du régime de Téhéran, tout en laissant ouverte la porte d’un dialogue. Il en va de la sécurité et de la prospérité mondiales. Le 13 avril dernier, l’Iran a notamment visé Israël dans une attaque sans précédent menée à l’aide de 350 drones et missiles. Si la quasi-totalité de ces derniers a été interceptée par le Dôme de fer israélien, il n’en reste pas moins que Téhéran joue un jeu dangereux. En retour, l’Etat hébreu a envoyé, le 19 avril, des drones frapper une base militaire dans la région d’Ispahan. Cette ville, dont les roses ont été immortalisées par un poème de Leconte de Lisle, transporte aujourd’hui une odeur de mort, comme la région dans son ensemble où les acteurs étatiques comme les organisations transnationales semblent emportés dans une course vers l’abîme.
Durcir le ton face à l’Iran
En décidant de franchir un nouveau palier dans ses actions de déstabilisation, le régime des mollahs prend le risque d’une escalade militaire, sortant du cadre de l’affrontement par supplétifs interposés et opérations clandestines. Ce risque doit être conjuré à tout prix. Comment ? D’abord en faisant preuve de fermeté à l’égard du régime iranien. Celui-ci, souffrant d’une popularité en berne malgré un socle de soutien inébranlable et d’un mécontentement économique généralisé, pourrait être tenté par une fuite en avant afin de remobiliser la population autour du patriotisme et d’un ennemi désigné : Israël. Le risque est réel alors que les élites dirigeantes iraniennes sont resserrées autour d’un bunker ultra-conservateur et sécuritaire prêt à tout pour sauver les fondements du régime. Cette situation explosive doit nous inciter à l’action. Nous devons faire front commun et apporter une réponse collective, à l’échelle européenne, face à un régime de Téhéran qui pratique l’ingérence tous azimuts et à qui l’appétit vient en mangeant.
Dans le cas français, une forme d’obligation morale doit nous servir d’incitation supplémentaire à l’action : quatre ressortissants français sont détenus en Iran. Parmi eux, Cécile Kohler, une enseignante de 39 ans en prison dans le pays depuis 2022, aux côtés de son compagnon Jacques Pâris. Le couple réalisait un voyage touristique dans le pays perse, un rêve qui s’est rapidement transformé en cauchemar, leurs proches vivant depuis dans l’incertitude. Un autre Français de 36 ans, Louis Arnaud, a également été emprisonné en 2022, étrangement libéré le 14 juin. Malgré des accusations vides de toute preuve, il croupissait depuis lors dans les geôles iraniennes. Aucune explication officielle n’a pour l’heure été donnée à cette libération, Louis Arnaud lui-même ne sachant pas selon les informations données par Le Point. Aurait-il été « échangé » avec Bashir Biazar arrêté le 3 juin dernier ? Ce soutien sans faille du régime et probable agent d’influence iranien avait bénéficié en 2022 du regroupement familial pour s’installer en France… La perquisition le 13 juin d’un local appartenant aux moujahidins du peuple à Saint-Ouen-l’Aumône a aussi pu peser dans la balance. Elle a abouti au placement en détention administrative de trois personnes faisant l’objet d’une interdiction de demeurer sur le territoire français.
La mésentente diplomatique franco-iranienne n’a rien d’inéluctable. A l’échelle du temps long, elle n’est que l’écume des choses et ne doit pas cacher une relation bilatérale riche et ancienne. En 1925, lorsque monte sur le trône Reza Shah Pahlavi, fondateur de la dynastie du même nom, après avoir renversé la dynastie qadjare, il prend pour modèle la France. Afin de moderniser son pays, il envoie ses officiers étudier à Saint-Cyr et ses médecins à la faculté de Lyon, fasciné qu’il est par notre pays. Plus proches de nous, les liens économiques sont longtemps restés étroits, même s’ils se trouvent aujourd’hui au plus bas. La France était en 2002 le 3e fournisseur de l’Iran, avec 8,5 % des importations iraniennes et son 7e client avec 3,5 % des exportations iraniennes. Les exportations françaises étaient particulièrement dynamiques dans les secteurs de l’industrie automobile, de la pharmacie et de l’industrie pétrolière. PSA y fait assembler ses modèles Xantia, 206 et 405, alors que Renault y prépare le lancement de sa Logan sur un marché très dynamique. Le groupe PSA a gagné des parts de marché non négligeables au cours de la première décennie des années 2000, et ses marques Peugeot et Citroën forment des sociétés communes en Iran. C’était avant que le groupe annonce son intention de quitter le pays en 2018 en raison de l’embargo appliqué suite à l’intensification de la répression politique à l’encontre de ses citoyens. Il est temps de poser les premices du rétablissement de relations saines et profitables à tous.
Iran : la menace globale
Au-delà du caractère théocratique et rétrograde du régime des mollahs c’est la stabilité et la prospérité de la région qui sont menacées. Depuis les années 1980, l’Iran a tissé une vaste toile d’alliances, dans un arc qui va des rives de la Méditerranée orientale à l’Irak, décrit par Téhéran comme « l’axe de la résistance. » L’étendard de la défense des communautés chiites de la région a servi de paravent à des intérêts géostratégiques bien compris. Dans le pays du Cèdre, cette influence iranienne néfaste est ancienne. Téhéran forme et finance le mal nommé « parti de Dieu », à savoir le Hezbollah, devenu une armée quasi-professionnelle de 30 000 hommes, dont la branche politique a peu à peu rongé de l’intérieur les institutions libanaises. La guerre à Gaza a réactivé le front entre Israël et le sud du Liban, que le Hezbollah utilise pour faire diversion et fixer une partie des troupes israéliennes sur ce théâtre d’opérations. Près de 100 000 habitants du nord d’Israël ont dû abandonner leur foyer depuis le regain de tensions dans la zone frontalière. Mais Téhéran ne se cantonne pas à la supposée défense des chiites en danger. Le Hamas sunnite est largement financé et soutenu par l’Iran, qui arriverait à faire passer des armes et des munitions depuis la frontière égyptienne. Les autorités égyptiennes déploient des efforts importants pour sécuriser le Sinaï, et ces efforts commencent à porter quelques fruits. Certaines zones de la péninsule restent toutefois poreuses, et ouvrent la voie à des actions criminelles de toutes sortes. Il se pourrait que l’attaque du 7 octobre dernier en Israël ait bénéficié d’un appui iranien, sans que l’étendue de celui-ci ne puisse aujourd’hui être décrite avec exactitude.
Les risques que font peser l’action de l’Iran hors de ses frontières ont une portée mondiale, notamment à travers le cours du baril de pétrole. À travers le soutien aux Houthis, mouvement chiite yéménite contrôlant une partie du pays, l’Iran bénéficie d’un levier de pression qui lui permet d’entraver les flux du commerce maritime mondial en mer Rouge. Face à la multiplication des attaques des rebelles houthis, l’armateur français CMA CGM a annoncé en décembre 2023 suspendre le passage de ses porte-conteneurs par la mer Rouge. 12% du commerce international transite par le détroit de Bab al-Mandeb, qui sépare la péninsule arabique de l’Afrique. Notre pays a décidé d’intervenir dans le cadre de l’opération Aspides. Depuis quelques jours, les attaques sont moins fréquentes, la réussite de cette opération se mesurera dans la durée. Cette réponse était nécessaire. D’autant plus nécessaire que l’Iran pourrait poser un pied sur l’autre rivage de la mer Rouge en raison de son implication croissante dans la guerre civile soudanaise, qui déchire le pays depuis un an maintenant. La crise humanitaire est sans précédent : la moitié des 25 millions d’habitants que compte le pays a besoin d’une assistance humanitaire, et plus de 8 millions de personnes ont été forcées de fuir à l’intérieur des frontières nationales ou dans les pays voisins. Dans ce conflit fratricide, l’Iran a choisi le camp du général Al-Burhane, à qui elle fournit des drones, éloignant les belligérants de la table des négociations. La fourniture de drones est aujourd’hui devenue un outil de déstabilisation majeur de la part de l’Iran : la Russie s’en sert dans sa guerre d’invasion en Ukraine tandis que l’Ethiopie les utilise dans ses opérations de répression sanglante contre les milices amharas. Cette situation n’est plus tolérable.
Sanctions européennes : la voie à suivre
La stratégie à appliquer est claire, même si son exécution nécessitera sans doute tact et habileté : faire preuve de fermeté à l’égard de l’Iran sans précipiter la région tout entière dans la spirale de la violence. L’Union européenne a décidé d’appliquer de nouvelles sanctions à l’égard de l’Iran, qui visent notamment les missiles et les drones que l’Iran fournit à ses intermédiaires dans la région. Le président Emmanuel Macron a déclaré à cette occasion qu’il s’agissait d’un « devoir pour l’UE » tandis que le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, soulignait que le but visé était de «nous écarter du bord du précipice ». Ces mesures vont dans le bon sens. C’est en effet une fermeté habilement dosée ne fermant pas la porte à d’éventuelles négociations, qui écartera du précipice la région. L’ingérence croissante de l’Iran n’a rien d’une irrésistible ascension. Il faut ramener tous les acteurs à la raison, en gardant à l’esprit qu’une partie non négligeable de la population iranienne ne suit pas les divagations eschatologiques de ses dirigeants, comme le prouve une participation électorale en chute libre depuis maintenant plusieurs scrutins. Il faut faire le pari de la raison, avec lucidité et sans angélisme.
Macron accueille le président chilien, Gabriel Boric Font, à Paris le 17/06/2024. Jacques Witt/SIPA
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale et l’annonce de l’organisation d’élections législatives, nos politiques se sont empressés, non de chercher des solutions aux problèmes actuels – très graves – des Français, mais de bricoler des alliances de fortune, de s’accuser entre eux de trahison et de faire des déclarations aussi grandiloquentes que vides. Tribune.
Au secours, Jeanne ! Au secours, Geneviève qui veillez sur Paris ! Ils sont devenus fous ! A peine la gifle donnée par le peuple, le président dissout l’Assemblée. Quelle violence ! Une semaine pour faire vos listes, moussaillons ! Panique à bord du navire. Sidération. Des Caciques de droite passent à l’ennemi de droite extrême. On crie à la haute trahison. Au nom de quoi ? De l’union des droites. Etonnant, non ? aurait dit Desproges. Revenons sur la folle journée du 12 juin.
Le mur était blanc, le visage, pâle. Difficile de ne pas voir que le capitaine, dos au mur, nous emmenait droit dedans. Le message était clair: le Titanic sombre et nous mourrons ensemble. Mais pas avant que j’aie fait tout imploser à droite. Le discours funèbre est à la hauteur. L’ennemi a été désigné — Charybde et Scylla, la clé du problème trouvée — les écrans pour les très jeunes. Et les médias de dire : le président a montré le cap.
Après les coups d’éclat des transfuges, les injures ont fusé contre les traîtres munichois. Inspiré, Bellamy a dit : « Les forces du chaos menacent aujourd’hui la France ». Et tous d’invoquer l’ombre du Grand Charles. Alors, comme dans Les Perses d’Eschyle, où la reine Atossa invoque l’ombre de Darius, on a vu les revenants revenir. Wauquiez avec des propos forts : « Quand on sombre, on a au moins le désir de sombrer droit. On peut échouer mais dans la clarté. On le fait avec une colonne vertébrale ». Formidable, non ? Valérie Pécresse dénonce « des putschs à la petite semaine ». Xavier Bertrand, pompon du courage sur le béret, parle de ceux qui n’ont pas le sens de l’honneur ni du courage. De partout, c’est les LR outragés, humiliés, martyrisés. Ailleurs, c’est l’explosion. La gauche hurle à la mort. Et tous, après la déflagration, de reprendre leur marche dans un ordre convulsif.
Sans moi, le chaos, après moi, le déluge…
« Plus près de toi, mon Dieu ! Plus près de toi » chantait-on sur le Titanic avant qu’il sombre. En in et en off, on se lâche dans les médias. On se demande si ce que fait Macron est un coup de Trafalgar, de Jarnac ou un suicide en ligne. On murmure au château et à la Cour, dans les salons et à la ville que moins il parle, mieux c’est. Ou qu’on préférerait qu’il ne parle pas voire qu’il démissionne. « Moi, démissionner ! » a dit l’intéressé. Un capitaine sombre avec le bateau. Il vient de relire Machiavel et Shakespeare. Je veux amener le jeune Canterbury dans la chausse-trappe du pouvoir. Quelle « poloche », dit l’autre ! Et dire que ce « formidable bordel », pour reprendre Ionesco, c’est la faute au peuple, aux médias, aux écrans !
Et la France dans tout ça ? Monsieur le président, Messieurs les élus, on en a assez ! Assez de vos discours d’estrade, de vos egos froissés, humiliés, martyrisés. De vos ambitions, vos coups tordus, vos cris d’orfraie. Des propos assassins et des baisers de la mort. De vos invocations au Grand Charles. De vos vaticinations performatives : sans moi, le chaos, après moi, le déluge. La France, déchirée de part en part, est à bout. Le niveau scolaire est effondré, la dette abyssale, l’immigration incontrôlable, certains n’ont pas de quoi vivre « dignement », puisque vous aimez tant le mot dignité. Arrêtez votre jeu de massacre ! Arrêtez les petits meurtres entre amis ! C’est pas Versailles, ici ! Ici, la violence quotidienne règne, les Français sont dressés les uns contre les autres, les couteaux sont sortis. Ne le voyez-vous pas ? C’est le désordre partout ! La France n’a plus aucune unité. Il n’y a plus personne pour apprendre à lire aux écoliers. Et, pendant ce temps, on scalpe et pleurniche sur les ondes et dans les médias. On fait des « alliances contre nature ». Les clowns d’hier remontent sur les estrades. Les Français en ont assez ! Jugez plutôt : A Bouc-Bel-Air, charmant petit village provençal, des mariages prévus pour la fin du mois ont été annulés pour cause de réquisition des salles de mairie. Pourquoi, je vous prie ? A cause des élections anticipées ! « Quelle indignité ! »
"Cowboy", 2015, de Thomas Teurtai. Galerie Loevenbruck (c) Éric Simon
Nicole Esterolle déniche des pépites de l’art contemporain. De quoi faire trembler les maîtres anciens… Aujourd’hui, le « Cowboy » de Thomas Teurlai.
C’est quoi ce terrifiant bidule ?
C’est une œuvre de très belle facture dont j’ai découvert l’existence dans le dossier de presse d’une exposition de l’artiste Thomas Teurlai au SHED, Centre d’Art Contemporain de Normandie (haut-lieu du posturo-bidulo-conceptualisme-artistique hexagonal).
On pense de prime abord qu’il s’agit d’un ustensile ménager du genre aspirateur – ou un balai, puisqu’on aperçoit comme des balayures de plancher à l’extrémité du bras métallique. Mais cette œuvre reste ouverte à toutes les supputations possibles.
S’agit-il d’un éplucheur de topinambours ou du fameux canon à patates de Boris Vian ? D’une pompe pour Shadocks ? D’une machine à se branler la glande pinéale ? D’une mitrailleuse à ketchup comme aimeraient en posséder Vladimir Poutine et Jean-Luc Mélenchon ? S’agit-il du robot-tueur de punaises de lit de Mathilde Panot ? Ou bien s’agit-il seulement d’un machin quelconque, totalement crétin et décérébré, sans aucune mauvaise pensée et dépourvu de toute idéologie nauséabonde ?
Je penchais pour la dernière hypothèse du truc résolument insignifiant, malgré son aspect menaçant, jusqu’à ce que j’apprenne, dans un article d’Élisabeth Franck-Dumas dans Libération (20/09/2015), que l’œuvre est intitulée « Cowboy », qu’elle a été exposée à la financial- galerie internationale Loevenbruck et qu’elle est « une sorte d’usine à gaz, ou plutôt à fumée, elle aussi très low-tech, où un monticule de tabac, un coulissant de métal et une bouteille en plastique s’activent pour reproduire l’inhalation/exhalaison du fumeur. On ne sait si la machine prend aussi en charge le plaisir ».
Mon Dieu, mon Dieu ! Ainsi donc cet engin n’aurait d’autre but que de produire des bouffées de fumée nicotinée ! J’en suis tout obturé des bronchioles.
« Pour sortir d’une servitude née du culte de la croissance »
Et, pour prolonger ma suffocation, je découvre ce texte publié dans la revue del’Association française des commissaires d’exposition, signé par la critique et vice-présidente de ladite association, Marianne Derrien (15/05/2022). Sa prose nous révèle la dimension puissamment métaphorique de cet objet à pistons et la pertinence de son message anticapitaliste : « Dans un monde divisé entre le capital et le travail, il faut appuyer là où cela fait mal pour sortir d’une servitude née du productivisme et du culte de la croissance. Depuis la machine à vapeur, l’humain, devenu outil, est un chaînon parmi les autres. La théoricienne et militante féministe marxiste Silvia Federici [vous connaissez ?] estime, quant à elle, que la première machine « développée par le capitalisme » fut « le corps humain, et non la machine à vapeur ni même l’horloge ». Celui-ci, converti en force de travail, impliquerait la mort du corps magique. Si le taylorisme a vu naître l’automatisation des corps – et donc des désirs, Thomas Teurlai pousse le curseur bien plus loin : non pas dans l’absurde mais dans une clairvoyance qui retourne le concept de l’homme-machine afin d’en extraire ce « corps paysan, préindustriel, magique » » … Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! Comment n’y avais-je pas pensé ?
Et Marianne de nous envoyer cette autre bouffée nicotinisée d’anticapitalisme délirant : «Aux confins de visions anthropomorphiques,ces machines temporelles, par leurs interventions, tissent une multitude de récits qui se stratifient. En elles s’établissent des circuits qui permettent de tester des situations psycho-cinétiques, souvent enivrantes, qui s’adonnent à des épilepsies mécaniques et lumineuses dont le magnétisme machinique, tant joyeux que sombre, s’allie auxondes et aux fréquences, aux énergies conductrices et aux rythmes organiques ». Agreuh ! Agreuh ! Passez-moi ma Ventoline !
Et c’est ainsi que par le truchement d’une machine à pomper du rien, l’« art anticapitaliste » devient l’idiot utile du grand capital.
L’exposition de Thomas Teurlai, « Une autre fin du monde est possible », est à voir, ou pas, au SHED, jusqu’au 14 juillet.
SHED – site Gresland, 12 rue de l’abbaye, Notre-Dame de Bondeville
Son regard sur le monde est implacable et son sourire toujours ironique. Roman Polanski manie la cruauté et l’innocence, le drame et le grotesque dans les moindres détails et avec justesse. Son œuvre est universelle parce qu’elle est portée par le sens du tragique : le réalisateur mondialement célébré est resté gamin de Cracovie.
« On fait un film parce qu’on aime rêver et on aime partager ses rêves avec les autres. Et si on fait un beau rêve, les détails du rêve doivent être intéressants, excitants et authentiques. C’est ce qu’on essaye de faire ».
Rien à voir avec quelque feelgood propos, dans ces paroles de Roman Polanski.
Il nous parle de la joie créatrice, cette impérissable énergie.
Il nous dit le lieu ombreux où l’art prend sa source ; et comment un film, tel un javelot ailé, s’élance vers nous et nous perce – ouvre nos âmes et nos cœurs. Et souvent, dans le plaisir et le trouble que nous en éprouvons, c’est vertigineux. Car c’est sur nous-mêmes qu’alors le rideau s’ouvre. Projeté sur l’écran, le film, ce rêve partagé, est un miroir magique de nos destins humains, pareil à celui des ironiques sorcières de Macbeth. Qui voient clair, très clair, et qui ne mentent pas.
Il nous parle de l’imaginaire, et de la vérité, de leur indéfectible lien – il a lu Shakespeare, un alter ego comme le sont aussi le facétieux Cervantès, ou Mozart qu’incarna Polanski. Tous ces « généreux et riches de l’esprit », pareils à ces « fontaines publiques » où « l’époque jette ce qu’elle a de “plus actuel”, ses oiseaux sales leur ordure, les gamins leurs colifichets, les voyageurs épuisés […] leurs petites et grandes misères », et qui « redeviennent limpides » car elles sont si « profondes » (Nietzsche). Les grands artistes, nos fontaines publiques. Des hommes de chair et d’esprit, traversés par le bruit et la fureur du monde, mais miraculeusement capables, tant sont vastes leur intelligence et leur cœur, de cette « innocence qu’engendre constamment la créativité » selon le mot de W. Benjamin. Capables, par l’imaginaire, puissance vitale intacte de l’enfance et chemin premier vers la réalité, d’un regard neuf et libre sur l’humain dans tous ses états, en ses étranges et plus secrets replis, lumineux ou turpides. C’est cela, une œuvre. Le cinéma de Roman Polanski – également acteur infiniment plastique, et metteur en scène de théâtre et d’opéra – en est une, et de premier plan. Et nous étant adressée, elle excède son auteur, passeur absolument singulier d’une expérience universelle.
Il nous parle du travail passionné du réalisateur, pareil à l’enfant qui joue car tout entier à l’univers qu’il fait surgir.
« dresser un portrait de l’humanité avec tous ses particularismes »
Depuis ses courts-métrages polonais – Deux hommes et une armoire, Le Gros et le Maigre, Les Mammifères, et quelques autres petits bijoux – jusqu’à son film le plus récent, The Palace, farce macabre enragée dans la plus pure veine bouffonne du réalisateur, Roman Polanski n’a cessé de promener sur le monde tel qu’il (ne) va (pas) une manière d’avatar de cette « lampe bizarre » qui intriguait ses yeux d’enfant, et dont ses parents lui disaient qu’elle était « un détecteur de mensonges ». Il raconte ça à son ami Ryszard Horowitz dans Promenade à Cracovie, le documentaire délicat d’Anna Kokoszka-Romer et Mateusz Kudla sur son enfance et sa jeunesse à Cracovie. Et c’est comme si, à son insu, il nous parlait des enjeux les plus vifs d’un cinéma qui ne se lasse jamais de cette tâche – de ce jeu – ainsi décrits par Philip Roth : « dresser un portrait de l’humanité avec tous ses particularismes ».
Ouvertement dans Cul-de-sac, Le Bal des vampires, Pirates ou Le Locataire, affleurant dans tous ses films, y compris les plus tragiques à travers tel détail, telle scène, telle situation absurde, poussé dans à son paroxysme dans The Palace, le grotesque, qui mêle le risible à l’effroi, est une arme subversive qui dénude le vrai. Rois détrônés, sages bouffons. Ce n’est pas sans motif que Polanski a réalisé un époustouflant Macbeth, qu’un fil invisible relie à The Palace. Macbeth qui, le désastre une fois consommé, pleurant Lady Macbeth, prononce, lui qui a vu l’horreur, y a plongé ses mains, la plus inoubliable, la plus profonde des méditations de Shakespeare. Elle s’achève sur ces vers connus de tous : « Life’s but a walking shadow, […] / It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing. »
Tout est vanité – excepté la limpidité d’un regard dessillé. Néant, que transfigure la musicalité shakespearienne.
Habité par l’inaltérable, la vivace passion d’un homme, l’art est plus fort que tout.
The Palace ? Une vanité ciselée, dans la grande tradition de ce genre en peinture : memento mori. Alors tes valises de billets, ton pouvoir, la beauté passagère de jeunes années vénales destinées aux masques monstrueux dont accouchent à prix d’or les bistouris « esthétiques », tout cela : promis au rien pourrissant. Cruelle, la farce de Polanski ; mais sans l’ombre d’un ressentiment, car chevillée à la conviction, envers et contre tout, d’une immarcescible innocence, qu’affirme un final loufoque aux allures incorrigiblement potaches, où dans les débris de la sinistre fête, le sexe est enfin gratuitement joyeux.
Entre-tissées au grotesque, à l’increvable humour qui refuse de céder au malheur, la tragédie nue, intime ou (et) historique, l’injustice du destin, les pépites de simple bonté, et parfois la chance donnée aux êtres de recouvrer une humanité souillée en eux. C’est la marque de Polanski. Et toujours, de film en film, parmi lesquels tant de chefs-d’œuvre – Répulsion, Chinatown, Tess, ou Le Pianiste, pour n’en citer que quelques-uns –, mêlant à la noirceur une indomptable fantaisie traversée d’éclairs de tendresse pure, le chant de l’art.
« En matière d’art, c’est évident, ça chante là où deux extrêmes inconciliables se touchent. Encore faut-il être dans une œuvre qui les découvre et les dénude, ces deux termes inconciliables et pourtant si proches. Il faut savoir ne pas les perdre ». Tout l’art de Polanski, résumé dans ces mots de Pierre Guyotat.
Enfermé, seul au milieu de la dévastation, réduit au silence, Wladyslaw Szpilman, dans Le Pianiste, joue, les doigts à quelques centimètres du clavier ; et, prodige de l’art de Polanski, nous entendons la musique. Aucune adversité ne saurait la faire taire.
Habité par l’inaltérable, la vivace passion d’un homme, l’art est plus fort que tout. C’est très exactement cela qu’insuffle à qui veut bien en accepter l’augure le cinéma de Roman Polanski.
Sciences Po, Sorbonne, Nanterre, Lyon-2, Toulouse, Strasbourg… Les universités françaises sont devenues des lieux hostiles, voire carrément dangereux pour les étudiants juifs. L’antisémitisme d’atmosphère s’est mué en soutien au Hamas et les références au nazisme se sont banalisées, dans l’indifférence complice de l’administration.
« Le 7 octobre a littéralement galvanisé les pulsions de haine antisémites à Sciences Po. Ça a explosé quelques jours après le 7 octobre, quand un hommage à Omri Ram, un étudiant assassiné par les terroristes islamistes, a été vandalisé par des étudiants propalestiniens. Toutes les affiches à sa mémoire qui avaient été accrochées à la péniche (hall d’entrée de Sciences Po) ont été arrachées ou recouvertes par des tracts propalestiniens. C’était très choquant mais l’administration n’a pas réagi ». Cet étudiant, comme tous ceux qui nous parlent, préfère rester anonyme. Les témoignages sur Sciences Po postés par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) interpellent par leur violence : un étudiant s’est entendu dire que « tous les Israéliens qui sont morts méritaient de mourir ». Rappelons que les habitants des kibboutz massacrés étaient des civils. Sur une boucle d’activistes propalestiniens de l’école, un étudiant a naïvement posté : « Je suis presque sûr qu’aucun d’entre nous n’a justifié des pogroms violents contre le peuple juif ». Réponse cinglante : « Tu nous connais mal ».
Autre témoignage d’une étudiante juive, interpellée par un militant propalestinien : « Elles sont mignonnes tes chaussures vintage, elles font penser au temps où on t’aurait enlevé ces chaussures ». Visiblement une partie des étudiants de Sciences-Po, militants LFI et propalestiniens (ou plutôt pro-Palestine-de-la-mer-au-Jourdain), ne pèchent pas par ignorance… Ils savent très bien ce qu’a produit dans l’histoire la haine des juifs et ils en acceptent parfaitement les conséquences – par exemple, ceux qui écrivent sur les réseaux qu’Hitler aurait dû finir le boulot. Sciences Po Paris est loin d’avoir le monopole en la matière. Dans le monde universitaire, le 7 octobre a été le révélateur d’un antisémitisme à peine latent au sujet duquel les étudiants juifs tirent la sonnette d’alarme depuis quelques années, sans jamais être entendus.
Les tags « Mort à Israël, mort aux juifs » fleurissent sur les murs…
À l’université de Strasbourg, les tags antisionistes sur les piliers en béton des bâtiments doivent être effacés tous les jours. L’antisémitisme d’atmosphère se traduit aussi par des agressions physiques, un climat délétère, l’impossibilité d’aborder le conflit Gaza/Israël autrement que par l’invective et la mise en accusation. Des étudiants juifs sont accusés de génocide. Quiconque rappelle le pogrom du 7 octobre peut devenir une cible. Sur le campus de Strasbourg, des membres du Collectif du 7 octobre ont ainsi été frappés parce qu’ils collaient des affiches pour la libération des otages. Leurs agresseurs avaient épousé tous les codes des terroristes : attaque en meute, visage masqué. On a observé les mêmes codes devant Sciences Po où, pour certains, se grimer en terroriste palestinien est le sommet du snobisme et la pointe de la mode.
À Nanterre, on ne prend plus la peine d’habiller l’antisémitisme d’un voile antisioniste. Les tags « Mort à Israël, mort aux juifs » fleurissent sur les murs, et les croix gammées deviennent récurrentes sur les tables de la faculté. « Le signe n’est même plus un marqueur d’extrême droite, certains l’utilisent pour désigner Israël », raconte une étudiante qui ne souhaite pas être identifiée.
À l’université Lyon-2, il a fallu la mobilisation de la préfecture et d’élus de droite pour faire annuler une réunion organisée par Solidaires étudiant-es et le Collectif 69 Palestine, intitulée « Colonisation et apartheid israélien, quel avenir pour les Palestiniens ? », dont l’invitée vedette devait être Maryam Abou Daqqa, représentante du FPLP, reconnu comme organisation terroriste par l’Union européenne, les États-Unis… Cela a chiffonné beaucoup de monde, mais pas la direction de l’université. Finalement, les craintes pour la sécurité des étudiants juifs ont motivé la décision d’interdiction.
Continuons ce triste tour de France : à l’université de Toulouse, un étudiant a été suspendu pour avoir diffusé des propos antisémites sur Instagram. Il a cependant fallu que son dossier passe à deux reprises en commission. En décembre 2023, dans La Dépêche, Léo Bilfeld, le président de l’UEJF Toulouse, racontait que les lycéens toulousains de confession juive évitaient systématiquement l’université Jean-Jaurès, tant l’antisémitisme y était décomplexé grâce à l’action notamment du collectif Palestine vaincra.
À la Sorbonne – qui pour une fois n’est pas à la pointe d’un mouvement étudiant – les tensions sont très fortes. Des étudiants ont expliqué à des camarades juifs que le 7 octobre était mérité. Le pire, c’est que si tous les témoins exigent l’anonymat, ce n’est pas seulement parce qu’ils craignent la violence ou le rejet de leurs condisciples. Ils redoutent aussi les représailles de l’administration censée les protéger ! Et on peut difficilement leur donner tort tant l’attitude du corps administratif et professoral des universités et grandes écoles est ambiguë.
91 % des étudiants juifs déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite
Le 10 avril 2024, Guillaume Gellé, président de France universités et Isabelle de Mecquenem, professeur de philosophie et membre du Conseil des sages de la laïcité, étaient auditionnés par la mission du Sénat sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur. Leurs propos ont oscillé entre le déni, l’arrogance et le refus d’admettre la moindre responsabilité de l’institution et la médiocrité des réponses apportées par l’institution. Quand on visionne les auditions des présidentes d’Harvard et de Columbia devant le Congrès à Washington, on se dit qu’en matière de banalisation de l’antisémitisme dans les facs, la France n’a rien à envier à l’Amérique.
On ne s’en étonne plus, la violence de l’antisémitisme arabo-musulman et son caractère totalement décomplexé sont l’objet d’une sourcilleuse omerta. Dans sa présentation liminaire, Isabelle de Mecquenem, qui revient sur l’histoire de l’antisémitisme, paraît occulter tout à fait cette dimension. On sait parfaitement, pourtant, depuis les années 2000, que les sentiments antijuifs sont plus répandus chez nos compatriotes musulmans que dans l’ensemble de la population. Quant aux actes antisémites, en particulier à l’université, ils sont plus souvent commis par des étudiants d’origine arabo-musulmane et/ou d’extrême gauche que par des « fachos ». Lors des déplacements de Rima Hassan et Jean-Luc Mélenchon, qui multiplient les meetings politiques dans les facs, plusieurs étudiants juifs disent se sentir encore plus en danger qu’à l’habitude. Les dirigeants d’université, eux, ne font pas le lien. Imaginons qu’après le 7 octobre, une association d’extrême droite ait appelé à la haine des musulmans. Les présidents d’université auraient-ils hésité à réclamer sa dissolution et à l’interdire de réunion ?
Nos éminences universitaires semblent ignorer que, selon les sondages, 91 % des étudiants juifs déclarent avoir été victimes d’un acte antisémite, 67 % des actes dénoncés ayant eu lieu à l’université. Résultat : 36 % cachent le fait qu’ils sont juifs. Il suffit de les écouter pour comprendre pourquoi l’UEJF comme le MEJF (Mouvement des étudiants juifs français) peinent à faire entendre la voix des étudiants juifs. À HEC, les anciens élèves ont échoué à faire sanctionner un professeur qui avait qualifié le 7 octobre de « soulèvement des colonisés » et dénoncent le silence de la direction. De fait, on ne sache pas que des professeurs coupables de propos déplorables aient été sanctionnés. Ce silence traduit le même conflit d’intérêts que celui qui paralyse la direction de Sciences Po : l’argent y éteint toute considération morale. L’accueil d’étudiants étrangers qui payent très cher leurs études est une manne, mieux vaut donc ne pas froisser les candidats. Partenaire d’HEC, le Qatar, également banquier des Frères musulmans et du Hamas, finance une partie des activités. Des universités en difficulté ou avides de financement et de prestige international sont des proies faciles pour des États étrangers décidés à diffuser leur vision du monde.
Face au procès en lâcheté qui leur est intenté, 70 présidents d’université ont finalement signé une tribune. Ce plaidoyer pro domo dénué de toute empathie à l’égard des étudiants juifs ne présage aucune prise de conscience. L’antisémitisme n’est pas près de disparaître des campus.
Science-Po Menton : un campus « jews free » : Sciences Po Menton est le cas d’école de l’antisémitisme décomplexé. Le 8 octobre, l’association Sciences Palestine de Menton a posté ce message : « Hier, des résistants palestiniens ont lancé une attaque contre Israël ». Les membres de l’association ont été convoqués par la direction, mais aucune sanction n’a été prise. Les pressions ont donc continué. Or, sur ce campus, rattaché à celui de Paris, 60 % des étudiants viennent de l’étranger, principalement du monde arabe. D’après des représentants syndicaux étudiants, il a fallu rapatrier les étudiants juifs rue Saint-Guillaume, car l’école ne pouvait plus assurer leur protection. En loucedé bien sûr. Sciences Po Menton a réalisé le rêve des militants propalestiniens : une école « jews free ».
En Allemagne, un parti d’extrême gauche a raflé des voix… à l’extrême droite. Comment? En s’opposant à l’immigration.
Les 10ᵉ élections européennes de 2024 se sont clôturées dimanche 9 juin, et ont provoqué quelques bouleversements. La France, bien évidemment, est dans l’œil du cyclone, la percée du camp national provoquant une redistribution des cartes dans l’échiquier politique national. Au niveau européen, la droite semble se renforcer. En effet, l’étau se resserre autour des forces centristes de Renew Europe (RE, provisoirement 80 sièges), asphyxiées entre les 190 sièges de la droite conservatrice (PPE) et les 136 sociaux-démocrates (SD). Dans la plupart des pays européens, la droite conforte donc sa majorité au Parlement strasbourgeois, et ce, pour les 5 prochaines années.
En Allemagne, cette avancée de la droite aux européennes fut prévisible tout comme la chute de la coalition « en feux tricolores » menée par Olaf Scholz. Et un parti d’extrême gauche a même su tirer son épingle du jeu. « C’est un résultat fantastique », jubile sur la chaîne de télévision allemande ZDF, le 9 juin, Sahra Wagenknecht, fondatrice charismatique du jeune parti d’extrême gauche en question, BSW/Pour la raison et la justice.
Une extrême gauche… d’extrême droite?
C’est une situation presque inespérée pour le parti de l’Alliance Sahra Wagenknecht, qui a enregistré 6% des voix, traduisant ainsi sa présence au Parlement européen jusqu’en 2029. « Nous savons maintenant à quel point il était juste et nécessaire pour nous de fonder ce projet », continue la députée. Car bien que l’heure soit, semblerait-il, aux réjouissances, Sahra Wagenknecht était encore une députée sous la bannière de Die Linke, la gauche de la gauche allemande, il y a moins d’un an. C’est en décembre qu’elle décide de quitter son parti avec 9 députés pour créer l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW/Pour la raison et la justice) après des années de tension et de lutte interne. Un pari considéré encore risqué en début d’année, mais qui a clairement payé, car Die Linke a vu son parti couler en dessous de 3% aux élections européennes. On peut imaginer un simple report des voix des électeurs de Die Linke vers BSW. Ce n’est pas si sûr… Le média britannique Unherd a cherché à comprendre le succès de la nouvelle formation.
Position très dure envers l’immigration, opposition à la livraison d’armes en Ukraine, vive contestation du gouvernement Scholz… Avant les élections européennes, les experts ont découvert que le vote pour BSW pourrait séduire certains électeurs de l’AfD dans la mesure où il se présente comme une véritable alternative, pouvant attirer ceux qui traduisent leur « désespoir » en votant l’AfD. Il s’agit donc ici d’un report de voix qui semble dépasser le clivage traditionnel gauche-droite. Avant la création du BSW, l’AfD était à 22% dans les sondages. Aujourd’hui, il est à 16%. Conclusion: une grande partie des 6% du BSW proviennent de la droite. Le parti de Wagenknecht, après quelques mois d’existence, a déjà nommé son premier maire à Bleicherode le 26 mai, dans l’état de Thuringe, réputé être un des bastions de l’AfD. Avec l’attention médiatique et ses critiques envers son ex-parti, Wagenknecht est désormais devenue particulièrement populaire en Allemagne, et cette popularité rivalise avec celle des dirigeants de l’AfD.
Pour autant, BSW a montré clairement son opposition à l’AfD, clarifiant ainsi sa trajectoire politique. L’AfD, selon Fabio de Masi, ténor du parti d’extrême gauche, est « un parti qui attise les rancœurs. Un parti qui veut réduire les salaires et les pensions. Et un parti qui prône une militarisation accrue de l’Allemagne », dit-il dans une déclaration relayée par Euronews, en ajoutant :«Ce n’est pas la voie à suivre ».
Quoi qu’il en soit, BSW semble être un parti hybride mêlant des valeurs sociales conservatrices et une approche socialiste de l’économie. Bien qu’il s’agisse d’une première en Allemagne, le phénomène n’est pas nouveau sur le vieux continent. Aux Pays-Bas, par exemple, le Parti socialiste (PS) s’est montré plus dur ces derniers mois en matière d’immigration, en appelant à limiter le nombre de travailleurs étrangers. En Grèce, le Parti communiste (KKE) s’est opposé au mariage civil des couples de même sexe en début d’année. À l’heure où la droite s’affermit et la droite nationale progresse, la tendance « extrême gauche nationale » pourrait-elle inverser la vapeur ?
Le Nouveau Front populaire est beaucoup plus représentatif des classes moyennes que des classes ouvrières. C’est en réalité un Front élitiste et idéologique, sans le peuple, contre le peuple, et aux antipodes de celui de 1936.
La gauche française est pleine de fantômes socialistes dans ses tiroirs. A chaque élection déterminante et cruciale, elle agite les spectres du passé socialiste et prétend incarner la voix du peuple qu’elle a enterrée et trahie définitivement pour se ranger sans complexe derrière la bannière du progrès libéral.
Lors de chaque échéance électorale, elle invite subitement le peuple à sa table. Elle en fait son étendard ; elle s’en fait l’unique porte-parole ; elle est la cause du peuple. Elle se fait le rempart contre tous les extrêmes, réels comme le fascisme d’antan, imaginaires comme l’union des droites aujourd’hui, et surtout contre toute tentative de critique du libéralisme culturel.
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par le président Macron, la gauche a encore réalisé la prouesse de se rassembler sous les arcanes de l’Histoire en appelant sa nouvelle union le Front Populaire. Mais à la différence de 1936 où cette union politique résultait d’un mouvement ouvrier et populaire réel, un mouvement qui prenait sa source dans les luttes de la France d’en bas, aujourd’hui l’union n’a de populaire que le nom. C’est une fumisterie politique et sociologique. Un véritable oxymore. Aux européennes, le bloc de gauche n’a rassemblé que 20% de l’électorat ouvrier contre 52% pour le seul Rassemblement National ; bis repetita chez les employés : 26% pour la gauche et 41% pour le RN.
Faussaires
Mais cette situation ne doit rien au hasard. Elle est la suite logique des sempiternelles trahisons de la gauche. Une gauche qui a abandonné toute vocation populaire des mouvements socialistes d’antan et toute critique du capitalisme comme « fait social total » (Mauss). Ses seules antiennes : amour du progrès illimité ; défense des minorités en tout genre ; promotion du libéralisme culturel intégral… Elle a renié l’héritage de la SFIO – Section française de l’Internationale Ouvrière – de 1936 pour se vendre à toutes les compromissions wokistes, féministes, immigrationnistes, et syndicalistes d’aujourd’hui. Exit les ouvriers qui travaillent dans les usines ; exit la France rurale et périphérique ; exit la France majoritaire et populaire ! Place au LGBT+ ; à la cause palestinienne ; à la lutte contre un patriarcat imaginaire. Place au Front populaire d’en haut !
Avec plus de 45% de votes chez les cadres, le Nouveau Front Populaire rassemble « tous les porteurs de sandales et buveurs de jus de fruits » (Orwell), toute la bonne conscience morale de gauche des classes moyennes supérieures. L’électorat de gauche n’a plus rien de populaire. Il est progressiste, urbain, petit-bourgeois, libéral, mondialisé… bref métropolisé. En 1936, le métallo de Billancourt, sublimé par Jean Gabin dans le film La Belle Equipe, était la figure de proue du mouvement social et populaire. En 2024, la belle équipe a changé de bleu de travail. Il s’agit du jeune Nahel, de l’actrice transgenre Karla Sofia Gascon, primée à Cannes, de l’influenceur Squeezie, et des Palestiniens de la bande de Gaza.
En réalité, le nouveau Front « populaire » tout comme son allié objectif, l’Union autour du RN, rejouent la bataille originelle du libéralisme : libéraux de droite contre libéraux de gauche ; libéralisme économique et libéralisme culturel ; l’envers et l’endroit de la même médaille qui avait trouvé sa synthèse dans le « en même temps » schizophrénique du Président Macron. Hélas, sans l’avènement d’une grande politique, d’une politique authentiquement populaire, le libéralisme semble avoir encore de « beaux jours » devant lui. Presque 50 ans après Margaret Thatcher : « There is no alternative »?
Quand l’absurdité du monde extérieur vous fauche, que le progrès semble un horizon flou, il est temps d’embarquer dans La Petite vadrouille, dernier film de Bruno Podalydès entre Nièvre et Yonne…
Un jour, tout s’est détraqué. Les maires des « petites villes » ont commencé à parler comme des technocrates. Á la veillée, possédés par l’idée de croissance, ils montraient des graphiques à leurs administrés, vantant l’attractivité économique de leur territoire. Ils projetaient leur incurie sous le masque fat de la raison. Dans les syndicats d’initiative, on traduisait des plaquettes pour attirer le batave en goguette. Les champs étaient dronés, les Intercités chargeaient les vélos à plusieurs milliers d’euros des citadins en quête d’authenticité, les sons et lumières de la saison estivale avaient remplacé la fermeture de l’hôpital de proximité et l’on cachait ces EHPAD où nos vieux allaient mourir dans cet exil intérieur. En ville, l’insécurité et l’immobilier vampirisaient les conversations des primo-accédants. On ne croyait pas plus à l’intégration européenne qu’à une victoire française à Roland-Garros. Tout avait le goût frelaté des sociétés en déshérence, d’une fin de siècle triste et inconséquente. Aux élections, il y avait plus d’assesseurs que de votants. Dans les chambres, affolés par l’électorat réfractaire, on se préparait à une tambouille peu ragoûtante. Pendant ce temps-là, exfiltré des débats publics, hors coterie, lassé par tant d’années d’imprévision, saoulé par les VRP des lendemains qui chantent, le citoyen apprenait à se dépatouiller avec ce quotidien grippé. Il a appris les vertus du désenchantement et s’est construit un système parallèle, fait de bouts de ficelle, la poétique de la mouise, et de joies simples. L’intelligence française se nourrit de ces évasions-là. Point de sarcasme, ni de colère refroidie, point de croyance en d’hypothétiques sauveurs de l’Humanité, juste le pas de côté salvateur. Le désengagement sans cymbales, ni trompettes comme moyen de survie. La débrouille des bras cassés, c’est ce qui attend tous les français.
Pour visionner la bande-annonce du film La Petite vadrouille :
Pour se préparer à cette dissidence-là, La Petite vadrouille film de Bruno Podalydès sorti en juin, promenade comico-héroïque sur le canal du Nivernais, par son obsolescence programmée et sa fantaisie potache, raconte (sans volonté d’instruire) notre lente dérive. Les branques, les inadaptés, les « survivalistes » du 15 du mois, c’est nous tous, collectivement. Les recalés qui vivotent ont toujours quelque chose à nous dire sur le destin fracassé des démocraties. Nos écrans sont encombrés par les gagnants à gueule de croque-mort. Place aux amateurs, prime aux déclassés. Les professionnels des affaires, de l’administration et du suffrage universel sont disqualifiés depuis si longtemps. Podalydès n’est pas un de ces flibustiers du cinéma social qui dénoncent et militent, il choisit un chemin de halage plus fantaisiste et bringuebalant que la violence esthétisée, il trace une voie de délestage pour tous les invisibles. Sur sa pénichette baroque et craintive, on court après un billet, on tente de se refaire la cerise, de combler une dette, de sauver son boulot, alors on embarque avec d’autres clampins de son espèce. C’est naïf et tendre dans l’approche, donc révolutionnaire dans la vague. D’écluse en écluse, d’entraides en foirades, de toasts à la rillette en « blanc qui pique », la vie fluviale balaye les aigreurs du moment. On rencontre des jeunes idéalistes qui choisissent la fuite à la voile, Daniel Auteuil a quitté l’accent de Pagnol pour retrouver son œil de noceur, Sandrine Kiberlain en bourgeoise ou en employé de bureau a l’érotisme chaste des grandes dames. Chaque rôle a de la tenue. Denis Podalydès est un harpagon à casquette en proie à la jalousie et Florence Müller est virtuose dans tous les registres, de l’attardée à la vamp. Cette Petite vadrouille est mieux qu’un acte de foi. Dans cette fin de régime où tout semble partir a-dreuz, filer entre nos doigts, où nos rêves et nos défaites sont arrivés à quai, à la vitesse de l’escargot, le canal du Nivernais est une échappatoire. Il vaut l’ouverture des JO et l’Euro de football. Long de 174 km « reliant le bassin de la Seine à celui de la Loire », de Decize à Auxerre, ouvert seulement à la navigation d’avril à octobre, le 2ème canal de France en termes de fréquentation a de beaux restes. Il nous permet d’envisager l’avenir avec moins de certitudes et plus de légèreté. Il fut construit pour chauffer les logements des Parisiens, il transportait alors le bois « flottant » du Morvan, aujourd’hui il réchauffe le cœur des apatrides.
Georgia Meloni et Ursula von der Leyen au sommet G7 à Borgo Egnazia, Puglia, Bari, Italie le 13 juin 2024. Aleksy Witwicki/Sipa USA/SIPA
La droite radicale, qu’elle soit française, italienne ou autre, a réussi à s’imposer lors des européennes mais se trouve maintenant face à un dilemme. D’un côté, elle doit réaffirmer l’identité nationale et renforcer les frontières de l’UE face à l’immigration. De l’autre, elle a promis d’améliorer le sort économique des citoyens qui ont voté pour elle sans pour autant aggraver les finances publiques. L’analyse d’Edoardo Secchi.
La nouvelle de la victoire aux européennes du Rassemblement National a été très bien accueillie par la droite italienne qui y voit une opportunité pour s’imposer sur la scène européenne à travers une grande coalition franco-italienne de droite. Pour Giorgia Meloni, cette perspective s’ajoute à sa propre victoire en Italie où son parti Fratelli d’Italia a dépassé son score des élections nationales de 2022 et se confirme comme la première formation politique avec 6,7 millions de voix et presque 29 % des voix exprimées. Ce succès a servi aussi à affaiblir la position de son allié Matteo Salvini, qui représente la plus grande menace interne à sa coalition.
Et l’économie dans tout ça ?
Pour Giorgia Meloni cette réussite est d’autant plus remarquable que ses résultats sur les plans de l’économie et de l’immigration sont modestes, voire décevants. Une chose est sûre : le gouvernement de Giorgia Meloni jouit d’un degré de soutien électoral rare dans l’UE et fera bien entendre sa voix dans la nomination des futurs commissaires européens. La première ministre italienne a désormais un choix : elle peut soit appuyer la candidature d’Ursula von der Leyen en échange de concessions sur ses propres dossiers prioritaires, soit devenir le chef de file de la droite populiste européenne et œuvrer à un changement radical de la politique de l’UE.
La droite populiste, en Italie comme en France, a astucieusement exploité les craintes des citoyens. Non seulement celles provoquées par l’immigration incontrôlée, mais aussi celles, d’ordre économique, résultant de la série noire du Covid, de la guerre russo-ukrainienne, de l’explosion des coûts de l’énergie et de l’inflation. C’est ainsi que la droite populiste, en plus de ses objectifs concernant le contrôle des frontières, s’est donné aussi des buts importants dans le domaine économique. A cet égard, l’expérience italienne nous montre les obstacles auxquels un gouvernement populiste – y compris un éventuel gouvernement du RN en France – doit faire face.
Réduire la dette publique, baisser les impôts… et maîtriser l’immigration ?
Le premier obstacle concerne la réduction de la dette publique. Avec une faible croissance et un déficit bien au-dessus de 3%, il n’existe pas d’autres solutions que de réduire les dépenses publiques et privatiser des actifs comme les biens immobiliers, les routes ou vendre les participations de l’État aux grandes entreprises comme Airbus, EDF, GDF Suez ou Thales. En Italie cette phase a déjà commencé avec un programme de privatisation d’actifs qui, de 2024 à 2026, devrait apporter 20 milliards dans les caisses de l’État. Vendre un actif qui génère un revenu et devoir ensuite payer plus cher les services ou produits en question, peut-être en enrichissant un propriétaire étranger, est-ce un choix intelligent dans l’intérêt de la nation ? Et comment concilier les intérêts des industriels qui demandent plus d’ouverture à l’immigration pour soutenir leur activité avec le refus des citoyens à accueillir davantage de travailleurs immigrés ?
Le deuxième obstacle concerne la baisse des impôts. Leur réduction est directement liée à la dépense publique et à la croissance. L’imposition actuelle, trop élevée, tue la consommation interne et la compétitivité des entreprises. Quelles solutions la droite populiste proposera-t-elle pour réduire la pression fiscale sur les ménages et les entreprises sans augmenter la dette publique ?
Les marchés financiers sont confrontés à une vague d’incertitude et de volatilité. Ce n’est pas tant la perspective d’une victoire de Le Pen qui les inquiète, que l’imprévisibilité du changement et la nécessité désormais de prendre en compte des facteurs géopolitiques jusqu’ici sous-estimés. Rassurer les marchés deviendra fondamental pour éviter une fuite des investisseurs et une éventuelle dégradation par les agences de notation.
Quant à maîtriser l’immigration, l’expérience italienne est révélatrice. Depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, et malgré ses promesses, l’immigration clandestine continue à augmenter. Conclusion : l’immigration est un sujet trop compliqué pour être géré par un État-membre tout seul. C’est donc à Bruxelles, de concert avec d’autres États-membres, que cette question doit être traitée. Pour ce faire, il faut que la droite radicale compose avec la coalition majoritaire plutôt centriste qui domine l’UE.
La politique est un jeu de compromis et la droite populiste en devient consciente. Une fois au pouvoir, elle sera obligée de trouver un équilibre entre une aggravation des finances publiques, le retour de l’austérité, le contrôle exercé par Bruxelles, et la volonté des électeurs de maîtriser l’immigration.
Selon l’avocate de Roman Polanski, le jugement en sa faveur est une décision majeure à l’heure de la révolution MeToo : un homme accusé publiquement a le droit d’exprimer publiquement sa vérité. Il est peu probable, cependant, que ce jugement calmera les meutes qui, comme l’a reconnu le tribunal, poursuivent le cinéaste de leur « vindicte ».
Causeur. Vous venez de remporter une belle victoire. Charlotte Lewis attaquait Roman Polanski pour diffamation, devant la 17e chambre. Elle a été déboutée. Quelle est votre interprétation de cette décision ?
Delphine Meillet. Cette décision concerne tous ceux qui sont accusés injustement et qui s’en défendent. Elle nous dit qu’un homme qui est accusé publiquement de crimes sexuels a le droit de se défendre publiquement. Un accusé a le droit d’exprimer aussi sa vérité, y compris en affirmant qu’une femme ment. Ce jugement est particulièrement significatif, compte tenu du symbole Polanski pour le mouvement MeToo. Il confère au célèbre metteur en scène le bénéfice de la « jurisprudence MeToo » sur la libération de la parole de la femme qui est transposé en défense à la parole de l’homme. De plus, dans le jugement, je dois préciser qu’il est satisfaisant de voir souligner par les juges eux-mêmes que la plaignante déboutée participe à « lavindicte engagée contre Roman Polanski ».
MeToo ne dit pas juste qu’une femme a le droit de se défendre, mais qu’une femme a un droit imprescriptible à être crue quand elle parle.
Ce qu’on peut déduire de ce jugement est que ce droit de se défendre publiquement dans des termes mesurés, d’accusations est désormais reconnu. Ce n’était pas le cas jusqu’au 14 mai. Auparavant, deux hommes, Éric Brion et Pierre Joxe, qui ont poursuivi leurs accusatrices en diffamation, ont été déboutés. La Cour de cassation a validé, estimant que les accusatrices étaient de bonne foi.
Cela correspond-il au droit général de la diffamation ou y a-t-il une sorte d’extraterritorialité des délits sexuels ?
On est sur le terrain de la diffamation publique, avec un modus vivendi, énoncé explicitement par les juges français qui ont débouté Brion et Joxe au nom de la libération de la parole de la femme : on demande à la femme qui accuse de justifier ces accusations publiques en ne produisant que quelques témoignages. Les juges européens vont encore plus loin. « On ne peut faire peser sur les épaules de la femme la charge de la preuve excessive qu’elle a été agressée… » écrivent-ils dans leur dernière décision sut le thème. En clair, si elle le dit, elle n’a pas à le prouver.
Cette formule de la CEDH n’est-elle pas la négation de toute la justice ?
Évidemment. Elle correspond à l’air du temps. Tous les paramètres sont déréglés, et l’analyse de la CEDH va beaucoup trop loin.
Comment Roman Polanski a-t-il réagi à cette décision ?
Bien qu’il ait été calomnié toute sa vie, Polanski n’a jamais engagé aucune action judiciaire contre des accusatrices. Ici, ce n’est pas lui qui a initié ce procès, c’est une ancienne accusatrice anglaise qui le poursuivait en diffamation pour avoir déclaré dans une interview qu’elle mentait. Trois magistrates lui ont donné un blanc-seing pour soutenir publiquement qu’il ne l’avait pas agressé. Cette décision lui donne bien sûr satisfaction.
Votre plaidoirie commençait par « J’ai l’honneur de défendre Roman Polanski, un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma ». Le fait de défendre un artiste habite-t-il votre défense ?
Oui. On ne peut pas couper les individus en tranches. Un homme est une globalité, et il exprime sa personnalité et son essence par son travail. Le talent de Polanski, c’est l’expression de sa nature. Pour autant, il aurait dû être traité comme tout justiciable et malheureusement, il ne l’a pas été. Sa célébrité et son succès lui ont valu un traitement de défaveur et non de faveur. Contrairement à ce que la plupart pense, c’est parce qu’il avait du talent, que ses films engrangeaient une grande audience et des récompenses en pagaille à travers le monde, qu’il avait une histoire extraordinaire, qu’il a subi un sort judiciaire si injuste.
Certes, mais un artiste suscite et met en scène le désir. N’est-ce pas ce qu’on ne lui pardonne pas ?
Je ne crois pas. Ce qui complique les choses c’est qu’un rapport de hiérarchie se superpose à la dimension du désir : un metteur en scène sur son plateau est une sorte de roi en son royaume. Il choisit les comédiens, l’équipe, le scénario, le lieu de tournage. Par essence, il exerce un pouvoir sur les comédiennes et comédiens, qui de leur côté doivent se soumettre à la volonté du metteur en scène pour le film. C’est la nature même du rapport entre le metteur en scène et ses comédiens. Que certains abusent de leur position n’est pas une raison pour en faire tous des violeurs.
Ils en ont abusé mais beaucoup, comme Polanski, étaient eux-mêmes harcelés.
Polanski a été dévasté par la perte de sa femme dans des conditions dramatiques en 1969. Il était metteur en scène, faisait des films à succès. La liberté sexuelle était à son paroxysme, pas seulement en Californie. Relisez Libération de l’époque. Reste que ses films véhiculent des messages strictement contraires à l’image qu’on lui colle aujourd’hui. Ses personnages féminins sont toujours très forts. Tess, par exemple, évoque la dénonciation d’un viol.
Le jugement calmera-t-il les meutes haineuses ?
Hélas, je n’en suis pas sûre.
On ne cesse de parler de viol, pour la relation de 1977 avec Samantha Geimer. Pourtant, il a été condamné pour relation illicite avec une mineure. Comment est-on passé d’une version à l’autre ?
Je vous le répète : Roman Polanski est un homme symbole sur lequel on a construit des mensonges sur une vérité. Un homme qui incarne on ne peut mieux la formule de Pierre Lazareff : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Les médias parlent de viol parce que c’est plus « vendeur ». Samantha Geimer elle-même attestera que dans son livre sur son histoire, son éditrice l’a contrainte à utiliser ce terme pour ces mêmes raisons. Ce n’était pas un viol, ça ne l’a jamais été.
À l’origine, les poursuites étaient engagées sur de multiples chefs d’accusation. Ils ont été abandonnés dans le cadre d’un plaider-coupable qui correspond à l’issue de 90 % des affaires aux États-Unis. En accord avec le procureur, Polanski a reconnu des relations sexuelles illicites avec une mineure, l’équivalent d’une atteinte sexuelle, car il s’agissait du seul moyen pour la jeune victime de préserver son anonymat et de la protéger de la presse déchaînée. L’accord passé consiste à se soumettre à deux expertises psychiatriques, pour déterminer s’il est ou non un prédateur sexuel. Durant les huit mois de procédure, il quittera à de nombreuses reprises le territoire américain, pour effectuer des repérages pour un film en préparation, et reviendra pour se présenter à toutes ses convocations. Les rapports en question le dédouanent de toute pathologie, mais la presse n’étant pas satisfaite, le juge sous influence lui inflige en tout abus de pouvoir quatre-vingt-dix jours de prison pour réaliser une nouvelle expertise. Cette décision est parfaitement illégale. Et pourtant il effectue cette peine, finalement ramenée à quarante-deux jours. Mais malgré un rapport très favorable, le juge Rittenband signifie, encore en toute illégalité, à son avocat que Polanski devra retourner en prison jusqu’à ce qu’il en décide autrement. Polanski décide alors de quitter les États-Unis pour Paris. Au même moment, Samantha Geimer quittait la Californie pour échapper elle aussi au juge corrompu qui, brisant toutes les lois pour faire durer cette affaire, l’avait enjointe de se présenter physiquement pour témoigner à l’audience devant tous les journalistes. Dans Roman Polanski : Wanted and Desired, le documentaire réalisé en 2006 par Marina Zenovich, la journaliste demande au procureur si Polanski a eu raison de quitter les États-Unis, sa réponse est « oui, j’aurais fait la même chose ». Le juge qui jouissait de sa relation illégale avec les médias ne voulait surtout pas que cette affaire se termine. Il a été immédiatement dessaisi du dossier. Je précise que près de 50 cas similaires avaient cours en mars 1977 dans le comté de Santa Monica, tous se sont soldés en plaider-coupable avec une simple contravention en guise de peine.
Pour autant, la justice refusera de le déjuger…
Le 1er février 1978, Polanski débarque à Paris. Il ne retournera jamais aux États-Unis. Mais contrairement à la rumeur, jusqu’en 2005, il n’y avait pas de mandat d’arrêt exécutoire. Toute sa vie, Polanski a voyagé dans le monde entier, sauf aux États-Unis et en Angleterre. Seulement, en 2002, Le Pianiste fait la course en tête aux Oscars, face à Gangs of New York, produit par Weinstein. Ce dernier se démène pour nuire à Polanski et faire ressurgir l’affaire oubliée de 1977. Il parvient même à faire diffuser l’audition de Samantha Geimer, qui était restée sous scellés vu qu’elle était mineure au moment des faits. Et pourtant, Polanski emporte l’Oscar contre Harvey Weinstein !
Il est assez symbolique que ce soit Weinstein qui ait relancé la chasse à l’homme contre Polanski. Commence alors la saison 2 de l’affaire Polanski.
Exactement. En 2005, un procureur de Californie qui veut se faire élire proclame qu’il sera « celui qui ramènera Polanski ». Le mandat d’arrêt devient alors réellement exécutoire. Samantha Geimer implore les médias d’arrêter de la harceler avec cette affaire. La crise des subprimes va par ricochet jouer contre le cinéaste. Le fisc américain recherche les évadés fiscaux dans le monde entier, en particulier en Suisse. Et Polanski, qui n’a strictement rien à voir avec tout ça, fait figure de monnaie d’échange dans un deal obscur entre Suisses et Américains sur la levée du secret bancaire. Alors qu’il se rend en Suisse depuis cinquante ans plusieurs fois par an, il est arrêté en arrivant pour un festival en septembre 2009. Il est libéré en juillet 2010, quand la justice suisse rejette la demande d’extradition à cause du dossier incomplet et défectueux de la justice américaine.
Cet épisode remet une pièce dans le juke-box médiatique…
Bien sûr ! Polanski est interpellé en septembre 2009, Charlotte Lewis en profite opportunément pour lancer sa boîte de production dont l’objet est de faire parler d’elle à Hollywood en novembre 2009, crée son site internet en février 2010, alors qu’elle vit à Londres, donne une conférence de presse à Los Angeles où elle l’accuse de viol le 14 mai 2010, le deuxième jour du Festival de Cannes, alors que Polanski est assigné à résidence. Quand je lui ai demandé d’expliquer le choix de la date, elle m’a répondu que sa baby-sitter n’était disponible que ce jour-là !
En 2010, beaucoup de gens « en vue » défendent Polanski.
En effet, tout le monde le défend. Puis intervient MeToo. Et les accusations reprennent de plus belle. Il y en a quatre, divulguées lors de conférences de presse. En France, la veille de la sortie de J’accuse, Valentine Monnier, elle aussi opportunément, l’accuse en une du Parisien. Elle prétend que Polanski l’a violée avec violence. Polanski conteste formellement toutes ces accusations de viol sans fondement.
Cet acharnement médiatique l’a-t-il empêché de tourner ?
L’un des arguments des féministes est que, malgré tout (malgré elles !), Polanski a réussi à tourner. Certes, il a réussi en France. Mais sans l’affaire de 1977, il aurait été l’équivalent d’un Martin Scorsese, ou d’un Francis Ford Coppola, un metteur en scène américain vivant à la grande époque d’Hollywood.
Depuis 2017, a-t-il connu des difficultés pour tourner ?
C’est beaucoup plus difficile. Souvenez-vous des polémiques au moment de J’accuse, souvenez-vous de l’hommage qui lui a été rendu à la Cinémathèque, en 2017, perturbé par des néoféministes. Ce ne sont pas des groupuscules, ils sont influents. Le petit cinéma parisien qui devait diffuser The Palace a cédé sous la pression.
J’accuse a triomphé aux Césars. Serait-ce possible avec les nouvelles règles ?
Non, parce que Polanski a été condamné pour atteinte sexuelle. Mais en ce cas, pourquoi laisser concourir le coupable d’autres délits comme de non-paiement de la pension alimentaire, de non-présentation d’enfant ou de fraude fiscale ? Les délits sexuels ont été érigés en crimes contre l’humanité. D’ailleurs, même le crime contre l’humanité n’est pas dans le règlement des Césars…
Pourquoi ne pas clore l’affaire en négociant avec la justice américaine ?
Les avocats américains ont déjà initié de nombreuses tentatives, on ne désespère pas. Mais à en croire un attaché de presse du tribunal de Santa Monica, le retour de Polanski n’est pas vraiment souhaité, car il révélerait toutes les erreurs de la justice américaine, notamment du juge qui n’a jamais été sanctionné. Ce n’est pas pour rien que son cas est appelé le « cas poison » par les juges américains.
Au-delà de l’affaire Polanski, c’est désormais une technique éprouvée de dénoncer des faits prescrits par voie de presse, de sorte que les personnes accusées, puis lynchées ne sont jamais condamnées ni blanchies. Ne faudrait-il pas interdire de proférer des accusations publiques après les délais de prescription ?
Non ! En revanche, on devrait s’insurger contre ceux qui relayent des enquêtes très minces ou biaisées. La journaliste du Parisien qui a enquêté sur les accusations de Valentine Monnier se contente d’interroger deux ou trois de ses proches à qui Monnier a dit avoir été violée. Mais elle oublie par exemple de préciser que Valentine Monnier, photographe, conçoit alors une exposition photo intitulée curieusement également « J’accuse ». La journaliste n’a pas non plus interrogé la bonne amie de l’époque de Monnier qui a été très choquée par ses accusations. À l’été 1975, les deux ont croisé Polanski et Valentine Monnier s’est ruée sur lui en l’embrassant. C’était quelques mois après le supposé viol…
Compter sur la moralité de la presse est pour le moins naïf…
Peut-être mais je ne serai jamais pour la censure de la parole.
Manifestation au sujet des Français détenus en Iran, dont Cécile Kohler, Paris, le 28/01/2023
SEVGI/SIPA
Le régime des mollahs, utlra-conservateur et théocratique, menace la stabilité et la prospérité de tout le Moyen Orient. La France et ses alliés doivent se montrer fermes face aux provocations et actes d’agression des Iraniens. Sans fermer la porte à un dialogue éventuel. L’analyse de Gabriel Robin.
La crise au Moyen-Orient met en lumière un risque croissant d’emballement que nous ne pouvons plus nous permettre de négliger.. Par son action déstabilisatrice dans la région mais aussi au-delà, l’Iran est l’un des principaux responsables de cette situation. Une position ferme doit être adoptée à l’encontre du régime de Téhéran, tout en laissant ouverte la porte d’un dialogue. Il en va de la sécurité et de la prospérité mondiales. Le 13 avril dernier, l’Iran a notamment visé Israël dans une attaque sans précédent menée à l’aide de 350 drones et missiles. Si la quasi-totalité de ces derniers a été interceptée par le Dôme de fer israélien, il n’en reste pas moins que Téhéran joue un jeu dangereux. En retour, l’Etat hébreu a envoyé, le 19 avril, des drones frapper une base militaire dans la région d’Ispahan. Cette ville, dont les roses ont été immortalisées par un poème de Leconte de Lisle, transporte aujourd’hui une odeur de mort, comme la région dans son ensemble où les acteurs étatiques comme les organisations transnationales semblent emportés dans une course vers l’abîme.
Durcir le ton face à l’Iran
En décidant de franchir un nouveau palier dans ses actions de déstabilisation, le régime des mollahs prend le risque d’une escalade militaire, sortant du cadre de l’affrontement par supplétifs interposés et opérations clandestines. Ce risque doit être conjuré à tout prix. Comment ? D’abord en faisant preuve de fermeté à l’égard du régime iranien. Celui-ci, souffrant d’une popularité en berne malgré un socle de soutien inébranlable et d’un mécontentement économique généralisé, pourrait être tenté par une fuite en avant afin de remobiliser la population autour du patriotisme et d’un ennemi désigné : Israël. Le risque est réel alors que les élites dirigeantes iraniennes sont resserrées autour d’un bunker ultra-conservateur et sécuritaire prêt à tout pour sauver les fondements du régime. Cette situation explosive doit nous inciter à l’action. Nous devons faire front commun et apporter une réponse collective, à l’échelle européenne, face à un régime de Téhéran qui pratique l’ingérence tous azimuts et à qui l’appétit vient en mangeant.
Dans le cas français, une forme d’obligation morale doit nous servir d’incitation supplémentaire à l’action : quatre ressortissants français sont détenus en Iran. Parmi eux, Cécile Kohler, une enseignante de 39 ans en prison dans le pays depuis 2022, aux côtés de son compagnon Jacques Pâris. Le couple réalisait un voyage touristique dans le pays perse, un rêve qui s’est rapidement transformé en cauchemar, leurs proches vivant depuis dans l’incertitude. Un autre Français de 36 ans, Louis Arnaud, a également été emprisonné en 2022, étrangement libéré le 14 juin. Malgré des accusations vides de toute preuve, il croupissait depuis lors dans les geôles iraniennes. Aucune explication officielle n’a pour l’heure été donnée à cette libération, Louis Arnaud lui-même ne sachant pas selon les informations données par Le Point. Aurait-il été « échangé » avec Bashir Biazar arrêté le 3 juin dernier ? Ce soutien sans faille du régime et probable agent d’influence iranien avait bénéficié en 2022 du regroupement familial pour s’installer en France… La perquisition le 13 juin d’un local appartenant aux moujahidins du peuple à Saint-Ouen-l’Aumône a aussi pu peser dans la balance. Elle a abouti au placement en détention administrative de trois personnes faisant l’objet d’une interdiction de demeurer sur le territoire français.
La mésentente diplomatique franco-iranienne n’a rien d’inéluctable. A l’échelle du temps long, elle n’est que l’écume des choses et ne doit pas cacher une relation bilatérale riche et ancienne. En 1925, lorsque monte sur le trône Reza Shah Pahlavi, fondateur de la dynastie du même nom, après avoir renversé la dynastie qadjare, il prend pour modèle la France. Afin de moderniser son pays, il envoie ses officiers étudier à Saint-Cyr et ses médecins à la faculté de Lyon, fasciné qu’il est par notre pays. Plus proches de nous, les liens économiques sont longtemps restés étroits, même s’ils se trouvent aujourd’hui au plus bas. La France était en 2002 le 3e fournisseur de l’Iran, avec 8,5 % des importations iraniennes et son 7e client avec 3,5 % des exportations iraniennes. Les exportations françaises étaient particulièrement dynamiques dans les secteurs de l’industrie automobile, de la pharmacie et de l’industrie pétrolière. PSA y fait assembler ses modèles Xantia, 206 et 405, alors que Renault y prépare le lancement de sa Logan sur un marché très dynamique. Le groupe PSA a gagné des parts de marché non négligeables au cours de la première décennie des années 2000, et ses marques Peugeot et Citroën forment des sociétés communes en Iran. C’était avant que le groupe annonce son intention de quitter le pays en 2018 en raison de l’embargo appliqué suite à l’intensification de la répression politique à l’encontre de ses citoyens. Il est temps de poser les premices du rétablissement de relations saines et profitables à tous.
Iran : la menace globale
Au-delà du caractère théocratique et rétrograde du régime des mollahs c’est la stabilité et la prospérité de la région qui sont menacées. Depuis les années 1980, l’Iran a tissé une vaste toile d’alliances, dans un arc qui va des rives de la Méditerranée orientale à l’Irak, décrit par Téhéran comme « l’axe de la résistance. » L’étendard de la défense des communautés chiites de la région a servi de paravent à des intérêts géostratégiques bien compris. Dans le pays du Cèdre, cette influence iranienne néfaste est ancienne. Téhéran forme et finance le mal nommé « parti de Dieu », à savoir le Hezbollah, devenu une armée quasi-professionnelle de 30 000 hommes, dont la branche politique a peu à peu rongé de l’intérieur les institutions libanaises. La guerre à Gaza a réactivé le front entre Israël et le sud du Liban, que le Hezbollah utilise pour faire diversion et fixer une partie des troupes israéliennes sur ce théâtre d’opérations. Près de 100 000 habitants du nord d’Israël ont dû abandonner leur foyer depuis le regain de tensions dans la zone frontalière. Mais Téhéran ne se cantonne pas à la supposée défense des chiites en danger. Le Hamas sunnite est largement financé et soutenu par l’Iran, qui arriverait à faire passer des armes et des munitions depuis la frontière égyptienne. Les autorités égyptiennes déploient des efforts importants pour sécuriser le Sinaï, et ces efforts commencent à porter quelques fruits. Certaines zones de la péninsule restent toutefois poreuses, et ouvrent la voie à des actions criminelles de toutes sortes. Il se pourrait que l’attaque du 7 octobre dernier en Israël ait bénéficié d’un appui iranien, sans que l’étendue de celui-ci ne puisse aujourd’hui être décrite avec exactitude.
Les risques que font peser l’action de l’Iran hors de ses frontières ont une portée mondiale, notamment à travers le cours du baril de pétrole. À travers le soutien aux Houthis, mouvement chiite yéménite contrôlant une partie du pays, l’Iran bénéficie d’un levier de pression qui lui permet d’entraver les flux du commerce maritime mondial en mer Rouge. Face à la multiplication des attaques des rebelles houthis, l’armateur français CMA CGM a annoncé en décembre 2023 suspendre le passage de ses porte-conteneurs par la mer Rouge. 12% du commerce international transite par le détroit de Bab al-Mandeb, qui sépare la péninsule arabique de l’Afrique. Notre pays a décidé d’intervenir dans le cadre de l’opération Aspides. Depuis quelques jours, les attaques sont moins fréquentes, la réussite de cette opération se mesurera dans la durée. Cette réponse était nécessaire. D’autant plus nécessaire que l’Iran pourrait poser un pied sur l’autre rivage de la mer Rouge en raison de son implication croissante dans la guerre civile soudanaise, qui déchire le pays depuis un an maintenant. La crise humanitaire est sans précédent : la moitié des 25 millions d’habitants que compte le pays a besoin d’une assistance humanitaire, et plus de 8 millions de personnes ont été forcées de fuir à l’intérieur des frontières nationales ou dans les pays voisins. Dans ce conflit fratricide, l’Iran a choisi le camp du général Al-Burhane, à qui elle fournit des drones, éloignant les belligérants de la table des négociations. La fourniture de drones est aujourd’hui devenue un outil de déstabilisation majeur de la part de l’Iran : la Russie s’en sert dans sa guerre d’invasion en Ukraine tandis que l’Ethiopie les utilise dans ses opérations de répression sanglante contre les milices amharas. Cette situation n’est plus tolérable.
Sanctions européennes : la voie à suivre
La stratégie à appliquer est claire, même si son exécution nécessitera sans doute tact et habileté : faire preuve de fermeté à l’égard de l’Iran sans précipiter la région tout entière dans la spirale de la violence. L’Union européenne a décidé d’appliquer de nouvelles sanctions à l’égard de l’Iran, qui visent notamment les missiles et les drones que l’Iran fournit à ses intermédiaires dans la région. Le président Emmanuel Macron a déclaré à cette occasion qu’il s’agissait d’un « devoir pour l’UE » tandis que le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, soulignait que le but visé était de «nous écarter du bord du précipice ». Ces mesures vont dans le bon sens. C’est en effet une fermeté habilement dosée ne fermant pas la porte à d’éventuelles négociations, qui écartera du précipice la région. L’ingérence croissante de l’Iran n’a rien d’une irrésistible ascension. Il faut ramener tous les acteurs à la raison, en gardant à l’esprit qu’une partie non négligeable de la population iranienne ne suit pas les divagations eschatologiques de ses dirigeants, comme le prouve une participation électorale en chute libre depuis maintenant plusieurs scrutins. Il faut faire le pari de la raison, avec lucidité et sans angélisme.