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Conditionnel trépassé

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

Apocalypse, non !

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Cette année, le Père Noël a été bon avec moi : il m’a apporté un bonsaï plutôt que le coffret The Best of Mordillat et Prieur. Dans ma lettre annuelle, après avoir bien précisé que j’avais été sage durant près de 365 jours, je l’avais informé que je révélerais sa non-existence au monde entier s’il s’avisait de me livrer un opus des deux larrons. Car Arte ouvrant régulièrement son antenne à ces deux artistes, et en général à Noël, il m’avait été donné de voir quelques-unes de leurs émissions sponsorisées par mes impôts (enfin, si j’en avais payé).

Un beau jour – ou peut-être une nuit –, j’avais eu l’occasion de regarder un passage de Corpus Christi. Toutefois, l’imminence d’un trajet routier m’avait convaincu du risque de prendre le volant sous l’emprise de ce visionnage que je m’étais, du coup, décidé à écourter.

Aussi, je ne m’étonnai guère de ressentir un certain manque de vigilance au bout de quelques minutes devant Les origines du christianisme, diffusé quelques mois plus tard. Mais les vertus du produit étant multiples, je découvris qu’il traitait aussi bien l’insomnie persistante que la paresse intestinale, et surtout l’aveuglement intellectuel. En effet, au delà d’une mise en scène d’une austérité calvinienne, je percevais comme un message subliminal qui m’invitait à apostasier dans les meilleurs délais. Je déclinai toutefois l’invitation…

Léglise fo kel arète 2 dir nimporte koi MDR!!!! : telle est globalement la thèse qui sous-tend cette « œuvre ». Au siècle dernier, Alfred Loisy, théologien soucieux de faire convoler en justes noces Dieu le Père et la déesse Raison fit scandale – et fortune – en écrivant : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. » Du coup, Prieur et Mordillat ont immédiatement trouvé l’homme sympathique et, rien que pour se faire plaisir, ils lui ont consacré une hagiographie. Un webmarchand commence ainsi sa présentation de l’ouvrage consacré à Loisy : « Ouvrez ce livre, il fait peur. » Puisqu’on vous dit que ça sent le soufre ! Voilà ainsi la deuxième cause première de leur mission (la première cause première de tout étant, comme vous le savez, Dieu[1. Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia Q2 a3.]) : convaincre un monde trop crédule que des usurpateurs trahissent depuis vingt siècles la Bonne Nouvelle du Christ afin de maintenir les peuples dans l’ignorance crasse et les superstitions moyenâgeuses par la force et/ou par la ruse.

Concernant la forme, il faut saluer les infinies précautions par lesquelles nos deux artistes se prémunissent contre tout risque d’objectivité. S’inspirant tantôt de ces experts du pinceau qui retouchaient les photos des congrès de la IIIe Internationale au fil des épurations successives, tantôt de ces artistes du montage de texte qui, à partir d’extraits indubitablement découpés dans « Le songe d’une nuit d’été », composaient un truc comme ça : « ToN/FIls/cONtrE/1 MilLioN/d’€/ pRévIenS/lEs/fLiCs /eT/Il EST/MorT », nos deux réalisateurs ont su tirer profit des « merveilleuses avancées technologiques » en matière d’image, faisant preuve d’une dextérité qui ringardise ad aeternam les procureurs de toutes les inquisitions, de tous les procès staliniens, de tous les procès révolutionnaires.

Si les outils ont évolué, les méthodes sont les mêmes : on récolte des témoignages qu’on accommode en fonction de la thèse à démontrer. Lorsqu’on se hasarde à consulter un historien ou exégète un peu trop nuancé, on conserve quelques bouts de phrases, on les plonge hors de leur contexte, de façon à pouvoir en travestir le sens. Quoi qu’il arrive, les premières et dernières salves sont réservées à l’accusation. S’il y en a que ça gêne, ils n’ont qu’à zapper sur TF1 ! Ici, la vérité aura l’épaisseur d’une tranche de cornichon au milieu d’un Big Mac : ça suffit bien comme ça.

À propos d’herméneutique, on pourra constater que la méthode d’Arius est scrupuleusement appliquée : on isole une phrase afin de lui faire dire le contraire de l’ensemble du propos. Le principe d’exégèse suivant lequel le tout éclaire le particulier est balayé d’un revers de main. En outre, la lecture la plus stupidement littérale sera privilégiée : on feint d’ignorer la dimension théologique des récits pour monter en épingle le moindre épisode violant les codes de bonne conduite du camp du Bien et du Progrès

Voilà quelques unes des grosses ficelles avec lesquelles nos duettistes animent leur marionnette. L’intervention d’universitaires spécialistes en démontage d’Eglise apporte au documentaire une caution que bien peu osent contester.

Voilà donc pourquoi je ne me suis même pas donné de regarder plus d’un épisode et demi d’Apocalypse, le Mordillat-Prieur de l’année qui, une fois de plus, a doctement expliqué à quelques millions de Français catholiques et trois ou quatre douzaines de millions de sympathisants pourquoi ils étaient forcément liberticides et ontologiquement antisémites.

Maintenant, en ces temps de crise financière, peut-on faire la fine bouche devant la P.M.E. Mordillat, Prieur & Fils qui fait vivre une équipe de tâcherons du copier-coller vidéo ? Que nenni. Cependant, il serait sans doute judicieux de revoir le positionnement de leurs films dans le commerce : plutôt que de les placer dans le rayon religion des FNAC ou de la Procure, on ferait mieux de les merchandiser dans les boutiques de farces et attrapes, entre une valise de magicien et le petit moine qui, lorsqu’on lui appuie sur la tête…

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Chevillard emballe

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Noël oblige, il sera un peu trop pardonné à tous ceux qui n’ont pas encore suivi les impératifs conseils de lecture de Bruno Maillé concernant les trois notes quotidiennes d’Eric Chevillard. Non seulement son blog reste ouvert pendant les fêtes, mais en plus, l’auteur y laisse entendre que ses petits chefs d’œuvre seront bientôt accessibles à tous, y compris les plus rétifs à internet : « Ces notes, écrit-il, devaient être prochainement imprimées, je n’y renonce pas mais j’envisage maintenant de les vendre plutôt à l’unité avec un chocolat dedans et un petit emballage argenté ou doré en papillote. » Malgré cette mise au point formelle de l’auteur, une rumeur persistante assure qu’il aurait colligé ses bréviotes sous une forme plus traditionnelle, un livre quoi, à paraître en janvier chez les excellentes éditions de l’Arbre Vengeur, dont nous vous avions déjà dit beaucoup de bien, puisque éditrices d’inédits de Chesterton et Jules Renard et même de badges à leurs effigies…

Le trouillomètre à zéro

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Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

Bienvenue à la ch’morgue

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La fermeture administrative de la morgue de Lens a été décidée samedi 27 décembre, suite à la demande d’un mari dont l’épouse autopsiée n’avait pas été recousue et n’avait donc pu être lui présentée avant l’inhumation.
Le veuf aurait en effet voulu mettre dans le cercueil de sa femme un exemplaire de la Bible. Cet incident macabre ne serait pas le premier du genre. Les autorités ont souligné en revanche que le niveau culturel du département n’était pas aussi bas que le prétendent les médias nationaux puisqu’il s’agissait d’une Bible et non d’un dvd de Bienvenue chez les cht’is que l’on avait choisi pour accompagner la malheureuse dans son dernier voyage. Quant à Jack Lang, député de Boulogne-sur-Mer, il a décidé, pour dissiper l’atmosphère sinistre provoquée par cette nouvelle dans une région déjà sinistrée par la crise, de créer une grande nuit du Nord Vivant avec Georges Romero à la scénographie.

Israël frappe à Gaza, Moubarak approuve

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Fawzi Baroum n’a pas tort. En pleine attaque israélienne, le porte-parole du Hamas a dénoncé à la radio du mouvement islamiste « un complot ourdi » par Israël et l’Egypte, rappelant que 48 heures avant le déclenchement de l’opération, le président Hosni Moubarak avait reçu la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni. Quant au président de l’Autorité palestinienne, il insiste plutôt sur le fait que « le massacre aurait pu être évité si le Hamas avait accepté de renouveler la trêve ». En clair, Abbas impute au mouvement islamiste la responsabilité de l’escalade. Même le Hezbollah reste discret et se contente de déclarer qu’il n’a pas d’intention s’en mêler. Bref, autour du Hamas, les alliances sont plus complexes – et moins conformes au Choc des civilisations – qu’on ne le croit. Heureusement, il reste les journalistes occidentaux – et probablement, demain, les syndicats norvégiens – pour croire que les condamnations indignées entendues d’un bout à l’autre de la planète reflètent le consensus réel de la « communauté internationale ». Pour la galerie, on somme Israël d’arrêter les frais. Mais le message envoyé mezzo voce par les chancelleries à l’Etat hébreu est : « Faites le boulot mais faites le vite. » Et « bien », si l’on peut user d’un tel terme en l’espèce. De ce point de vue, la déclaration du Département d’Etat souhaitant que les raids israéliens ne fassent pas de victimes résume à peu près le mensonge diplomatique orchestré autour de l’opération « Plomb fondu[1. On peut se demander si ce ne sont pas les communicants de Tsahal qui ont fondu les plombs pour avoir choisi un nom pareil (même si en hébreu il évoque une chanson d’enfant et pas une torture médiévale). Et pourquoi pas opération « Huile bouillante » ou « Gaz moutarde » ?] ».

En réalité, tout le monde, y compris l’islamiste le plus fanatique, sait qu’aucun Etat ne peut laisser bombarder ses citoyens sans réagir. Mais une seule question passionne le monde entier, dirigeants et opinions confondus, même si ce n’est pas pour la même raison : est-ce reparti comme au Liban 2006 ? À Gaza, Téhéran, dans le sud du Liban et la « rue arabe », on l’espère bien. À Jérusalem, au Caire, Washington et dans beaucoup d’autres pays, on espère que cette fois-ci, Olmert et Livni ne rateront pas leur coup.

C’est que dans la région, les Israéliens ne sont pas les seuls à en avoir assez d’Ismaïl Haniyeh et sa bande. Parmi ceux qui veulent la peau du Hamas, les Egyptiens disputent âprement la première place aux Israéliens. Moubarak avait fait un effort pour supporter Arafat avec ses magouilles et chantages. Le mouvement islamiste lui a fait perdre sa patience de sphinx. Pour commencer, les Hamas boys lui rappellent fâcheusement ses propres Frères musulmans, mais ce n’est pas le plus grave. Le pire, c’est qu’ils ne sont pas raisonnables et que leurs petits calculs de guéguerres inter-palestiniennes risquent de réintroduire la question palestinienne dans la politique égyptienne, trente ans après que Sadate avait finement refilé cette patate chaude à Begin. Autrement dit, pour se maintenir au pouvoir, ils sont prêts à craquer l’allumette qui enflammera la poudrière.

À vrai dire, cela fait plus d’un an que Hosni Moubarak coopère avec Israël dans la mise en œuvre du blocus de Gaza – qui se serait révélé parfaitement inutile si la frontière égyptienne était restée ouverte. Certes, ni l’Egypte, ni Israël, ne peuvent détruire tous les tunnels ou verrouiller le Sinaï pour empêcher l’approvisionnement de trafiquants. Mais le Caire fait un effort considérable avec des résultats non négligeables.

Intermédiaires entre le Hamas et Israël dans les négociations pour la libération de Gilad Shalit, les Egyptiens ne cachent pas leur impatience et leur piètre opinion des islamistes gazaouites. Au Caire, les récentes revendications du Hamas – une liste de prisonniers qu’Israël devrait libérer pour récupérer Shalit – ont été interprétées exactement comme à Jérusalem, comme une manière de faire capoter les efforts pour le renouvellement de la trêve. Bref, le Hamas n’est pas sérieux et ça finit par lasser.

Du Caire à Amman, de Jérusalem à Washington, il était devenu clair ces dernières semaines que, sans épreuve de force, le Hamas ne reconduirait pas la trêve. Le refus d’abandonner la lutte armée est le cœur de la stratégie du mouvement islamiste. C’est sa principale différence avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas issue de l’OLP. Ce refus permet au Hamas de mobiliser les secteurs les plus radicaux de la société palestinienne mais surtout, il lui procure des alliés puissants à Téhéran, à Damas et au Liban et des sympathisants dans l’ensemble du monde arabe. Au pouvoir à Gaza depuis deux ans, le Hamas doit montrer que cette expérience ne l’a pas amolli.

C’est précisément ce choix en faveur de la lutte armée et les alliances qui vont avec qui ont mis le Hamas à l’index de la moitié du monde arabe, poussant Moubarak à donner son feu vert à l’opération israélienne – ou en tout cas, à ne pas émettre de véto –, mais aussi à servir d’enclume au marteau de Tsahal.

Mais l’action militaire ne peut se contenter d’être légitime. Elle doit être efficace. Cette fois-ci, Israël ne s’est pas assigné un but de guerre démesuré comme l’éradication des forces militaires du Hamas. Or, c’est à l’aune de l’ambition proclamée de détruire le Hezbollah que l’opération de l’été 2006 avait été jugée désastreuse. Face au Hamas, comme face au Hezbollah d’ailleurs, Israël ne mène pas une guerre de destruction mais des offensives plus ou moins réussies qui visent à contraindre l’adversaire au compromis. À tous ceux qui, dans deux jours, proclameront la défaite d’Israël, il n’est pas inutile de rappeler cette déclaration de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, après la guerre de l’été 2006 : si j’avais prévu la riposte israélienne, avait-il dit en substance, je n’aurais jamais déclenché l’affrontement. Preuve, si besoin en est, que la barbe et le turban n’empêchent nullement de faire des calculs et de faire les comptes. Peut-on imaginer meilleur plaidoyer en faveur d’une riposte disproportionnée ?

Le piège d’Huntington

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Samuel Huntington vient de s’éteindre sur l’île de Vineyard (Massachussetts) à l’âge de 81 ans. Si le politologue américain s’en va les mains vides, il nous laisse en revanche un bien lourd héritage : une nouvelle vision du monde. La parution au début des années 1990 du Choc des civilisations – et la fortune médiatique de l’ouvrage après le 11 septembre 2001 – est, en effet, l’un des événements majeurs dans l’histoire récente des idées politiques.

Dès la publication du livre, intellectuels, médias et opinions publiques en Occident se divisent en pro- et anti-Huntington. Mais le vénérable professeur de l’université d’Harvard (ancien conseiller de Jimmy Carter) ne s’est pas contenté d’établir une nouvelle grille de lecture de la géopolitique mondiale, il a posé les conditions et le cadre du débat. « Si le XIXe siècle a été marqué par le conflit des Etats-Nations et le XXe par l’affrontement des idéologies, écrit-il, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religion et race sont désormais des lignes de fracture. » De quoi faire regretter la Guerre froide : « La chute du communisme, résume-t-il, a fait disparaître l’ennemi commun de l’Occident et de l’islam, de sorte que chaque camp est désormais la principale menace de l’autre. » Pour Huntington, le problème de l’Occident n’est pas l’islamisme, c’est l’islam.

Quel trouble fête, cet Huntington ! Le monde entier s’apprêtait à goûter aux délices du droit-de-l’hommisme et du commerce, et voilà qu’un fâcheux la ramène avec ses histoires de religions, de cultures et autres sujets d’embrouilles. Sans autre forme de procès, beaucoup vouent alors aux gémonies l’idée de choc des civilisations, pour adopter la positive attitude. En 2005, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, commande un rapport et convoque un forum sur « l’Alliance des civilisations ». Ce faisant, pro- comme anti-, contribuent tous à la hauteur de leurs moyens à justifier la thèse d’Huntington, en accordant une importance inouïe à la question des civilisations dans les affaires internationales. Là où Sartre avait échoué à faire du marxisme « l’horizon indépassable de notre temps », Huntington a réussi : il a érigé la notion de civilisation en horizon indépassable de la politique. En clair, le camp du Bien est tombé la tête la première – et ne s’en est toujours pas rendu compte – dans le piège d’Huntington.

Il s’est bien trouvé ici et là des intellectuels pour remettre en cause le présupposé du politologue américain[1. On citera, notamment, l’excellente analyse de Marc Crépon : L’imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002.]. Mais leur voix singulière est restée inaudible quand, sur les plateaux de télévision, la mode était de poser la seule question qui vaille : « Le choc des civilisations, vous êtes pour ou contre ? » Avouons que le livre de Huntington se prêtait bien au jeu du barnum médiatique : simple, simpliste même, tenant tout entier dans une phrase écrite en 1993 dans la revue Foreign Affairs : « The conflicts of the future will occur along the cultural fault lines separating civilizations. » (Les conflits à venir se produiront le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations.)

La première difficulté tient à l’emploi inconditionnel qu’Huntington fait du futur. C’est une vieille lubie chez les intellectuels – à la fin du XVIIe siècle Spinoza écrivait dans le Tractatus : « Prophetiam nunquam prophetas doctiores reddidisse. » (Jamais la prophétie n’a rendu plus doctes les prophètes.) Or, Huntington se livre à des prédictions, rend ses oracles, prend des paris sur l’avenir, sans même avouer à un moment ou à un autre que son livre relève de ce genre littéraire mineur qu’on appelle la science-fiction. C’est le problème essentiel du Choc des civilisations – et, du même coup, l’une des raisons de l’engouement qu’il a suscité auprès des médias et du grand public : on prête une oreille d’autant plus attentive à Cassandre et à Jérémie qu’on ne comprend rien aux événements qui se succèdent autour de soi. Il est beaucoup plus vendeur d’expliquer la marche actuelle du monde suivant un prisme simple que d’essayer d’intégrer, dans la lignée de Fernand Braudel ou de Raymond Aron, la complexité de toutes les interactions à l’œuvre dans les relations internationales.

Il faut aussi se remettre en mémoire le contexte dans lequel est paru le livre. Non pas, comme on le croit aujourd’hui rétrospectivement, celui du 11 septembre 2001, mais celui du 9 novembre 1989… Face à Francis Fukuyama qui croit relire Hegel à l’ombre du mur de Berlin et proclame la fin de l’histoire, Huntington fourbit les armes : à l’ordre bipolaire qui avait fait les belles années de la Guerre froide, succède un désordre multipolaire dans lequel coexistent, pacifiquement ou pas, huit blocs qu’Huntington appelle « civilisations ». Civilisations, quézako ? C’est une notion hybride que le politologue d’Harvard a obtenue en mixant un peu de Braudel, un peu de Toynbee et beaucoup de Spengler. Son mécano théologico-ethnico-politique lui permet de diviser le monde en huit régions d’importance inégale : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et africaine. Dans ce partage du monde, le fait religieux occupe une place prépondérante. Huntington se veut disciple de Braudel, mais chez l’historien français, la religion n’est que l’un des traits de caractères d’une civilisation, une partie seulement de la grammaire subtile qui la constitue. Quand Braudel utilise la notion de civilisation pour décrire et comprendre la complexité du monde, Huntington la dote d’une existence, d’une individualité et d’une volonté propres. Il substantifie ce qui n’était jusqu’alors qu’un concept.

Le paradoxe d’Huntington nait ainsi du fait qu’il généralise à l’ensemble des sociétés concernées et, partant, au monde entier, le modèle théologico-politique que porte en lui tout radicalisme religieux (qu’il soit musulman, juif ou chrétien). Pour lui, le fondamentalisme a déjà gagné la partie et tous les progrès de ce que l’on appelait précisément au XVIIIe siècle la civilisation[2. C’est-à-dire le processus d’autonomisation du juridico-politique par rapport à tous les autres champs de la vie sociale.] sont voués à l’échec. L’islam – et non l’islamisme – voilà encore une fois l’ennemi pour Huntington…

La limite de cette théorie géopolitique, c’est la réalité elle-même. Huntington ne s’en embarrasse guère. Ainsi, comme la Turquie est membre de l’Otan depuis 1952 et qu’elle est arrimée au bloc occidental, la retire-t-il purement et simplement de la civilisation musulmane ? Non. Faut que ça rentre, quitte à forcer un peu. Dans le fond, Huntington voit une toute petite partie de la réalité à partir de laquelle il extrapole le reste. Or, en matière de choc des civilisations, on peut dire tout et son contraire : l’histoire et l’actualité sont d’inépuisables réservoirs d’exemples et de contre-exemples, de paradoxes et d’illustrations. Le Choc des civilisations, c’est une cosmogonie, un récit pour tous, de 7 à 77 ans. Et l’on peut justifier à partir de ce récit toutes les politiques possibles.

Pour autant, il se pourrait bien que le monde ne se laisse pas enfermer dans le système d’Huntington et continue à marcher comme il l’a fait jusqu’à présent, c’est-à-dire d’une manière assez chaotique et compliquée. Comme le dit Julien Freund, quand bien même elle est le présupposé de toute politique, la relation ami-ennemi n’est jamais fixée d’avance ni pour longtemps. Quant aux civilisations, on sait depuis Montesquieu qu’elles n’ont nullement besoin les unes des autres pour disparaître. Lorsqu’Alaric assiège Rome après l’avoir servie, l’Empire n’est déjà plus qu’un lointain souvenir et la civilisation romaine un tas de décombres. Les sociétés ne meurent pas en se cognant les unes aux autres, mais en se suicidant avec une patience et une lente ardeur qui forcent le respect.

Le malheur d’Huntington est d’avoir voulu endosser les habits du prophète et prédire l’imprédictible. Restent une grammaire simpliste du monde et huit bonnes grosses « civilisations », qu’il abandonne orphelines à ses zélateurs comme à ses détracteurs.

Grammaire des civilisations (ne)

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Six feet under

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C’est avec une émotion bien réelle que le Mouvement Contre La Méchanceté et Pour La Paix Dans Le Monde Et Ses Alentours (MCLMEPLPDLMESA) a accueilli cet après-midi la nouvelle de la disparition de Samuel Huntington. « Quand on pense que ce type-là était le responsable du choc des civilisations ! Le 11 septembre, c’est quand même lui ! Heureusement, cette page sombre de notre histoire se tourne aujourd’hui et l’élection de Barack Obama n’est pas étrangère à tout cela. » Le MCLMEPLPDLMESA a d’ores et déjà annoncé qu’il enverrait une délégation aux obsèques de l’ancien professeur d’Harvard qui devraient se tenir lundi à Martha’s Vineyard (Massachusetts). « Nous serons hyper vigilants, a déclaré Jean-Rachid Cohen-Bongo, président du MCLMEPLPDLMESA, et nous surveillerons le bon déroulement des funérailles de ce fauteur mondial de troubles. Que ces saloperies de yankees se le tiennent pour dit : s’ils n’enterrent pas cette crapule à six pieds sous terre, nous sommes prêts à aller jusqu’à l’affrontement. »

Bertrand Quentin

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Empêtré avec la Grande Armée dans la retraite de Russie, l’Empereur envoya à l’automne 1812 le général Quentin défendre Paris, alors assiégée par les Coalisés qui avaient regroupé pas moins de quatre bataillons de Bavards, leurs plus terribles supplétifs arméniens. Etablis à Antony, ils menaçaient de faire tomber la capitale. Contre toute attente, le général Quentin les attaqua par l’est – ce qui lui valut le titre de « Vainqueur du Grand Orient ». Il a joui d’un prestige inégalé jusqu’à sa retraite qu’il prit à l’âge de soixante-dix ans. Ingres (le plus mauvais peintre français, mais assez bon violoniste) le représente ici en habits de travail du dimanche.

Dominique Ingres, Portrait du général Quentin, 1814. Conservé au musée de la Rouflaquette de Jouy-en-Josas.

Conditionnel trépassé

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

Apocalypse, non !

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Cette année, le Père Noël a été bon avec moi : il m’a apporté un bonsaï plutôt que le coffret The Best of Mordillat et Prieur. Dans ma lettre annuelle, après avoir bien précisé que j’avais été sage durant près de 365 jours, je l’avais informé que je révélerais sa non-existence au monde entier s’il s’avisait de me livrer un opus des deux larrons. Car Arte ouvrant régulièrement son antenne à ces deux artistes, et en général à Noël, il m’avait été donné de voir quelques-unes de leurs émissions sponsorisées par mes impôts (enfin, si j’en avais payé).

Un beau jour – ou peut-être une nuit –, j’avais eu l’occasion de regarder un passage de Corpus Christi. Toutefois, l’imminence d’un trajet routier m’avait convaincu du risque de prendre le volant sous l’emprise de ce visionnage que je m’étais, du coup, décidé à écourter.

Aussi, je ne m’étonnai guère de ressentir un certain manque de vigilance au bout de quelques minutes devant Les origines du christianisme, diffusé quelques mois plus tard. Mais les vertus du produit étant multiples, je découvris qu’il traitait aussi bien l’insomnie persistante que la paresse intestinale, et surtout l’aveuglement intellectuel. En effet, au delà d’une mise en scène d’une austérité calvinienne, je percevais comme un message subliminal qui m’invitait à apostasier dans les meilleurs délais. Je déclinai toutefois l’invitation…

Léglise fo kel arète 2 dir nimporte koi MDR!!!! : telle est globalement la thèse qui sous-tend cette « œuvre ». Au siècle dernier, Alfred Loisy, théologien soucieux de faire convoler en justes noces Dieu le Père et la déesse Raison fit scandale – et fortune – en écrivant : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. » Du coup, Prieur et Mordillat ont immédiatement trouvé l’homme sympathique et, rien que pour se faire plaisir, ils lui ont consacré une hagiographie. Un webmarchand commence ainsi sa présentation de l’ouvrage consacré à Loisy : « Ouvrez ce livre, il fait peur. » Puisqu’on vous dit que ça sent le soufre ! Voilà ainsi la deuxième cause première de leur mission (la première cause première de tout étant, comme vous le savez, Dieu[1. Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia Q2 a3.]) : convaincre un monde trop crédule que des usurpateurs trahissent depuis vingt siècles la Bonne Nouvelle du Christ afin de maintenir les peuples dans l’ignorance crasse et les superstitions moyenâgeuses par la force et/ou par la ruse.

Concernant la forme, il faut saluer les infinies précautions par lesquelles nos deux artistes se prémunissent contre tout risque d’objectivité. S’inspirant tantôt de ces experts du pinceau qui retouchaient les photos des congrès de la IIIe Internationale au fil des épurations successives, tantôt de ces artistes du montage de texte qui, à partir d’extraits indubitablement découpés dans « Le songe d’une nuit d’été », composaient un truc comme ça : « ToN/FIls/cONtrE/1 MilLioN/d’€/ pRévIenS/lEs/fLiCs /eT/Il EST/MorT », nos deux réalisateurs ont su tirer profit des « merveilleuses avancées technologiques » en matière d’image, faisant preuve d’une dextérité qui ringardise ad aeternam les procureurs de toutes les inquisitions, de tous les procès staliniens, de tous les procès révolutionnaires.

Si les outils ont évolué, les méthodes sont les mêmes : on récolte des témoignages qu’on accommode en fonction de la thèse à démontrer. Lorsqu’on se hasarde à consulter un historien ou exégète un peu trop nuancé, on conserve quelques bouts de phrases, on les plonge hors de leur contexte, de façon à pouvoir en travestir le sens. Quoi qu’il arrive, les premières et dernières salves sont réservées à l’accusation. S’il y en a que ça gêne, ils n’ont qu’à zapper sur TF1 ! Ici, la vérité aura l’épaisseur d’une tranche de cornichon au milieu d’un Big Mac : ça suffit bien comme ça.

À propos d’herméneutique, on pourra constater que la méthode d’Arius est scrupuleusement appliquée : on isole une phrase afin de lui faire dire le contraire de l’ensemble du propos. Le principe d’exégèse suivant lequel le tout éclaire le particulier est balayé d’un revers de main. En outre, la lecture la plus stupidement littérale sera privilégiée : on feint d’ignorer la dimension théologique des récits pour monter en épingle le moindre épisode violant les codes de bonne conduite du camp du Bien et du Progrès

Voilà quelques unes des grosses ficelles avec lesquelles nos duettistes animent leur marionnette. L’intervention d’universitaires spécialistes en démontage d’Eglise apporte au documentaire une caution que bien peu osent contester.

Voilà donc pourquoi je ne me suis même pas donné de regarder plus d’un épisode et demi d’Apocalypse, le Mordillat-Prieur de l’année qui, une fois de plus, a doctement expliqué à quelques millions de Français catholiques et trois ou quatre douzaines de millions de sympathisants pourquoi ils étaient forcément liberticides et ontologiquement antisémites.

Maintenant, en ces temps de crise financière, peut-on faire la fine bouche devant la P.M.E. Mordillat, Prieur & Fils qui fait vivre une équipe de tâcherons du copier-coller vidéo ? Que nenni. Cependant, il serait sans doute judicieux de revoir le positionnement de leurs films dans le commerce : plutôt que de les placer dans le rayon religion des FNAC ou de la Procure, on ferait mieux de les merchandiser dans les boutiques de farces et attrapes, entre une valise de magicien et le petit moine qui, lorsqu’on lui appuie sur la tête…

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Chevillard emballe

5

Noël oblige, il sera un peu trop pardonné à tous ceux qui n’ont pas encore suivi les impératifs conseils de lecture de Bruno Maillé concernant les trois notes quotidiennes d’Eric Chevillard. Non seulement son blog reste ouvert pendant les fêtes, mais en plus, l’auteur y laisse entendre que ses petits chefs d’œuvre seront bientôt accessibles à tous, y compris les plus rétifs à internet : « Ces notes, écrit-il, devaient être prochainement imprimées, je n’y renonce pas mais j’envisage maintenant de les vendre plutôt à l’unité avec un chocolat dedans et un petit emballage argenté ou doré en papillote. » Malgré cette mise au point formelle de l’auteur, une rumeur persistante assure qu’il aurait colligé ses bréviotes sous une forme plus traditionnelle, un livre quoi, à paraître en janvier chez les excellentes éditions de l’Arbre Vengeur, dont nous vous avions déjà dit beaucoup de bien, puisque éditrices d’inédits de Chesterton et Jules Renard et même de badges à leurs effigies…

Le trouillomètre à zéro

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Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

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Bienvenue à la ch’morgue

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La fermeture administrative de la morgue de Lens a été décidée samedi 27 décembre, suite à la demande d’un mari dont l’épouse autopsiée n’avait pas été recousue et n’avait donc pu être lui présentée avant l’inhumation.
Le veuf aurait en effet voulu mettre dans le cercueil de sa femme un exemplaire de la Bible. Cet incident macabre ne serait pas le premier du genre. Les autorités ont souligné en revanche que le niveau culturel du département n’était pas aussi bas que le prétendent les médias nationaux puisqu’il s’agissait d’une Bible et non d’un dvd de Bienvenue chez les cht’is que l’on avait choisi pour accompagner la malheureuse dans son dernier voyage. Quant à Jack Lang, député de Boulogne-sur-Mer, il a décidé, pour dissiper l’atmosphère sinistre provoquée par cette nouvelle dans une région déjà sinistrée par la crise, de créer une grande nuit du Nord Vivant avec Georges Romero à la scénographie.

Israël frappe à Gaza, Moubarak approuve

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Fawzi Baroum n’a pas tort. En pleine attaque israélienne, le porte-parole du Hamas a dénoncé à la radio du mouvement islamiste « un complot ourdi » par Israël et l’Egypte, rappelant que 48 heures avant le déclenchement de l’opération, le président Hosni Moubarak avait reçu la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni. Quant au président de l’Autorité palestinienne, il insiste plutôt sur le fait que « le massacre aurait pu être évité si le Hamas avait accepté de renouveler la trêve ». En clair, Abbas impute au mouvement islamiste la responsabilité de l’escalade. Même le Hezbollah reste discret et se contente de déclarer qu’il n’a pas d’intention s’en mêler. Bref, autour du Hamas, les alliances sont plus complexes – et moins conformes au Choc des civilisations – qu’on ne le croit. Heureusement, il reste les journalistes occidentaux – et probablement, demain, les syndicats norvégiens – pour croire que les condamnations indignées entendues d’un bout à l’autre de la planète reflètent le consensus réel de la « communauté internationale ». Pour la galerie, on somme Israël d’arrêter les frais. Mais le message envoyé mezzo voce par les chancelleries à l’Etat hébreu est : « Faites le boulot mais faites le vite. » Et « bien », si l’on peut user d’un tel terme en l’espèce. De ce point de vue, la déclaration du Département d’Etat souhaitant que les raids israéliens ne fassent pas de victimes résume à peu près le mensonge diplomatique orchestré autour de l’opération « Plomb fondu[1. On peut se demander si ce ne sont pas les communicants de Tsahal qui ont fondu les plombs pour avoir choisi un nom pareil (même si en hébreu il évoque une chanson d’enfant et pas une torture médiévale). Et pourquoi pas opération « Huile bouillante » ou « Gaz moutarde » ?] ».

En réalité, tout le monde, y compris l’islamiste le plus fanatique, sait qu’aucun Etat ne peut laisser bombarder ses citoyens sans réagir. Mais une seule question passionne le monde entier, dirigeants et opinions confondus, même si ce n’est pas pour la même raison : est-ce reparti comme au Liban 2006 ? À Gaza, Téhéran, dans le sud du Liban et la « rue arabe », on l’espère bien. À Jérusalem, au Caire, Washington et dans beaucoup d’autres pays, on espère que cette fois-ci, Olmert et Livni ne rateront pas leur coup.

C’est que dans la région, les Israéliens ne sont pas les seuls à en avoir assez d’Ismaïl Haniyeh et sa bande. Parmi ceux qui veulent la peau du Hamas, les Egyptiens disputent âprement la première place aux Israéliens. Moubarak avait fait un effort pour supporter Arafat avec ses magouilles et chantages. Le mouvement islamiste lui a fait perdre sa patience de sphinx. Pour commencer, les Hamas boys lui rappellent fâcheusement ses propres Frères musulmans, mais ce n’est pas le plus grave. Le pire, c’est qu’ils ne sont pas raisonnables et que leurs petits calculs de guéguerres inter-palestiniennes risquent de réintroduire la question palestinienne dans la politique égyptienne, trente ans après que Sadate avait finement refilé cette patate chaude à Begin. Autrement dit, pour se maintenir au pouvoir, ils sont prêts à craquer l’allumette qui enflammera la poudrière.

À vrai dire, cela fait plus d’un an que Hosni Moubarak coopère avec Israël dans la mise en œuvre du blocus de Gaza – qui se serait révélé parfaitement inutile si la frontière égyptienne était restée ouverte. Certes, ni l’Egypte, ni Israël, ne peuvent détruire tous les tunnels ou verrouiller le Sinaï pour empêcher l’approvisionnement de trafiquants. Mais le Caire fait un effort considérable avec des résultats non négligeables.

Intermédiaires entre le Hamas et Israël dans les négociations pour la libération de Gilad Shalit, les Egyptiens ne cachent pas leur impatience et leur piètre opinion des islamistes gazaouites. Au Caire, les récentes revendications du Hamas – une liste de prisonniers qu’Israël devrait libérer pour récupérer Shalit – ont été interprétées exactement comme à Jérusalem, comme une manière de faire capoter les efforts pour le renouvellement de la trêve. Bref, le Hamas n’est pas sérieux et ça finit par lasser.

Du Caire à Amman, de Jérusalem à Washington, il était devenu clair ces dernières semaines que, sans épreuve de force, le Hamas ne reconduirait pas la trêve. Le refus d’abandonner la lutte armée est le cœur de la stratégie du mouvement islamiste. C’est sa principale différence avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas issue de l’OLP. Ce refus permet au Hamas de mobiliser les secteurs les plus radicaux de la société palestinienne mais surtout, il lui procure des alliés puissants à Téhéran, à Damas et au Liban et des sympathisants dans l’ensemble du monde arabe. Au pouvoir à Gaza depuis deux ans, le Hamas doit montrer que cette expérience ne l’a pas amolli.

C’est précisément ce choix en faveur de la lutte armée et les alliances qui vont avec qui ont mis le Hamas à l’index de la moitié du monde arabe, poussant Moubarak à donner son feu vert à l’opération israélienne – ou en tout cas, à ne pas émettre de véto –, mais aussi à servir d’enclume au marteau de Tsahal.

Mais l’action militaire ne peut se contenter d’être légitime. Elle doit être efficace. Cette fois-ci, Israël ne s’est pas assigné un but de guerre démesuré comme l’éradication des forces militaires du Hamas. Or, c’est à l’aune de l’ambition proclamée de détruire le Hezbollah que l’opération de l’été 2006 avait été jugée désastreuse. Face au Hamas, comme face au Hezbollah d’ailleurs, Israël ne mène pas une guerre de destruction mais des offensives plus ou moins réussies qui visent à contraindre l’adversaire au compromis. À tous ceux qui, dans deux jours, proclameront la défaite d’Israël, il n’est pas inutile de rappeler cette déclaration de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, après la guerre de l’été 2006 : si j’avais prévu la riposte israélienne, avait-il dit en substance, je n’aurais jamais déclenché l’affrontement. Preuve, si besoin en est, que la barbe et le turban n’empêchent nullement de faire des calculs et de faire les comptes. Peut-on imaginer meilleur plaidoyer en faveur d’une riposte disproportionnée ?

Le piège d’Huntington

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Samuel Huntington vient de s’éteindre sur l’île de Vineyard (Massachussetts) à l’âge de 81 ans. Si le politologue américain s’en va les mains vides, il nous laisse en revanche un bien lourd héritage : une nouvelle vision du monde. La parution au début des années 1990 du Choc des civilisations – et la fortune médiatique de l’ouvrage après le 11 septembre 2001 – est, en effet, l’un des événements majeurs dans l’histoire récente des idées politiques.

Dès la publication du livre, intellectuels, médias et opinions publiques en Occident se divisent en pro- et anti-Huntington. Mais le vénérable professeur de l’université d’Harvard (ancien conseiller de Jimmy Carter) ne s’est pas contenté d’établir une nouvelle grille de lecture de la géopolitique mondiale, il a posé les conditions et le cadre du débat. « Si le XIXe siècle a été marqué par le conflit des Etats-Nations et le XXe par l’affrontement des idéologies, écrit-il, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religion et race sont désormais des lignes de fracture. » De quoi faire regretter la Guerre froide : « La chute du communisme, résume-t-il, a fait disparaître l’ennemi commun de l’Occident et de l’islam, de sorte que chaque camp est désormais la principale menace de l’autre. » Pour Huntington, le problème de l’Occident n’est pas l’islamisme, c’est l’islam.

Quel trouble fête, cet Huntington ! Le monde entier s’apprêtait à goûter aux délices du droit-de-l’hommisme et du commerce, et voilà qu’un fâcheux la ramène avec ses histoires de religions, de cultures et autres sujets d’embrouilles. Sans autre forme de procès, beaucoup vouent alors aux gémonies l’idée de choc des civilisations, pour adopter la positive attitude. En 2005, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, commande un rapport et convoque un forum sur « l’Alliance des civilisations ». Ce faisant, pro- comme anti-, contribuent tous à la hauteur de leurs moyens à justifier la thèse d’Huntington, en accordant une importance inouïe à la question des civilisations dans les affaires internationales. Là où Sartre avait échoué à faire du marxisme « l’horizon indépassable de notre temps », Huntington a réussi : il a érigé la notion de civilisation en horizon indépassable de la politique. En clair, le camp du Bien est tombé la tête la première – et ne s’en est toujours pas rendu compte – dans le piège d’Huntington.

Il s’est bien trouvé ici et là des intellectuels pour remettre en cause le présupposé du politologue américain[1. On citera, notamment, l’excellente analyse de Marc Crépon : L’imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002.]. Mais leur voix singulière est restée inaudible quand, sur les plateaux de télévision, la mode était de poser la seule question qui vaille : « Le choc des civilisations, vous êtes pour ou contre ? » Avouons que le livre de Huntington se prêtait bien au jeu du barnum médiatique : simple, simpliste même, tenant tout entier dans une phrase écrite en 1993 dans la revue Foreign Affairs : « The conflicts of the future will occur along the cultural fault lines separating civilizations. » (Les conflits à venir se produiront le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations.)

La première difficulté tient à l’emploi inconditionnel qu’Huntington fait du futur. C’est une vieille lubie chez les intellectuels – à la fin du XVIIe siècle Spinoza écrivait dans le Tractatus : « Prophetiam nunquam prophetas doctiores reddidisse. » (Jamais la prophétie n’a rendu plus doctes les prophètes.) Or, Huntington se livre à des prédictions, rend ses oracles, prend des paris sur l’avenir, sans même avouer à un moment ou à un autre que son livre relève de ce genre littéraire mineur qu’on appelle la science-fiction. C’est le problème essentiel du Choc des civilisations – et, du même coup, l’une des raisons de l’engouement qu’il a suscité auprès des médias et du grand public : on prête une oreille d’autant plus attentive à Cassandre et à Jérémie qu’on ne comprend rien aux événements qui se succèdent autour de soi. Il est beaucoup plus vendeur d’expliquer la marche actuelle du monde suivant un prisme simple que d’essayer d’intégrer, dans la lignée de Fernand Braudel ou de Raymond Aron, la complexité de toutes les interactions à l’œuvre dans les relations internationales.

Il faut aussi se remettre en mémoire le contexte dans lequel est paru le livre. Non pas, comme on le croit aujourd’hui rétrospectivement, celui du 11 septembre 2001, mais celui du 9 novembre 1989… Face à Francis Fukuyama qui croit relire Hegel à l’ombre du mur de Berlin et proclame la fin de l’histoire, Huntington fourbit les armes : à l’ordre bipolaire qui avait fait les belles années de la Guerre froide, succède un désordre multipolaire dans lequel coexistent, pacifiquement ou pas, huit blocs qu’Huntington appelle « civilisations ». Civilisations, quézako ? C’est une notion hybride que le politologue d’Harvard a obtenue en mixant un peu de Braudel, un peu de Toynbee et beaucoup de Spengler. Son mécano théologico-ethnico-politique lui permet de diviser le monde en huit régions d’importance inégale : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et africaine. Dans ce partage du monde, le fait religieux occupe une place prépondérante. Huntington se veut disciple de Braudel, mais chez l’historien français, la religion n’est que l’un des traits de caractères d’une civilisation, une partie seulement de la grammaire subtile qui la constitue. Quand Braudel utilise la notion de civilisation pour décrire et comprendre la complexité du monde, Huntington la dote d’une existence, d’une individualité et d’une volonté propres. Il substantifie ce qui n’était jusqu’alors qu’un concept.

Le paradoxe d’Huntington nait ainsi du fait qu’il généralise à l’ensemble des sociétés concernées et, partant, au monde entier, le modèle théologico-politique que porte en lui tout radicalisme religieux (qu’il soit musulman, juif ou chrétien). Pour lui, le fondamentalisme a déjà gagné la partie et tous les progrès de ce que l’on appelait précisément au XVIIIe siècle la civilisation[2. C’est-à-dire le processus d’autonomisation du juridico-politique par rapport à tous les autres champs de la vie sociale.] sont voués à l’échec. L’islam – et non l’islamisme – voilà encore une fois l’ennemi pour Huntington…

La limite de cette théorie géopolitique, c’est la réalité elle-même. Huntington ne s’en embarrasse guère. Ainsi, comme la Turquie est membre de l’Otan depuis 1952 et qu’elle est arrimée au bloc occidental, la retire-t-il purement et simplement de la civilisation musulmane ? Non. Faut que ça rentre, quitte à forcer un peu. Dans le fond, Huntington voit une toute petite partie de la réalité à partir de laquelle il extrapole le reste. Or, en matière de choc des civilisations, on peut dire tout et son contraire : l’histoire et l’actualité sont d’inépuisables réservoirs d’exemples et de contre-exemples, de paradoxes et d’illustrations. Le Choc des civilisations, c’est une cosmogonie, un récit pour tous, de 7 à 77 ans. Et l’on peut justifier à partir de ce récit toutes les politiques possibles.

Pour autant, il se pourrait bien que le monde ne se laisse pas enfermer dans le système d’Huntington et continue à marcher comme il l’a fait jusqu’à présent, c’est-à-dire d’une manière assez chaotique et compliquée. Comme le dit Julien Freund, quand bien même elle est le présupposé de toute politique, la relation ami-ennemi n’est jamais fixée d’avance ni pour longtemps. Quant aux civilisations, on sait depuis Montesquieu qu’elles n’ont nullement besoin les unes des autres pour disparaître. Lorsqu’Alaric assiège Rome après l’avoir servie, l’Empire n’est déjà plus qu’un lointain souvenir et la civilisation romaine un tas de décombres. Les sociétés ne meurent pas en se cognant les unes aux autres, mais en se suicidant avec une patience et une lente ardeur qui forcent le respect.

Le malheur d’Huntington est d’avoir voulu endosser les habits du prophète et prédire l’imprédictible. Restent une grammaire simpliste du monde et huit bonnes grosses « civilisations », qu’il abandonne orphelines à ses zélateurs comme à ses détracteurs.

Grammaire des civilisations (ne)

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Six feet under

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C’est avec une émotion bien réelle que le Mouvement Contre La Méchanceté et Pour La Paix Dans Le Monde Et Ses Alentours (MCLMEPLPDLMESA) a accueilli cet après-midi la nouvelle de la disparition de Samuel Huntington. « Quand on pense que ce type-là était le responsable du choc des civilisations ! Le 11 septembre, c’est quand même lui ! Heureusement, cette page sombre de notre histoire se tourne aujourd’hui et l’élection de Barack Obama n’est pas étrangère à tout cela. » Le MCLMEPLPDLMESA a d’ores et déjà annoncé qu’il enverrait une délégation aux obsèques de l’ancien professeur d’Harvard qui devraient se tenir lundi à Martha’s Vineyard (Massachusetts). « Nous serons hyper vigilants, a déclaré Jean-Rachid Cohen-Bongo, président du MCLMEPLPDLMESA, et nous surveillerons le bon déroulement des funérailles de ce fauteur mondial de troubles. Que ces saloperies de yankees se le tiennent pour dit : s’ils n’enterrent pas cette crapule à six pieds sous terre, nous sommes prêts à aller jusqu’à l’affrontement. »

Bertrand Quentin

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Empêtré avec la Grande Armée dans la retraite de Russie, l’Empereur envoya à l’automne 1812 le général Quentin défendre Paris, alors assiégée par les Coalisés qui avaient regroupé pas moins de quatre bataillons de Bavards, leurs plus terribles supplétifs arméniens. Etablis à Antony, ils menaçaient de faire tomber la capitale. Contre toute attente, le général Quentin les attaqua par l’est – ce qui lui valut le titre de « Vainqueur du Grand Orient ». Il a joui d’un prestige inégalé jusqu’à sa retraite qu’il prit à l’âge de soixante-dix ans. Ingres (le plus mauvais peintre français, mais assez bon violoniste) le représente ici en habits de travail du dimanche.

Dominique Ingres, Portrait du général Quentin, 1814. Conservé au musée de la Rouflaquette de Jouy-en-Josas.