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Hollande a déjà oublié son discours du Bourget

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Photo : Guillaume Peltier

A la veille de la probable déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy, son principal concurrent a réussi à mettre tous les projecteurs de son côté, avec l’aide involontaire du journal britannique The Guardian.
Ses propos rapportés par le quotidien de centre-gauche détonnent déjà de ce côté-ci de la Manche : sous le titre « François Hollande cherche à rassurer le Royaume-Uni et la City de Londres », le favori des sondages fait ni plus ni moins allégeance aux marchés financiers. Le brillant tribun du Bourget qui pérorait sur le thème « Mon ennemi, c’est le monde de la finance » retrouve les bons vieux revirements mitterrandiens, sans prendre la précaution d’attendre son élection pour annoncer la somme de ses reniements. Au Guardian[1. Le choix d’un medium britannique pour une sortie aussi tonitruante pose néanmoins une question de fond : l’équipe de campagne de Hollande croit-elle que le peuple ne lit pas la presse étrangère, même traduite ?], Hollande confesse ne pas avoir d’ambitions sociales démesurées et relègue sa harangue anti-financière au rang de passage obligé pour tous les candidats à la présidentielle française.

D’ailleurs, l’impétrant se défend de tout ancrage à la gauche de la gauche, assumant son image de social-démocrate bon teint, fidèle au discours d’Obama sur Wall Street, dont il dit partager « les conseillers ». Connaissant la proximité du président américain avec des pans entiers de la finance américaine, l’aveu a de quoi rassurer les investisseurs Outre-Manche. Certes, ses propos plus nuancés sur Tony Blair – dont il vante la politique de soutien aux services publics tout en déplorant la croyance dans l’illusion lyrique d’une autorégulation des marchés- lui laissent une certaine marge de manœuvre pour complaire à ses alliés « degauche » (Verts, Front de Gauche…).

Mais l’essentiel de l’article du Guardian, ce que toutes les rédactions reproduisent avec envie et jubilation, ce sont ces quelques phrases à très fort potentiel explosif : « Les années 80 étaient une autre époque, il y avait eu 23 ans de droite au pouvoir, c’était la guerre froide et Mitterrand a nommé des communistes au gouvernement. Aujourd’hui, il n’y a pas de communistes en France… ». Attendez, le meilleur est à venir : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

Dans des conditions de campagne normales, on y verrait de la nitroglycérine pour électorat de gauche déboussolé. Ainsi, l’aile gauche du PS n’a plus que ses yeux pour pleurer, son candidat revenant aux premières amours qu’il n’a au demeurant jamais vraiment quittées : Mitterrand (au pouvoir, pas celui qui fustige l’argent corrupteur avec la verve de Péguy)- Delors-Jospin. Retour aux années 1980, celles de Vive la crise !, du creusement des inégalités sociales par la gauche, du renoncement à son « changer la vie » et de la libéralisation des mouvements de capitaux sur le vieux continent, le tout sur fond d’Acte unique européen adopté en entonnant l’Hymne à la joie. Au passage, on peut saluer la remarquable honnêteté de Hollande qui, contrairement à son rival bougon Mélenchon, ne se paie pas de mots sur les années Mitterrand.

En quelques mots, il dresse un bilan parfaitement exact des deux septennats de Tonton. Qu’il le revendique pour en faire la martingale de sa future victoire, voilà qui semble a priori moins compréhensible, sinon à vouloir empiéter sur les terres centristes pour priver François Bayrou de second tour. Après tout, l’idée n’est pas si farfelue qu’il n’y paraît. Moyennant quelques haussements d’épaule à gauche, de la part de Mélenchon et de la direction du PC, laquelle se targue de « 130 000 adhérents » dont on ne voit plus la couleur depuis vingt ans, le calcul pourrait s’avérer payant. Car Hollande n’a pas de réel adversaire à gauche, du moins personne capable de le dépasser au premier tour, condition sine qua non de l’anticapitalisme incantatoire du Mitterrand de 1981. Il y aurait bien Marine Le Pen, qui, à défaut de séduire les édiles de province, capte l’électorat ouvrier naguère dévolu au PC, mais l’étiage très faible de Sarkozy en fait une menace pour l’UMP, pas pour un Parti Socialiste jamais aussi sûr de lui-même.

Et en cas de second tour Hollande-Sarkozy, si l’on en croit les sondages, le match serait plié. A fortiori si le candidat étiqueté socialiste mise sur l’antisarkozysme triomphant, avec une gaine de sécurité sur son flanc centriste, il n’y a plus guère de suspens à attendre, malgré le boulevard que Hollande ouvre à Sarkozy sur le refrain des élites contre le peuple, déjà brillamment joué par Henri Guaino. Quant aux militants « degauche » sincèrement en quête d’une alternative au réformisme de marché, victoire ou pas, ceux-là en seront pour leurs frais. Depuis 1983, à force de jouer les dindons de la farce, ils savent qu’on gagne avec les mots de Chevènement… avant de gouverner avec Attali. Cette fois-ci, l’hypocrisie n’aura duré qu’un temps. C’est sans doute aussi cela, le président « normal »

Vade retro Marinas !

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Photo : Claude37

À l’approche de l’élection présidentielle, le message est on ne peut plus explicite : il faut reconquérir l’électorat catholique déçu par le sarkozysme, une tâche notamment confiée à Christine Boutin, ralliée de fraîche date au Président de la République.
Un peu de catholiques, quelques juifs, des Arméniens, et la sauce électorale devrait prendre. Seulement, il est devenu difficile, au sein de la majorité, de trouver la personne idoine, entendez un représentant de la nation qui n’ait pas peur d’affirmer ses valeurs catholiques et qui puisse convaincre les siens des bonnes dispositions de Nicolas Sarkozy à leur égard.
On connaît bien la catholicité de certains, mais elle fut tant de fois mise sous le boisseau qu’il n’en reste en réalité pas grand-chose. François Fillon a cru bon de préciser qu’il n’assistait pas à la messe tous les dimanches, Nadine Morano a rapidement laissé tomber le masque en se battant corps et âme pour le mariage homosexuel et on raconte que Luc Chatel n’ose même plus serrer la main aux curés de peur d’en sembler trop proche. Il en restait bien quelques-uns, de la droite populaire, mais c’eût été assurément caricatural.

En désespoir de cause, l’UMP a fait le choix du député des Yvelines, Étienne Pinte, ancien maire de Versailles, chargé de draguer un électorat qui attendait beaucoup d’un président pour lequel il avait majoritairement voté et qui s’est retrouvé, à l’instar de tant d’autres, largement déçu. Sans aucun doute jure-t-il désormais qu’on ne l’y prendra plus, souvenir amer de l’introduction de la « théorie du genre » à l’École ou encore des dérogations accordées par la nouvelle loi de bioéthique sur les cellules souches embryonnaires.

Étienne Pinte a pris son rôle très au sérieux et publie ces jours-ci un ouvrage au titre éloquent : Extrême droite, pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire (L’Atelier). Si Paris vaut bien une messe, un maroquin vaut bien un livre – pour lequel le parlementaire s’est adjoint les services du père Jacques Turck. De fait, Pinte a bien besoin d’un supplément d’âme – et de crédibilité –, lui qui est à la défense du catholicisme ce que le Parti socialiste est désormais à la protection des ouvriers ! Il fut en effet de ceux qui votèrent en faveur de la loi Veil en 1975 : quoi qu’on pense de ce texte, un fait d’arme « pas très catholique » pour qui connaît son catéchisme.
Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. En somme, rien de ce que promeut l’UMP aujourd’hui.

De cela, il n’est pas question dans le livre. En revanche les clichés abondent. L’extrême droite serait incompatible avec la doctrine sociale de l’Église parce qu’elle prônerait l’exclusion de l’étranger, rejetterait la mondialisation et participerait de valeurs implicitement antisémites et explicitement islamophobes. Possible, mais en admettant que ce rappel au règlement dissuade les catholiques tentés par le vote frontiste, il n’est pas certain qu’il les ramène au bercail sarkozyste. Beaucoup pensent en effet que plus personne, ni dans la société, ni dans le monde politique ne défend leurs valeurs – auxquelles il est même suspect de se référer. À chaque fois que le débat public a porté sur des thèmes qui leur importaient, ils se sont sentis abandonnés et plus encore inaudibles. Où était Étienne Pinte dans ces moments là ?

Chrétien, trop chrétien

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« Nous tendons toujours aux choses défendues et convoitons ce qui nous est interdit », écrivait le païen Ovide. Si nous avions médité cette phrase comme il convient, bien des clichés sur le christianisme se seraient dissipés dans l’air. Nous aurions évité de nous livrer à des interprétations salonardes sur la religion préférée du pape, ou de répéter cette idée nietzschéenne – merveilleuse sous la plume de Nietzsche, mais effroyable dans la bouche de ses disciples – suivant laquelle le christianisme aurait porté atteinte au désir. Disons plutôt que Jésus-Christ nous a permis de renouveler notre stock d’interdits. Le christianisme nous a délivrés de cette croix : savoir ce qu’il ne faut pas désirer. Nous avons donc écouté les prêtres, et nous nous sommes mis à convoiter les choses en cachette, conformément à la loi universelle du désir.

On dira qu’une telle civilisation s’est illustrée par une série de méfaits historiques. Il est certain que la religion chrétienne ne nous a pas rendus moins bêtes et moins violents que tous les autres. Sur le plan général, qui est celui de l’amélioration de l’espèce humaine, la chose est sans espoir. Du moins avons-nous développé de mauvais sentiments en nous-mêmes, ce qui nous a permis d’écrire de bons livres.

Aussi est-il désolant d’entendre l’ancien locataire de la place Beauvau évoquer le christianisme en termes de valeurs. Cette bondieuserie me heurte. Elle semble accréditer la thèse que notre civilisation est supérieure en raison desdites valeurs, ce qui prouve que certains chrétiens ne comprennent rien à leur propre religion. C’est évidemment ennuyeux, surtout lorsque l’on prétend prendre sa défense. Le bigot entend éclairer l’avenir à coups de valeurs et de convictions morales. Le vrai chrétien n’a pas cette certitude. Comme Pascal, comme l’immense Kierkegaard, il sait que la certitude est une vaste plaisanterie. Le prêchi-prêcha christianisant de droite paraît conforme à notre civilisation chrétienne, elle n’en est que la face malhonnête et lugubre. La bondieuserie se trompe sur le bon usage des interdits, mais Dieu, qui est un grand pervers doublé d’un grand artiste, reconnaîtra les siens.

Pourquoi je défends Guéant

Photo : Sénat.

Et un de plus ! Les propos de Claude Guéant nous valent un nouveau procès en diabolisation. « Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc dit notre affreux devant les étudiants de l’UNI en dénonçant le sinistre relativisme. Et la querelle est partie comme le lait sur le feu d’une manière aussi prévisible que lassante.

Je ne suis pas certain que la gauche gagne à multiplier ces polémiques qui finissent par laisser penser qu’un ordre moral règne et que certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public. La délectation avec laquelle toutes les bonnes consciences morales montent à la tribune avec de somptueux effets de manche fait presque peine à voir au regard d’un propos que le péquin moyen – et je m’intègre sans vergogne à la liste – pourrait fort bien interpréter comme : « Je préfère vivre dans un pays des droits de l’homme et de la femme plutôt que dans une dictature théocratique. »
Mais Guéant a eu le malheur d’utiliser le mot « civilisation » ! Grave crime en effet qui suggère l’idée d’un « choc des civilisations », qui rappelle l’idéologie du colonialisme, qui, donc, promeut le néo-colonialisme ![access capability= »lire_inedits »] On a alors assisté, dans la minute, à de savantes analyses montrant que le terme était inadéquat, erroné, injurieux. Et donc que Guéant était à la fois inculte, bête et méchant.

Devant cet assaut d’un moralisme un peu trop suspect de cynisme, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de prendre la défense du méchant ! Pour dire deux choses.
1) La défense de l’équivalence des civilisations ne m’est pas plus sympathique que l’affirmation de leur hiérarchie. Il faut relire Oswald Spengler (Le Déclin de l’Occident, 1918-1922) qui défendait l’idée que les civilisations étaient des « organismes » obéissant à un rythme biologique identique : naissance, croissance et déclin. Entre elles, nulle comparaison n’est possible, puisqu’elles n’ont aucun rapport. Cette équivalence-là est tout aussi périlleuse que l’idée de supériorité, car elle conçoit chaque civilisation comme une entité fermée sur elle-même. C’est l’origine intellectuelle du différentialisme culturel, où l’on respecte tellement les différences qu’on finit par ne même plus se causer !

2) Ensuite, il faut tout de même admettre une supériorité incontestable de la civilisation occidentale sur les autres – et là, je me lâche ! : elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est par là que l’on peut sortir de la vaine polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond, sinon le relativisme lui-même, du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr. Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il est censé raconter l’épopée : que valent Achille et Agamemnon, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyper-révolutionnaires de la démocratie et des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc. : la liste est longue. Et ce parcours est toujours balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont, pour le meilleur comme pour le pire, les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique. Et là on y est presque.[/access]

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Fillon n’a pas lâché Guéant, en revanche, il s’est lâché…

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On a beaucoup commenté depuis hier, un petit bout de phrase extraite de l’interview du Monde pour en déduire, le plus souvent, que François Fillon marquait sa différence avec Claude Guéant au sujet de la polémique-que-vous-savez.

Distance, peut-être plutôt riquiqui : en réalité, Fillon s’en tient au minimum syndical. A la question : « Auriez-vous parlé d’inégalité entre les civilisations comme Claude Guéant l’a fait ? » Il répond très softement : « Sans doute pas. Mais on peut prendre les propos de Claude Guéant et en débattre sans jeter des anathèmes. » Pas de quoi fantasmer, donc comme le font Bayrou et beaucoup de mes confrères les prémisses d’une division profonde dans l’actuelle majorité.

On n’a beaucoup moins commenté, et c’est bien dommage, la fin de la réponse du premier ministre à cette même question. Et pourtant François Fillon s’y révélait beaucoup plus explicite que ne l’avait été Guéant : « Le sujet c’est la défense d’un certain nombre de valeurs conquises par nos parents et grands-parents et qui sont menacées de deux façons. D’abord par l’encouragement au communautarisme. Ensuite par le relativisme, qui conduit à considérer qu’on doit accepter des comportements contraires à des valeurs qui sont les nôtres. Nous n’acceptons pas la ségrégation entre hommes et femmes. Nous n’acceptons pas que la religion vienne primer sur les droits des personnes, les règles de fonctionnement de l’Etat. C’est un combat qui a été mené autrefois contre les excès temporels de l’Eglise catholique. »

Je sais bien que François Fillon se contrefiche – à raison – de ce que je pense, mais à mon avis , cette clarification lui vaut déjà un bon point, et un même un autre derechef pour avoir répondu sans tortiller à la question suivante, qui était logique, mais brutale. A mes confrères du Monde qui le relançaient en lui faisant remarquer: « Vous n’avez toujours pas prononcé le mot islam… » Fillon a répondu : « Aujourd’hui, c’est plutôt avec l’islam que la question se pose, mais c’est conjoncturel. Elle s’est posée avec toutes les religions dans le passé. »

Si ça continue comme ça, la campagne ne sera peut-être pas si ennuyeuse que ça…

Grèce : à quoi joue Merkel ?

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La chancelière et le Premier ministre grec. Photo : European Council

Le traitement infligé à la Grèce par l’Union européenne – totalement sous la coupe allemande dans ce dossier – est sans précédent dans l’Europe de l’’après-guerre. Les ultimatums s’ajoutent aux diktats, on n’épargne aucune humiliation publique aux dirigeants d’Athènes. A Bruxelles et à Berlin, on ne semble pas se soucier outre mesure de la possible, voire probable déstabilisation politique d’un pays situé dans une zone géographique sensible.

Pourquoi tant de haine ? L’argument type « chat échaudé craint l’eau froide » expliquant que l’Europe ne veut pas se laisser encore un fois rouler dans la farine par ces Hellènes dont il « faut se méfier, même lorsqu’ils apportent des présents » (Virgile) est un peu courte. Il n’est pas besoin d’être prix Nobel d’économie pour comprendre que l’étranglement de la Grèce par une cure d’austérité impitoyable, sans qu’elle soit assortie d’un programme d’aide à la relance économique du pays, va à l’encontre du but affiché. La récession provoquée va rendre Athènes encore moins capable d’assainir ses comptes et de rembourser ses dettes car les rentrées fiscales attendues ne seront pas au rendez-vous. Même le plus borné des Allemands est capable de comprendre cela.

Alors, à quoi jouent Angela Merkel et son redoutable ministre des finances Wolfgang Schäuble ? Un rapide coup d’œil dans la presse d’outre-Rhin et notamment dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le journal qui reflète la pensée des milieux d’affaires allemands, donne la clé de l’énigme. Pour les éditorialistes de la FAZ, la cause grecque est entendue : ce pays est inamendable. La gabegie, le clientélisme, la corruption sont inscrits dans ses gènes, et il est inutile de s’éreinter comme Sisyphe (un autre Grec) pour lui faire retrouver le sentier escarpé de la vertu. Or, on sait d’expérience que la pensée-FAZ n’est jamais très éloignée de celle des cercles gouvernementaux lorsque la droite est au pouvoir. La preuve en est administrée par la position contraire adoptée par l’hebdomadaire de centre-gauche Der Spiegel qui tire à boulets rouges sur le Spardiktat (le diktat de l’austérité) imposée par Berlin aux héritiers de Platon et Démosthène.

Pour comprendre le jeu allemand, il suffit de se reporter aux statistiques du commerce extérieur de notre grand voisin. 55% des exportations de la RFA sont effectuées vers les pays de la zone euro, et 80% en direction des pays de l’UE. L’Allemagne a donc un intérêt majeur à la préservation de la stabilité monétaire de cette zone de chalandise pour ses produits, car la clientèle des pays émergents, même si elle est prometteuse, serait loin de compenser les pertes provoquées par un désordre économique et monétaire sur l’ensemble du continent. C’est en constatant que le risque de faillite de la Grèce, dont le PIB ne représente que 3% de celui de l’eurozone, était de nature à déstabiliser l’ensemble de l’édifice que Berlin a décidé de contraindre Athènes à sortir de la monnaie unique. On peut lire, toujours dans la FAZ, que les principaux acteurs de l’économie allemande ont fait marcher leur calculette : provisionner les pertes consécutives à un défaut grec est, au bout du compte, moins coûteux que de remplir le tonneau des Danaïdes. Comme il est politiquement impossible d’obtenir de l’UE une décision d’expulsion de la Grèce de la zone euro, il faut donc procéder autrement.

Il faut amener les Grecs à décider eux-mêmes d’abandonner la monnaie unique en leur serrant tellement la vis qu’ils craquent comme une vieille planche malmenée par un bricoleur amateur. C’est pourquoi les images des manifestations violentes d’Athènes, ou la perspective d’une victoire électorale des anti-européens lors des élection anticipées d’avril n’ont rien d’effrayant pour la chancelière et ses amis, bien au contraire. Les seuls exportateurs allemands qui risquent de perdre des plumes dans l’affaire sont les marchands d’armes, fournisseurs principaux d’une armée surdimensionnée en raison de l’interminable conflit avec la Turquie sur la question chypriote. Mais les marchés pour ce genre de produits, les machines à tuer haut de gamme, sont loin d’être saturés. Pour le reste, le dommage causé par une Grèce ramenée à son destin balkanique à la balance commerciale allemande est négligeable. Le Portugal est aussi dans la ligne de mire des snipers germaniques : il ne pèse pas beaucoup plus lourd que la Grèce dans l’économie européenne, et il est également menacé par la spirale mortelle austérité-déflation-défaut de paiement.

En revanche, la France, l’Italie et même l’Espagne n’ont dans l’avenir proche, aucun souci à se faire. Les exportateurs allemands n’ont aucun intérêt à voir ces marchés perdre en solvabilité, car c’est vers eux, plus le Royaume-Uni et les Etats-Unis qu’ils écoulent la plus grande partie de leurs produits. L’Allemagne est donc en train de remodeler l’Europe continentale à sa convenance, comme une zone de libre-échange où elle fait la loi sans obligation de solidarité avec ses maillons les plus faibles. Vae victis !

Mallaury n’avait pas de culotte…

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image : photo d'écran, La Parisienne

Mallaury Nataf, les plus anciens d’entre nous s’en souviennent. Ceux qui étaient en classe de troisième dans les années 90 et leurs jeunes professeurs d’alors. Les uns et les autres quittaient prestement leurs établissements après la dernière heure de cours pour la retrouver sur les écrans, charmante comme une fleur sauvage dans la France des années Balladur qui commençait à parler de récession avec insistance.
Dans ces années-là, le choix était simple en matière d’icône féminine. Soit on était fan de Florence Rey et de son épopée nihiliste, soit on adulait Mallaury et les séismes hormonaux qu’elle provoquait dans les collèges. Mallaury Nataf jouait dans une série qui était délicieusement rohmerienne dès qu’on décidait de la regarder au deuxième degré, Le Miel et les abeilles. Un jour, Mallaury Nataf chanta sans culotte sous sa jupette virevoltante dans une émission destinée à un très jeune public. Il fallut la vigilance de quelques censeurs obsédés pour s’apercevoir de la délicieuse transgression qui ne dura que quelques secondes. Le syndrome Sharon Stone dans Basic Instinct, sans doute. Même couleur fugitive de sous-bois en automne… Les obsédés du ralenti sur magnétoscope passèrent pour de vertueux citoyens en prouvant le délit d’exhibition alors qu’en toute logique, c’est eux qui auraient dû passer pour de dangereux obsédés puisqu’ils employaient leur temps à mater des émissions enfantines où chantaient des filles aux jupes très courtes, aux cuisses fuselées et aux physiques de Lolitas en talons compensés.

La toison rouquine de Mallaury, pourtant entrevue de manière subliminale, fit donc un scandale qui brisa la carrière de la jeune fille, malgré une tentative de come-back dans Sous le soleil, qui s’apparente à L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais par la logique aléatoire de son scénario[1. Signé Robbe-Grillet] et ses répliques au ton franchement décalé.
Pour Mallaury, ce fut ensuite the same old story, celle des starlettes passées de mode : la tranquille descente aux enfers de l’anonymat et la chute vertigineuse de l’ascenseur social dans les cages de la précarité.

Maintenant, il est temps de prévenir tous les SDF de France. Primo, qui retire sa culotte à vingt ans n’aura plus de toit à quarante. Secundo, vous pouvez toujours taper le 115, cela ne fait même pas mal à ce numéro d’urgence qui n’a d’urgence que le nom. Mallaury Nataf, qui s’est vue retirer ses mômes, a surtout expliqué la journée type de qui demande ce fameux numéro pour dormir au chaud : vous appelez le matin, on vous balade toute la journée et l’on vous dit le soir qu’il n’y a pas de place. Quand les nuits à moins 10 se succèdent et que l’on va ramasser les premiers cadavres, cela devient franchement angoissant.

Mallaury a dû se souvenir du Miel et des abeilles, surtout des abeilles, lorsqu’elle a épinglé Delanoë pour l’accueil des SDF parisiens et imputé à Sarkozy « la réduction de 65% du budget accordé au 115 » pendant le quinquennat qui s’achève ces jours-ci, par grand froid, par très grand froid…

L’ego des Halter

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J’ai ouvert le dernier livre de Marek Halter, je l’ai refermé aussitôt, mais j’ai tout de même pris le temps de lire ce qu’il contenait de meilleur, un mot de Tristan Bernard, à qui l’on parlait des Juifs comme du peuple élu :

– Hélas, il est souvent en ballottage…

Tout ça pour dire que Marek Halter et son épouse Clara ont intenté un procès en diffamation à la jolie mairesse du 7e arrondissement. Celle-ci avait été condamnée, en novembre 2011, à verser aux époux offusqués la somme de 4000 Euros. Elle ne paraît pas pressée de s’exécuter. Une ex-Garde des sceaux doit montrer l’exemple.

Tristan Bernard a suffisamment d’esprit pour sortir indemne d’un ouvrage de Marek Halter, mais le Champ-de-Mars, à Paris, pourra-t-il longtemps encore endurer le terrible supplice paysager que constitue le Mur pour la paix, dont nous devons l’accablante conception à Clara Halter et la réalisation à l’architecte Wilmote.

J’ai espéré une manière de naturelle et pacifique chute du mur, grâce à l’action conjuguée d’une bourrasque et des atteintes du temps, un effondrement irréparable, auquel eussent été étrangères la haine et même la simple irritation, pourtant légitime, de riverains excédés. Je ne fus pas exaucé.

Mon maire, la pétulante Rachida Dati donc, tente depuis quelque temps de nous débarrasser de cette calamité, que le couple bâtisseur obtînt d’édifier de la faiblesse de Jean Tibéri, brave grognard du chiraquisme municipal, lâché par les siens, harcelé par une dame patronnesse nommée Françoise de Panafieu, qui se donna le ridicule de chausser des rollers pour faire peuple ou, pire encore, jeune. Il ne reste plus, pour que s’accomplisse les Écritures du malheur parisien, que Denis Baupin, monomaniaque blafard de la détestation des automobiles, devienne maire à son tour. Ce jour-là, je demande l’asile politique en Birmanie !

Il n’y aura pas de débat civilisé

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UMP Photos

Pour la gauche, toutes les civilisations se valent. C’est ce qui se déduit a contrario de l’hystérie déclenchée par deux phrases de Claude Guéant. Pendant trois jours, le braillomètre inventé par Cyril Bennasar (p.22) pour mesurer les variations de l’indignation saisonnière a atteint des sommets. Jusqu’à ce qu’un député accuse le ministre de l’Intérieur de ressusciter les « heures les plus sombres de notre histoire ». Guéant dépeint en nazi – pour un discours écrit par Yves Roucaute, issu d’une famille de résistants de la première heure : l’embarras des socialistes prouve qu’ils n’ont pas rompu avec le bon sens[1. Il faut saluer François Hollande qui a eu l’intelligence de s’en tenir à une désapprobation mesurée.].

Que le ministre ait eu des arrière-pensées « électoralistes », comme on le dit en se pinçant le nez, ne fait guère de doute. Du reste, un responsable politique qui, à deux mois d’un scrutin majeur, se soucierait comme d’une guigne de convaincre ses concitoyens serait coupable de masochisme – ou de faute professionnelle. Nul ne s’offusque d’ailleurs que l’on cherche à séduire les ouvriers ou les fonctionnaires. Ce qui déplaît à la gauche, c’est que l’on parle à ces électeurs-là – malheureusement, elle ne précise pas ce qu’il faudrait faire d’eux. Cela dit, on peut soupçonner l’Élysée de tabler sur l’absence de Marine Le Pen, calcul qui, en plus d’être immoral, pourrait se révéler désastreux. On aimerait que les principaux prétendants, à l’image d’Andy Schleck, refusent de gagner avec des dés pipés. Passons.

Il est tout aussi clair qu’en opposant au ministre les proclamations morales qui lui tiennent lieu de pensée dès qu’il est question de différences culturelles, le PS est tombé dans un piège – calculé ou pas. Sans doute le terme « civilisation » n’était-il pas parfaitement adéquat – il serait bon que les responsables politiques et les journalistes fissent preuve en toutes circonstances de ce vertueux souci de précision langagière. Non seulement tout le monde a compris ce que voulait dire le ministre, mais son opinion est très largement partagée, la gauche d’en haut étant, sur ce terrain, parfaitement déconnectée des gens ordinaires. Encore que même Cécile Duflot, dont on comprend, à lire l’ami Miclo (p.7) qu’elle n’a pas été la moins sotte dans cet épisode, préfère certainement vivre sous des cieux où la critique et les femmes sont libres. Comme le rappelle Pierre-Henri Tavoillot (p.21), s’il est une « supériorité » occidentale, elle tient d’abord à la distance à soi qui autorise la divergence.

En l’absence d’une instance extérieure à l’humanité, il n’est pas possible, ni d’ailleurs souhaitable, d’établir entre les civilisations ou les cultures une hiérarchie admise par toutes. Il devrait être permis d’exprimer une préférence, et même – osons ce vilain mot – un jugement de valeur. C’est d’ailleurs parfaitement admis quand cette préférence va dans le bon sens : comme me le souffle Marc Cohen, il est très tendance d’affirmer qu’au Moyen Âge, la civilisation islamique était plus avancée que la chrétienté. Autrement dit, on a le droit de comparer si on conclut à l’« infériorité » de l’Occident – massacreur, pilleur et esclavagiste.

Pour autant, il y a quelque hypocrisie à affirmer qu’on ne voit pas le problème. Si un propos banal a mis le feu aux poudres, c’est précisément parce qu’il y en a un. La formule de Guéant rappelle que le « choc des civilisations » n’est pas un spectacle exotique mais une menace dont chacun craint qu’elle s’invite chez nous. « Islamophobie ! », perroquettent les roquets du Bien. Est-ce islamophobe d’observer que, là où l’islam est au pouvoir, il ne montre pas le visage le plus engageant ? Attention, dit-on encore, à ne pas stigmatiser les Français musulmans. J’appelle au contraire mes concitoyens musulmans à se joindre à moi pour stigmatiser les adeptes de la burqa et autres enfermeurs de femmes, les incendiaires de Charlie Hebdo, les empêcheurs de parler librement qui ont empêché la tenue d’une conférence de Caroline Fourest à Bruxelles – en somme tous ceux qui voient dans les valeurs qui font la force de l’Occident une faiblesse dont ils peuvent abuser.

D’accord, notre civilisation ne saurait prétendre à la supériorité. Je crois pourtant qu’elle doit, sur le sol de France, bénéficier de droits supérieurs, et que ceux que nous accueillons (comme mes ancêtres ont été accueillis) doivent en accepter les codes. On peut estimer au contraire que l’antériorité ne confère aucun droit et prôner un multiculturalisme qui place toutes les cultures à égalité. Après tout, il n’est pas si simple de penser en même temps l’universalité de l’homme et la diversité des hommes. Seulement, pour la gauche, cette question ne doit même pas être débattue. Ce qui, à terme, règlera le problème. Quand l’anathème, la censure et le refus de la divergence auront totalement remplacé la confrontation civilisée des arguments, il sera inutile de défendre la civilisation occidentale : elle aura disparu.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012

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David Douillet, ministre amateur ?

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Samedi après-midi, à Créteil, François Hollande a présenté les grandes lignes de sa politique sportive aux côtés d’une trentaine de sportifs de haut niveau venus le soutenir (dont l’ex-judoka Thierry Rey, ex-gendre de l’ex-président). Je ne m’attarderai sur les propositions du candidat socialiste, (« nouvelle loi-cadre sur le sport », plan national des infrastructures sportives, lutte antidopage renforcée, blabla, blabla) parce qu’en vrai, j’en ai rien à taper, du sport. En revanche, la réaction tout en nuances du ministre des Sports, a ensoleillé mon dimanche.

Interrogé par Le Parisien pour savoir ce qu’il fallait penser de ces propositions, David Douillet, a répondu que si elles étaient mises en œuvre, elles auraient pour conséquence rien moins que « la disparition du ministère des Sports » voire « la mort du sport tout court. ». Circonstance aggravante, cet assassinat, nous explique-t-on, serait perpétré par la gauche à un moment plutôt mal choisi: « Dire des choses pareilles en année olympique, c’est hallucinant ».

Des friandises de ce genre, vous en trouverez tout au long de cette interview, mais la plus délicieuse est incontestablement le mot définitif qu’utilise Douillet pour pourrir le « sous-travail » qui tient lieu, d’après lui, de programme sportif à François Hollande : « C’est de l’amateurisme » a déclaré tout de go le ministre qui, rappelons-le, est notamment en charge de 17 millions de sportifs amateurs…

Hollande a déjà oublié son discours du Bourget

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Photo : Guillaume Peltier

A la veille de la probable déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy, son principal concurrent a réussi à mettre tous les projecteurs de son côté, avec l’aide involontaire du journal britannique The Guardian.
Ses propos rapportés par le quotidien de centre-gauche détonnent déjà de ce côté-ci de la Manche : sous le titre « François Hollande cherche à rassurer le Royaume-Uni et la City de Londres », le favori des sondages fait ni plus ni moins allégeance aux marchés financiers. Le brillant tribun du Bourget qui pérorait sur le thème « Mon ennemi, c’est le monde de la finance » retrouve les bons vieux revirements mitterrandiens, sans prendre la précaution d’attendre son élection pour annoncer la somme de ses reniements. Au Guardian[1. Le choix d’un medium britannique pour une sortie aussi tonitruante pose néanmoins une question de fond : l’équipe de campagne de Hollande croit-elle que le peuple ne lit pas la presse étrangère, même traduite ?], Hollande confesse ne pas avoir d’ambitions sociales démesurées et relègue sa harangue anti-financière au rang de passage obligé pour tous les candidats à la présidentielle française.

D’ailleurs, l’impétrant se défend de tout ancrage à la gauche de la gauche, assumant son image de social-démocrate bon teint, fidèle au discours d’Obama sur Wall Street, dont il dit partager « les conseillers ». Connaissant la proximité du président américain avec des pans entiers de la finance américaine, l’aveu a de quoi rassurer les investisseurs Outre-Manche. Certes, ses propos plus nuancés sur Tony Blair – dont il vante la politique de soutien aux services publics tout en déplorant la croyance dans l’illusion lyrique d’une autorégulation des marchés- lui laissent une certaine marge de manœuvre pour complaire à ses alliés « degauche » (Verts, Front de Gauche…).

Mais l’essentiel de l’article du Guardian, ce que toutes les rédactions reproduisent avec envie et jubilation, ce sont ces quelques phrases à très fort potentiel explosif : « Les années 80 étaient une autre époque, il y avait eu 23 ans de droite au pouvoir, c’était la guerre froide et Mitterrand a nommé des communistes au gouvernement. Aujourd’hui, il n’y a pas de communistes en France… ». Attendez, le meilleur est à venir : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

Dans des conditions de campagne normales, on y verrait de la nitroglycérine pour électorat de gauche déboussolé. Ainsi, l’aile gauche du PS n’a plus que ses yeux pour pleurer, son candidat revenant aux premières amours qu’il n’a au demeurant jamais vraiment quittées : Mitterrand (au pouvoir, pas celui qui fustige l’argent corrupteur avec la verve de Péguy)- Delors-Jospin. Retour aux années 1980, celles de Vive la crise !, du creusement des inégalités sociales par la gauche, du renoncement à son « changer la vie » et de la libéralisation des mouvements de capitaux sur le vieux continent, le tout sur fond d’Acte unique européen adopté en entonnant l’Hymne à la joie. Au passage, on peut saluer la remarquable honnêteté de Hollande qui, contrairement à son rival bougon Mélenchon, ne se paie pas de mots sur les années Mitterrand.

En quelques mots, il dresse un bilan parfaitement exact des deux septennats de Tonton. Qu’il le revendique pour en faire la martingale de sa future victoire, voilà qui semble a priori moins compréhensible, sinon à vouloir empiéter sur les terres centristes pour priver François Bayrou de second tour. Après tout, l’idée n’est pas si farfelue qu’il n’y paraît. Moyennant quelques haussements d’épaule à gauche, de la part de Mélenchon et de la direction du PC, laquelle se targue de « 130 000 adhérents » dont on ne voit plus la couleur depuis vingt ans, le calcul pourrait s’avérer payant. Car Hollande n’a pas de réel adversaire à gauche, du moins personne capable de le dépasser au premier tour, condition sine qua non de l’anticapitalisme incantatoire du Mitterrand de 1981. Il y aurait bien Marine Le Pen, qui, à défaut de séduire les édiles de province, capte l’électorat ouvrier naguère dévolu au PC, mais l’étiage très faible de Sarkozy en fait une menace pour l’UMP, pas pour un Parti Socialiste jamais aussi sûr de lui-même.

Et en cas de second tour Hollande-Sarkozy, si l’on en croit les sondages, le match serait plié. A fortiori si le candidat étiqueté socialiste mise sur l’antisarkozysme triomphant, avec une gaine de sécurité sur son flanc centriste, il n’y a plus guère de suspens à attendre, malgré le boulevard que Hollande ouvre à Sarkozy sur le refrain des élites contre le peuple, déjà brillamment joué par Henri Guaino. Quant aux militants « degauche » sincèrement en quête d’une alternative au réformisme de marché, victoire ou pas, ceux-là en seront pour leurs frais. Depuis 1983, à force de jouer les dindons de la farce, ils savent qu’on gagne avec les mots de Chevènement… avant de gouverner avec Attali. Cette fois-ci, l’hypocrisie n’aura duré qu’un temps. C’est sans doute aussi cela, le président « normal »

Vade retro Marinas !

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Photo : Claude37

À l’approche de l’élection présidentielle, le message est on ne peut plus explicite : il faut reconquérir l’électorat catholique déçu par le sarkozysme, une tâche notamment confiée à Christine Boutin, ralliée de fraîche date au Président de la République.
Un peu de catholiques, quelques juifs, des Arméniens, et la sauce électorale devrait prendre. Seulement, il est devenu difficile, au sein de la majorité, de trouver la personne idoine, entendez un représentant de la nation qui n’ait pas peur d’affirmer ses valeurs catholiques et qui puisse convaincre les siens des bonnes dispositions de Nicolas Sarkozy à leur égard.
On connaît bien la catholicité de certains, mais elle fut tant de fois mise sous le boisseau qu’il n’en reste en réalité pas grand-chose. François Fillon a cru bon de préciser qu’il n’assistait pas à la messe tous les dimanches, Nadine Morano a rapidement laissé tomber le masque en se battant corps et âme pour le mariage homosexuel et on raconte que Luc Chatel n’ose même plus serrer la main aux curés de peur d’en sembler trop proche. Il en restait bien quelques-uns, de la droite populaire, mais c’eût été assurément caricatural.

En désespoir de cause, l’UMP a fait le choix du député des Yvelines, Étienne Pinte, ancien maire de Versailles, chargé de draguer un électorat qui attendait beaucoup d’un président pour lequel il avait majoritairement voté et qui s’est retrouvé, à l’instar de tant d’autres, largement déçu. Sans aucun doute jure-t-il désormais qu’on ne l’y prendra plus, souvenir amer de l’introduction de la « théorie du genre » à l’École ou encore des dérogations accordées par la nouvelle loi de bioéthique sur les cellules souches embryonnaires.

Étienne Pinte a pris son rôle très au sérieux et publie ces jours-ci un ouvrage au titre éloquent : Extrême droite, pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire (L’Atelier). Si Paris vaut bien une messe, un maroquin vaut bien un livre – pour lequel le parlementaire s’est adjoint les services du père Jacques Turck. De fait, Pinte a bien besoin d’un supplément d’âme – et de crédibilité –, lui qui est à la défense du catholicisme ce que le Parti socialiste est désormais à la protection des ouvriers ! Il fut en effet de ceux qui votèrent en faveur de la loi Veil en 1975 : quoi qu’on pense de ce texte, un fait d’arme « pas très catholique » pour qui connaît son catéchisme.
Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. En somme, rien de ce que promeut l’UMP aujourd’hui.

De cela, il n’est pas question dans le livre. En revanche les clichés abondent. L’extrême droite serait incompatible avec la doctrine sociale de l’Église parce qu’elle prônerait l’exclusion de l’étranger, rejetterait la mondialisation et participerait de valeurs implicitement antisémites et explicitement islamophobes. Possible, mais en admettant que ce rappel au règlement dissuade les catholiques tentés par le vote frontiste, il n’est pas certain qu’il les ramène au bercail sarkozyste. Beaucoup pensent en effet que plus personne, ni dans la société, ni dans le monde politique ne défend leurs valeurs – auxquelles il est même suspect de se référer. À chaque fois que le débat public a porté sur des thèmes qui leur importaient, ils se sont sentis abandonnés et plus encore inaudibles. Où était Étienne Pinte dans ces moments là ?

Chrétien, trop chrétien

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« Nous tendons toujours aux choses défendues et convoitons ce qui nous est interdit », écrivait le païen Ovide. Si nous avions médité cette phrase comme il convient, bien des clichés sur le christianisme se seraient dissipés dans l’air. Nous aurions évité de nous livrer à des interprétations salonardes sur la religion préférée du pape, ou de répéter cette idée nietzschéenne – merveilleuse sous la plume de Nietzsche, mais effroyable dans la bouche de ses disciples – suivant laquelle le christianisme aurait porté atteinte au désir. Disons plutôt que Jésus-Christ nous a permis de renouveler notre stock d’interdits. Le christianisme nous a délivrés de cette croix : savoir ce qu’il ne faut pas désirer. Nous avons donc écouté les prêtres, et nous nous sommes mis à convoiter les choses en cachette, conformément à la loi universelle du désir.

On dira qu’une telle civilisation s’est illustrée par une série de méfaits historiques. Il est certain que la religion chrétienne ne nous a pas rendus moins bêtes et moins violents que tous les autres. Sur le plan général, qui est celui de l’amélioration de l’espèce humaine, la chose est sans espoir. Du moins avons-nous développé de mauvais sentiments en nous-mêmes, ce qui nous a permis d’écrire de bons livres.

Aussi est-il désolant d’entendre l’ancien locataire de la place Beauvau évoquer le christianisme en termes de valeurs. Cette bondieuserie me heurte. Elle semble accréditer la thèse que notre civilisation est supérieure en raison desdites valeurs, ce qui prouve que certains chrétiens ne comprennent rien à leur propre religion. C’est évidemment ennuyeux, surtout lorsque l’on prétend prendre sa défense. Le bigot entend éclairer l’avenir à coups de valeurs et de convictions morales. Le vrai chrétien n’a pas cette certitude. Comme Pascal, comme l’immense Kierkegaard, il sait que la certitude est une vaste plaisanterie. Le prêchi-prêcha christianisant de droite paraît conforme à notre civilisation chrétienne, elle n’en est que la face malhonnête et lugubre. La bondieuserie se trompe sur le bon usage des interdits, mais Dieu, qui est un grand pervers doublé d’un grand artiste, reconnaîtra les siens.

Pourquoi je défends Guéant

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Photo : Sénat.

Et un de plus ! Les propos de Claude Guéant nous valent un nouveau procès en diabolisation. « Toutes les civilisations ne se valent pas », a donc dit notre affreux devant les étudiants de l’UNI en dénonçant le sinistre relativisme. Et la querelle est partie comme le lait sur le feu d’une manière aussi prévisible que lassante.

Je ne suis pas certain que la gauche gagne à multiplier ces polémiques qui finissent par laisser penser qu’un ordre moral règne et que certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public. La délectation avec laquelle toutes les bonnes consciences morales montent à la tribune avec de somptueux effets de manche fait presque peine à voir au regard d’un propos que le péquin moyen – et je m’intègre sans vergogne à la liste – pourrait fort bien interpréter comme : « Je préfère vivre dans un pays des droits de l’homme et de la femme plutôt que dans une dictature théocratique. »
Mais Guéant a eu le malheur d’utiliser le mot « civilisation » ! Grave crime en effet qui suggère l’idée d’un « choc des civilisations », qui rappelle l’idéologie du colonialisme, qui, donc, promeut le néo-colonialisme ![access capability= »lire_inedits »] On a alors assisté, dans la minute, à de savantes analyses montrant que le terme était inadéquat, erroné, injurieux. Et donc que Guéant était à la fois inculte, bête et méchant.

Devant cet assaut d’un moralisme un peu trop suspect de cynisme, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de prendre la défense du méchant ! Pour dire deux choses.
1) La défense de l’équivalence des civilisations ne m’est pas plus sympathique que l’affirmation de leur hiérarchie. Il faut relire Oswald Spengler (Le Déclin de l’Occident, 1918-1922) qui défendait l’idée que les civilisations étaient des « organismes » obéissant à un rythme biologique identique : naissance, croissance et déclin. Entre elles, nulle comparaison n’est possible, puisqu’elles n’ont aucun rapport. Cette équivalence-là est tout aussi périlleuse que l’idée de supériorité, car elle conçoit chaque civilisation comme une entité fermée sur elle-même. C’est l’origine intellectuelle du différentialisme culturel, où l’on respecte tellement les différences qu’on finit par ne même plus se causer !

2) Ensuite, il faut tout de même admettre une supériorité incontestable de la civilisation occidentale sur les autres – et là, je me lâche ! : elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est par là que l’on peut sortir de la vaine polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond, sinon le relativisme lui-même, du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr. Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il est censé raconter l’épopée : que valent Achille et Agamemnon, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique « moderne » des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyper-révolutionnaires de la démocratie et des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc. : la liste est longue. Et ce parcours est toujours balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont, pour le meilleur comme pour le pire, les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique. Et là on y est presque.[/access]

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Fillon n’a pas lâché Guéant, en revanche, il s’est lâché…

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On a beaucoup commenté depuis hier, un petit bout de phrase extraite de l’interview du Monde pour en déduire, le plus souvent, que François Fillon marquait sa différence avec Claude Guéant au sujet de la polémique-que-vous-savez.

Distance, peut-être plutôt riquiqui : en réalité, Fillon s’en tient au minimum syndical. A la question : « Auriez-vous parlé d’inégalité entre les civilisations comme Claude Guéant l’a fait ? » Il répond très softement : « Sans doute pas. Mais on peut prendre les propos de Claude Guéant et en débattre sans jeter des anathèmes. » Pas de quoi fantasmer, donc comme le font Bayrou et beaucoup de mes confrères les prémisses d’une division profonde dans l’actuelle majorité.

On n’a beaucoup moins commenté, et c’est bien dommage, la fin de la réponse du premier ministre à cette même question. Et pourtant François Fillon s’y révélait beaucoup plus explicite que ne l’avait été Guéant : « Le sujet c’est la défense d’un certain nombre de valeurs conquises par nos parents et grands-parents et qui sont menacées de deux façons. D’abord par l’encouragement au communautarisme. Ensuite par le relativisme, qui conduit à considérer qu’on doit accepter des comportements contraires à des valeurs qui sont les nôtres. Nous n’acceptons pas la ségrégation entre hommes et femmes. Nous n’acceptons pas que la religion vienne primer sur les droits des personnes, les règles de fonctionnement de l’Etat. C’est un combat qui a été mené autrefois contre les excès temporels de l’Eglise catholique. »

Je sais bien que François Fillon se contrefiche – à raison – de ce que je pense, mais à mon avis , cette clarification lui vaut déjà un bon point, et un même un autre derechef pour avoir répondu sans tortiller à la question suivante, qui était logique, mais brutale. A mes confrères du Monde qui le relançaient en lui faisant remarquer: « Vous n’avez toujours pas prononcé le mot islam… » Fillon a répondu : « Aujourd’hui, c’est plutôt avec l’islam que la question se pose, mais c’est conjoncturel. Elle s’est posée avec toutes les religions dans le passé. »

Si ça continue comme ça, la campagne ne sera peut-être pas si ennuyeuse que ça…

Grèce : à quoi joue Merkel ?

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La chancelière et le Premier ministre grec. Photo : European Council

Le traitement infligé à la Grèce par l’Union européenne – totalement sous la coupe allemande dans ce dossier – est sans précédent dans l’Europe de l’’après-guerre. Les ultimatums s’ajoutent aux diktats, on n’épargne aucune humiliation publique aux dirigeants d’Athènes. A Bruxelles et à Berlin, on ne semble pas se soucier outre mesure de la possible, voire probable déstabilisation politique d’un pays situé dans une zone géographique sensible.

Pourquoi tant de haine ? L’argument type « chat échaudé craint l’eau froide » expliquant que l’Europe ne veut pas se laisser encore un fois rouler dans la farine par ces Hellènes dont il « faut se méfier, même lorsqu’ils apportent des présents » (Virgile) est un peu courte. Il n’est pas besoin d’être prix Nobel d’économie pour comprendre que l’étranglement de la Grèce par une cure d’austérité impitoyable, sans qu’elle soit assortie d’un programme d’aide à la relance économique du pays, va à l’encontre du but affiché. La récession provoquée va rendre Athènes encore moins capable d’assainir ses comptes et de rembourser ses dettes car les rentrées fiscales attendues ne seront pas au rendez-vous. Même le plus borné des Allemands est capable de comprendre cela.

Alors, à quoi jouent Angela Merkel et son redoutable ministre des finances Wolfgang Schäuble ? Un rapide coup d’œil dans la presse d’outre-Rhin et notamment dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le journal qui reflète la pensée des milieux d’affaires allemands, donne la clé de l’énigme. Pour les éditorialistes de la FAZ, la cause grecque est entendue : ce pays est inamendable. La gabegie, le clientélisme, la corruption sont inscrits dans ses gènes, et il est inutile de s’éreinter comme Sisyphe (un autre Grec) pour lui faire retrouver le sentier escarpé de la vertu. Or, on sait d’expérience que la pensée-FAZ n’est jamais très éloignée de celle des cercles gouvernementaux lorsque la droite est au pouvoir. La preuve en est administrée par la position contraire adoptée par l’hebdomadaire de centre-gauche Der Spiegel qui tire à boulets rouges sur le Spardiktat (le diktat de l’austérité) imposée par Berlin aux héritiers de Platon et Démosthène.

Pour comprendre le jeu allemand, il suffit de se reporter aux statistiques du commerce extérieur de notre grand voisin. 55% des exportations de la RFA sont effectuées vers les pays de la zone euro, et 80% en direction des pays de l’UE. L’Allemagne a donc un intérêt majeur à la préservation de la stabilité monétaire de cette zone de chalandise pour ses produits, car la clientèle des pays émergents, même si elle est prometteuse, serait loin de compenser les pertes provoquées par un désordre économique et monétaire sur l’ensemble du continent. C’est en constatant que le risque de faillite de la Grèce, dont le PIB ne représente que 3% de celui de l’eurozone, était de nature à déstabiliser l’ensemble de l’édifice que Berlin a décidé de contraindre Athènes à sortir de la monnaie unique. On peut lire, toujours dans la FAZ, que les principaux acteurs de l’économie allemande ont fait marcher leur calculette : provisionner les pertes consécutives à un défaut grec est, au bout du compte, moins coûteux que de remplir le tonneau des Danaïdes. Comme il est politiquement impossible d’obtenir de l’UE une décision d’expulsion de la Grèce de la zone euro, il faut donc procéder autrement.

Il faut amener les Grecs à décider eux-mêmes d’abandonner la monnaie unique en leur serrant tellement la vis qu’ils craquent comme une vieille planche malmenée par un bricoleur amateur. C’est pourquoi les images des manifestations violentes d’Athènes, ou la perspective d’une victoire électorale des anti-européens lors des élection anticipées d’avril n’ont rien d’effrayant pour la chancelière et ses amis, bien au contraire. Les seuls exportateurs allemands qui risquent de perdre des plumes dans l’affaire sont les marchands d’armes, fournisseurs principaux d’une armée surdimensionnée en raison de l’interminable conflit avec la Turquie sur la question chypriote. Mais les marchés pour ce genre de produits, les machines à tuer haut de gamme, sont loin d’être saturés. Pour le reste, le dommage causé par une Grèce ramenée à son destin balkanique à la balance commerciale allemande est négligeable. Le Portugal est aussi dans la ligne de mire des snipers germaniques : il ne pèse pas beaucoup plus lourd que la Grèce dans l’économie européenne, et il est également menacé par la spirale mortelle austérité-déflation-défaut de paiement.

En revanche, la France, l’Italie et même l’Espagne n’ont dans l’avenir proche, aucun souci à se faire. Les exportateurs allemands n’ont aucun intérêt à voir ces marchés perdre en solvabilité, car c’est vers eux, plus le Royaume-Uni et les Etats-Unis qu’ils écoulent la plus grande partie de leurs produits. L’Allemagne est donc en train de remodeler l’Europe continentale à sa convenance, comme une zone de libre-échange où elle fait la loi sans obligation de solidarité avec ses maillons les plus faibles. Vae victis !

Mallaury n’avait pas de culotte…

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image : photo d'écran, La Parisienne

Mallaury Nataf, les plus anciens d’entre nous s’en souviennent. Ceux qui étaient en classe de troisième dans les années 90 et leurs jeunes professeurs d’alors. Les uns et les autres quittaient prestement leurs établissements après la dernière heure de cours pour la retrouver sur les écrans, charmante comme une fleur sauvage dans la France des années Balladur qui commençait à parler de récession avec insistance.
Dans ces années-là, le choix était simple en matière d’icône féminine. Soit on était fan de Florence Rey et de son épopée nihiliste, soit on adulait Mallaury et les séismes hormonaux qu’elle provoquait dans les collèges. Mallaury Nataf jouait dans une série qui était délicieusement rohmerienne dès qu’on décidait de la regarder au deuxième degré, Le Miel et les abeilles. Un jour, Mallaury Nataf chanta sans culotte sous sa jupette virevoltante dans une émission destinée à un très jeune public. Il fallut la vigilance de quelques censeurs obsédés pour s’apercevoir de la délicieuse transgression qui ne dura que quelques secondes. Le syndrome Sharon Stone dans Basic Instinct, sans doute. Même couleur fugitive de sous-bois en automne… Les obsédés du ralenti sur magnétoscope passèrent pour de vertueux citoyens en prouvant le délit d’exhibition alors qu’en toute logique, c’est eux qui auraient dû passer pour de dangereux obsédés puisqu’ils employaient leur temps à mater des émissions enfantines où chantaient des filles aux jupes très courtes, aux cuisses fuselées et aux physiques de Lolitas en talons compensés.

La toison rouquine de Mallaury, pourtant entrevue de manière subliminale, fit donc un scandale qui brisa la carrière de la jeune fille, malgré une tentative de come-back dans Sous le soleil, qui s’apparente à L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais par la logique aléatoire de son scénario[1. Signé Robbe-Grillet] et ses répliques au ton franchement décalé.
Pour Mallaury, ce fut ensuite the same old story, celle des starlettes passées de mode : la tranquille descente aux enfers de l’anonymat et la chute vertigineuse de l’ascenseur social dans les cages de la précarité.

Maintenant, il est temps de prévenir tous les SDF de France. Primo, qui retire sa culotte à vingt ans n’aura plus de toit à quarante. Secundo, vous pouvez toujours taper le 115, cela ne fait même pas mal à ce numéro d’urgence qui n’a d’urgence que le nom. Mallaury Nataf, qui s’est vue retirer ses mômes, a surtout expliqué la journée type de qui demande ce fameux numéro pour dormir au chaud : vous appelez le matin, on vous balade toute la journée et l’on vous dit le soir qu’il n’y a pas de place. Quand les nuits à moins 10 se succèdent et que l’on va ramasser les premiers cadavres, cela devient franchement angoissant.

Mallaury a dû se souvenir du Miel et des abeilles, surtout des abeilles, lorsqu’elle a épinglé Delanoë pour l’accueil des SDF parisiens et imputé à Sarkozy « la réduction de 65% du budget accordé au 115 » pendant le quinquennat qui s’achève ces jours-ci, par grand froid, par très grand froid…

L’ego des Halter

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J’ai ouvert le dernier livre de Marek Halter, je l’ai refermé aussitôt, mais j’ai tout de même pris le temps de lire ce qu’il contenait de meilleur, un mot de Tristan Bernard, à qui l’on parlait des Juifs comme du peuple élu :

– Hélas, il est souvent en ballottage…

Tout ça pour dire que Marek Halter et son épouse Clara ont intenté un procès en diffamation à la jolie mairesse du 7e arrondissement. Celle-ci avait été condamnée, en novembre 2011, à verser aux époux offusqués la somme de 4000 Euros. Elle ne paraît pas pressée de s’exécuter. Une ex-Garde des sceaux doit montrer l’exemple.

Tristan Bernard a suffisamment d’esprit pour sortir indemne d’un ouvrage de Marek Halter, mais le Champ-de-Mars, à Paris, pourra-t-il longtemps encore endurer le terrible supplice paysager que constitue le Mur pour la paix, dont nous devons l’accablante conception à Clara Halter et la réalisation à l’architecte Wilmote.

J’ai espéré une manière de naturelle et pacifique chute du mur, grâce à l’action conjuguée d’une bourrasque et des atteintes du temps, un effondrement irréparable, auquel eussent été étrangères la haine et même la simple irritation, pourtant légitime, de riverains excédés. Je ne fus pas exaucé.

Mon maire, la pétulante Rachida Dati donc, tente depuis quelque temps de nous débarrasser de cette calamité, que le couple bâtisseur obtînt d’édifier de la faiblesse de Jean Tibéri, brave grognard du chiraquisme municipal, lâché par les siens, harcelé par une dame patronnesse nommée Françoise de Panafieu, qui se donna le ridicule de chausser des rollers pour faire peuple ou, pire encore, jeune. Il ne reste plus, pour que s’accomplisse les Écritures du malheur parisien, que Denis Baupin, monomaniaque blafard de la détestation des automobiles, devienne maire à son tour. Ce jour-là, je demande l’asile politique en Birmanie !

Il n’y aura pas de débat civilisé

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Pour la gauche, toutes les civilisations se valent. C’est ce qui se déduit a contrario de l’hystérie déclenchée par deux phrases de Claude Guéant. Pendant trois jours, le braillomètre inventé par Cyril Bennasar (p.22) pour mesurer les variations de l’indignation saisonnière a atteint des sommets. Jusqu’à ce qu’un député accuse le ministre de l’Intérieur de ressusciter les « heures les plus sombres de notre histoire ». Guéant dépeint en nazi – pour un discours écrit par Yves Roucaute, issu d’une famille de résistants de la première heure : l’embarras des socialistes prouve qu’ils n’ont pas rompu avec le bon sens[1. Il faut saluer François Hollande qui a eu l’intelligence de s’en tenir à une désapprobation mesurée.].

Que le ministre ait eu des arrière-pensées « électoralistes », comme on le dit en se pinçant le nez, ne fait guère de doute. Du reste, un responsable politique qui, à deux mois d’un scrutin majeur, se soucierait comme d’une guigne de convaincre ses concitoyens serait coupable de masochisme – ou de faute professionnelle. Nul ne s’offusque d’ailleurs que l’on cherche à séduire les ouvriers ou les fonctionnaires. Ce qui déplaît à la gauche, c’est que l’on parle à ces électeurs-là – malheureusement, elle ne précise pas ce qu’il faudrait faire d’eux. Cela dit, on peut soupçonner l’Élysée de tabler sur l’absence de Marine Le Pen, calcul qui, en plus d’être immoral, pourrait se révéler désastreux. On aimerait que les principaux prétendants, à l’image d’Andy Schleck, refusent de gagner avec des dés pipés. Passons.

Il est tout aussi clair qu’en opposant au ministre les proclamations morales qui lui tiennent lieu de pensée dès qu’il est question de différences culturelles, le PS est tombé dans un piège – calculé ou pas. Sans doute le terme « civilisation » n’était-il pas parfaitement adéquat – il serait bon que les responsables politiques et les journalistes fissent preuve en toutes circonstances de ce vertueux souci de précision langagière. Non seulement tout le monde a compris ce que voulait dire le ministre, mais son opinion est très largement partagée, la gauche d’en haut étant, sur ce terrain, parfaitement déconnectée des gens ordinaires. Encore que même Cécile Duflot, dont on comprend, à lire l’ami Miclo (p.7) qu’elle n’a pas été la moins sotte dans cet épisode, préfère certainement vivre sous des cieux où la critique et les femmes sont libres. Comme le rappelle Pierre-Henri Tavoillot (p.21), s’il est une « supériorité » occidentale, elle tient d’abord à la distance à soi qui autorise la divergence.

En l’absence d’une instance extérieure à l’humanité, il n’est pas possible, ni d’ailleurs souhaitable, d’établir entre les civilisations ou les cultures une hiérarchie admise par toutes. Il devrait être permis d’exprimer une préférence, et même – osons ce vilain mot – un jugement de valeur. C’est d’ailleurs parfaitement admis quand cette préférence va dans le bon sens : comme me le souffle Marc Cohen, il est très tendance d’affirmer qu’au Moyen Âge, la civilisation islamique était plus avancée que la chrétienté. Autrement dit, on a le droit de comparer si on conclut à l’« infériorité » de l’Occident – massacreur, pilleur et esclavagiste.

Pour autant, il y a quelque hypocrisie à affirmer qu’on ne voit pas le problème. Si un propos banal a mis le feu aux poudres, c’est précisément parce qu’il y en a un. La formule de Guéant rappelle que le « choc des civilisations » n’est pas un spectacle exotique mais une menace dont chacun craint qu’elle s’invite chez nous. « Islamophobie ! », perroquettent les roquets du Bien. Est-ce islamophobe d’observer que, là où l’islam est au pouvoir, il ne montre pas le visage le plus engageant ? Attention, dit-on encore, à ne pas stigmatiser les Français musulmans. J’appelle au contraire mes concitoyens musulmans à se joindre à moi pour stigmatiser les adeptes de la burqa et autres enfermeurs de femmes, les incendiaires de Charlie Hebdo, les empêcheurs de parler librement qui ont empêché la tenue d’une conférence de Caroline Fourest à Bruxelles – en somme tous ceux qui voient dans les valeurs qui font la force de l’Occident une faiblesse dont ils peuvent abuser.

D’accord, notre civilisation ne saurait prétendre à la supériorité. Je crois pourtant qu’elle doit, sur le sol de France, bénéficier de droits supérieurs, et que ceux que nous accueillons (comme mes ancêtres ont été accueillis) doivent en accepter les codes. On peut estimer au contraire que l’antériorité ne confère aucun droit et prôner un multiculturalisme qui place toutes les cultures à égalité. Après tout, il n’est pas si simple de penser en même temps l’universalité de l’homme et la diversité des hommes. Seulement, pour la gauche, cette question ne doit même pas être débattue. Ce qui, à terme, règlera le problème. Quand l’anathème, la censure et le refus de la divergence auront totalement remplacé la confrontation civilisée des arguments, il sera inutile de défendre la civilisation occidentale : elle aura disparu.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012

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David Douillet, ministre amateur ?

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Samedi après-midi, à Créteil, François Hollande a présenté les grandes lignes de sa politique sportive aux côtés d’une trentaine de sportifs de haut niveau venus le soutenir (dont l’ex-judoka Thierry Rey, ex-gendre de l’ex-président). Je ne m’attarderai sur les propositions du candidat socialiste, (« nouvelle loi-cadre sur le sport », plan national des infrastructures sportives, lutte antidopage renforcée, blabla, blabla) parce qu’en vrai, j’en ai rien à taper, du sport. En revanche, la réaction tout en nuances du ministre des Sports, a ensoleillé mon dimanche.

Interrogé par Le Parisien pour savoir ce qu’il fallait penser de ces propositions, David Douillet, a répondu que si elles étaient mises en œuvre, elles auraient pour conséquence rien moins que « la disparition du ministère des Sports » voire « la mort du sport tout court. ». Circonstance aggravante, cet assassinat, nous explique-t-on, serait perpétré par la gauche à un moment plutôt mal choisi: « Dire des choses pareilles en année olympique, c’est hallucinant ».

Des friandises de ce genre, vous en trouverez tout au long de cette interview, mais la plus délicieuse est incontestablement le mot définitif qu’utilise Douillet pour pourrir le « sous-travail » qui tient lieu, d’après lui, de programme sportif à François Hollande : « C’est de l’amateurisme » a déclaré tout de go le ministre qui, rappelons-le, est notamment en charge de 17 millions de sportifs amateurs…