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Libres enfants de Finkielkraut

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Par quelle étrange maladie de notre époque contemporaine Alain Finkielkraut est-il devenu, pour certains esprits experts en démonologie de bazar, l’autre nom du Malin ? Par quelle perversion de toutes les catégories a-t-on pu oublier qu’il est l’un de ceux qui, depuis maintenant quelques décennies, défend le plus ardemment la littérature, cet objet fragile, cette idée évanescente et complexe qui disparaît parfois et renaît où l’on ne l’attend pas ? Il est surtout l’un des premiers à avoir mis des mots sur ce mal contemporain qu’il a si bien nommé : la défaite de la pensée. Scandaleux, réactionnaire ! Oser dire que le saint Progrès n’est peut-être pas continu et que notre hyper-modernité déteste le savoir parce qu’elle méprise le passé ! C’est pourtant ce que nous constatons chaque jour, cette « insurrection contre les morts », cette prétention de l’individu contemporain qui ne supporte pas de se voir rappeler sa finitude.

En lisant Alain Finkielkraut, la jeune professeur que j’étais en 1999 a pu mettre des mots sur ses intuitions, nommer le mal qui rongeait une société française dont je découvrais la part sacrifiée. J’avais choisi d’enseigner à Épinay-sur-Seine parce que j’estimais que Ronsard et Racine, Hugo et Giono étaient, autant que mon patrimoine, celui de ces jeunes gens venus d’Algérie, du Mali, du Maroc ou du Sénégal pour devenir français. Et je comprenais que l’école avait depuis longtemps renoncé à cette idée.[access capability= »lire_inedits »]

On peut, bien sûr, caricaturer ces réflexions. On peut crier au lepénisme au motif que toute réticence devant la modernité triomphante serait en soi condamnable. Finkielkraut est donc en tête des listes d’intellectuels coupables qu’adore dresser la presse « démocrate ». Il y a ceux qui jugent intolérable que l’on s’oppose à l’indifférenciation du grand marché ouvert à tous vents et qui fustigent les « lignes Maginot » pour mieux applaudir l’entrée des chars du libéralisme vainqueur. Et puis il y a ceux qui s’étranglent que l’on ose écrire des mots tels qu’ « identité » ou « culture » pour autre chose que la célébration du multiculturalisme et des « diversités » de tous ordres.

Un ami très cher dont Alain Finkielkraut avait pu apprécier les deux premiers ouvrages, Nathanaël Dupré La Tour, caressait le projet d’un livre collectif : « Libres enfants de Finkielkraut ». Un hommage polyphonique dans lequel nous, encore trentenaires mais conservateurs ou réactionnaires assumés et joyeux, aurions raconté ce que nous devions à cette figure non pas tutélaire mais libre. Les uns auraient parlé de l’école, de la transmission. Les autres, de cette qualité si rare aujourd’hui : Alain Finkielkraut est sans doute le meilleur lecteur, car le plus sensible et le plus respectueux de ceux dont il parle. Et dans notre bibliothèque imaginaire, Un cœur intelligent figure en aussi bonne place que La Défaite de la pensée.

Ce livre en forme de tribut a malheureusement perdu son inspirateur, mais pas sa raison d’être. Et le collège qu’il aurait constitué vaut bien la noble Académie, car il prouve qu’Alain Finkielkraut, contre tous les clichés, est bien un auteur de jeunesse.[/access]

Mélenchon va-t-il sortir de l’euro?

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melenchon euro fn

«Jacques Généreux, qui est notre maître à penser sur ces sujets, considère lui que la question n’est plus de savoir si on doit sortir de l’euro mais quand et comment on le fera. C’est un pronostic très pessimiste mais il est possible en effet que l’euro s’effondre sous le poids des contradictions qu’il contient[…] La Banque centrale européenne doit changer son statut. Si elle change et si on accepte cette idée qu’il faut une harmonisation sociale et fiscale, alors nous aurons un ensemble économique cohérent qu’il sera possible d’impulser et l’euro peut servir de circulation sanguine. Mais sinon, on ne va tout de même pas mourir pour une monnaie ! »

Voilà en substance ce que Jean-Luc Mélenchon expliquait dimanche sur France 3. Mesurons-nous le chemin parcouru ? Il y a trois ans à peine, le co-président du parti de gauche déclarait que la sortie de l’euro était une solution « d’essence maréchaliste ». Nous l’avions alors vivement repris de volée, non seulement parce que son attitude se révélait insultante mais aussi parce qu’elle le privait du  principal levier pour appliquer sa politique s’il arrivait au pouvoir.

Mélenchon a donc changé son fusil d’épaule. Pour deux raisons. Primo, en trois ans, le débat sur l’euro a fait bouger les lignes, notamment chez les économistes proches de la gauche de la gauche. Jacques Généreux, comme le signale Mélenchon, mais aussi Bernard Maris, qui ne voit plus d’autre solution que de démonter la monnaie unique pour mettre en œuvre une politique  économique alternative, symbolisent cette mutation. À l’échelle internationale, on ne compte plus les économistes de renom, parfois Prix Nobel, qui appellent à la dissolution de cette zone monétaire.

Tout ce petit monde s’est donc ajouté à Jacques Nikonoff et Aurélien Bernier qui prônaient déjà cette option et étaient donc pointés comme maréchalistes par Mélenchon, sous prétexte qu’ils préconisaient une solution défendue par Marine Le Pen. Le second nommé a d’ailleurs écrit un livre fort intéressant où il interpellait la gauche radicale sur la question de l’Europe. Qui sait si cet excellent ouvrage n’a pas contribué à la prise de conscience de l’ex-candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle ?

Secundo, Jean-Luc Mélenchon a sans doute compris que sa fixette sur Marine Le Pen, qui le conduisait à rejeter par principe tout ce qu’elle pouvait proposer, conduisait à l’échec. Il a pris conscience que lui laisser le monopole de certains thèmes, surtout dans le domaine économique, confinait à l’idiotie. Il était temps. Car son piètre score parmi les ouvriers et les employés en 2012 s’explique en partie par cette fixation sur la présidente du Front national, qui est appréciée dans ces catégories de la population. Ces trois dernières années, lorsqu’il était amené à débattre avec Jacques Sapir ou Emmanuel Todd sur ces questions, par exemple sur le plateau de Daniel Schneidermann, il se montrait beaucoup plus ouvert  que dans des tribunes moins confidentielles où il continuait de plastronner. Or, dimanche, c’est dans le 12-13 dominical de France 3, une émission politique très regardée, qu’il a décidé d’adopter ce discours sur l’euro.

Si Jean-Luc Mélenchon s’est réellement décidé à adopter une ligne plus cohérente en n’excluant plus un éventuel retour du franc, solution soutenue par les classes populaires, il s’agit assurément d’une bonne nouvelle… pour ses futurs résultats électoraux.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000001. 

Crimée : le peuple préfère Simferopol à Kiev

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Les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine revendiquent un « oui » massif  au référendum pour l’autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. « 89,07 % ont voté pour » l’indépendance hier, à Donetsk.  Mais cela ne signifie rien, rien du tout. Selon Kiev, c’est une « farce criminelle ». Pour François Hollande, ce scrutin est « nul et non avenu ».

La légalité de cette consultation, de même que le vote du 16 mars en Crimée, laisse sans doute à désirer. Ne serait-ce que sur un plan procédural : ni la Crimée ni le Donbass n’ont compétence pour se détacher de l’Etat ukrainien.

Mais le gouvernement de Kiev souffre également d’un déficit de légalité. Institué le 20 février, après le rejet par l’opposition de l’accord négocié entre le président Ianoukovitch et les leaders de Maïdan, sous l’égide de la France, de l’Allemagne et de la Pologne, ce cabinet est né du renversement par la force du pouvoir en place. Autrement dit, si le nouveau régime ukrainien est reconnu internationalement, il ne le doit qu’au bon vouloir des chancelleries occidentales. Car l’argument de la table rase, selon lequel il faudrait repartir de zéro pour créer un gouvernement intègre, ne suffit pas à créer une autorité légale.

Dans pareil terrain miné, chacun des acteurs politiques fait valoir sa légitimité et invoque le soutien populaire – de l’Ouest ou du Sud-Est du pays. Or, d’après l’étude de l’agence américaine Pew Research, publiée le 8 mai, le référendum du 16 mars, toujours pas  reconnu par la communauté internationale, refléterait l’opinion ultra-majoritaire chez les Criméens. L’enquête menée entre le 5 et le 23 avril confirme que 82% de la population locale porte une haute considération au nouveau gouvernement local de Simferopol. Aux yeux de la plupart des Criméens,  les forces d’auto-défense, tant décriées par l’Occident, ont joué un rôle positif tandis que le gouvernement de Kiev suscite leur méfiance. Moins de 7% de la population de la presqu’île considère que les autorités centrales respectent les libertés individuelles. Et moins de 20% pense que les élections présidentielles se tiendront de manière juste et équitable.

Puisque l’expertise américaine ne laisse guère de place au doute, on peut se demander pourquoi l’issue du vote criméen devrait être remise en cause. La même question mérite d’être posée à Donetsk et Lougansk. Si la légitimité est la seule aiguille qui fonctionne encore en Ukraine, alors il est peut-être temps d’entendre  la voix du peuple.

Marseillaise et conséquences

hamon taubira marseillaise

« Karaoké d’opérette », dit-elle : non contente de ne pas chanter l’hymne national en mémoire de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira avoue ne pas en connaître les paroles. De surcroît, elle a revendiqué son abstention et s’est fendue d’un long plaidoyer pro domo sur Facebook. Ah, pour être moderne, elle l’est — mais elle n’est pas ministre de tous les Français : son attitude exclut tous ceux qui croient que la Marseillaise, née au moment où la Révolution abolissait justement l’esclavage, est le chant commun de tous les Français.
Même Libé traite l’événement du bout des lèvres — incapables qu’ils sont, rue Béranger, d’appuyer les propos incohérents du ministre (et non de « la » ministre, va apprendre le français, patate !).

Et ce matin, sur BFM TV, Benoît Hamon (hé, faudrait peut-être donner l’exemple aux mômes !) fait chorus, si je puis dire : «À ce moment-là, je ne la chante pas non plus, comme la plupart des autres ministres. Parce qu’elle est chantée par une soliste et qu’on ne veut pas ajouter notre voix dessus. Dans ces moments-là, la Marseillaise inspire le recueillement. Je ne comprends pas qu’on fasse ce procès à Taubira et pas à moi.»

Nous savions que nous avions globalement un gouvernement de gougnafiers. Mais là…

Qu’on se rappelle. Le 6 octobre 2001, la rencontre France-Algérie dérapait, dès les hymnes.
Et Chirac, bien inspiré, préférait quitter le Parc des Princes. Même événement lors du France-Tunisie d’octobre 2008. Mais qu’est-ce que nous avons fait à ces Français qui se disent « indigènes de la République » pour qu’ils se croient tout permis ? Qu’est-ce que l’Ecole a négligé de leur enseigner ? « Hé, respecte-moi, toi, le boloss » — mais tu n’es pas respectable, crapule ! Tu es un sous-produit de ce que l’Ecole en déshérence a fait de pire. Et je te dénie le droit de dire quoi que ce soit. Parce que je suis un républicain, mais pas un ventre mou de démocrate.
Quand je pense que certains pédagogues leur ont donné le droit de s’exprimer…
Alors oui, Taubira démission ! Et vite ! Et tout de suite ! Ce ministre est indigne. Ce gouvernement est indigne.

Mais je parie que ça fera encore un peu jaser dans les gazettes, sans qu’il ne se passe rien — d’ailleurs, il ne se passe rien, sinon que les pauvres sont encore plus pauvres, et que les riches se gavent — pendant que les bobos pensent que Mme Taubira, parce qu’elle a donné des gages au lobby LGBT, est une femme de gauche. Du spectacle, pour la société du même nom. Pas même une tragédie : une farce.
Quand même ! Être obligé de reconnaître que Jean-François Copé ou Florian Philippot ont eu ce matin des réactions appropriées, quoi qu’on puisse penser d’eux… Il fallait le PS pour donner, chaque jour, plus de crédibilité aux représentants de la droite la plus dure…
Ça va se payer dans les urnes, aux Européennes — comme le reste. J’y reviendrai dans deux ou trois jours.

PS : Pour une faute bien moindre de Nicolas Sarkozy, la France intellectuelle s’est lancée dans des lectures publiques de La Princesse de Clèves. J’appelle de mes vœux un karaoké géant place Vendôme, pour apprendre au ministre les paroles exactes de la Marseillaise.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Eurovision : Genre, les beaufs s’y mettent

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L’Europe s’ennuie. Privée d’ennemi à abattre, gavée de libertés fondamentales, overdosée d’acquis sociaux et de nouveaux droits, elle tourne un peu en rond. Après avoir créé la sécurité sociale, accordé le droit de vote aux femmes et instauré la libre circulation des personnes et des marchandises d’un pays à un autre, elle a donc inventé  l’Eurovision pour célébrer ses cultures, ses arts, et la créativité débridée que le monde entier lui envie.

Rendez-vous annuel de la beauferie sous-culturelle, l’événement repose sur un principe désormais bien rôdé : des candidats recalés aux émissions de télé-réalité se payent un quart d’heure de célébrité en représentant leur pays par l’interprétation de la pire daube musicale dont ce dernier ait été capable d’accoucher. Et l’Europe fête ainsi la paix et l’amour retrouvés, entre nations qui se déchiraient autrefois en se traitant d’ennemis héréditaires.

Cette année, c’est encore une fois un parfait inconnu, le jeune Thomas Neuwirth, 25 ans, qui a prouvé avec sa chanson « Rise like a Phoenix » que l’Europe avait un incroyable talent. Kitsch à souhait, sans aucun intérêt particulier, la soupe servie dans un style pompier par Tom l’Autrichien aurait pu être oubliée aussitôt chantée, comme tous les morceaux de ses glorieux prédécesseurs (qui sifflote aujourd’hui sous la douche « Dors mon amour » d’André Claveau, lauréat en 1958 ?).

Mais faute du moindre talent artistique, l’intéressé a fait montre d’un certain sens du marketing. À l’heure où la loi commune se fonde sur les revendications d’une ultra-minorité et où les sexes s’effacent au profit du concept de « genre », notre Tom boy de la chanson s’est positionné sur le créneau  le plus porteur : celui de l’identité sexuelle floue et de l’engagement contre l’homophobie. Comment ? Très simple : en enfilant une robe à paillettes et en scotchant une fausse barbe à son menton pour monter sur scène.

En se rebaptisant pour l’occasion Conchita Saucisse (Wurst, en allemand) et en racontant son adolescence difficile d’homosexuel rural, il a tout misé sur le thème le plus consensuel du moment. Et tous les médias pouvaient foncer dans le panneau tête baissée. « Victoire de la tolérance », « triomphe de la différence sexuelle »… Dès le lendemain, les gros titres célèbrent unanimement l’exploit du « travesti barbu » ou de « la drag queen autrichienne » comme s’il était évident que sa prestation n’avait aucune autre dimension.

Fut un temps où les « monstres » dérangeaient, bousculaient la bourgeoise et le bougnat, choquaient les prudes et les curés. Quand David Bowie incarnait Ziggy Stardust en 1972, il était interdit de s’embrasser entre personnes de même sexe dans les rues de Londres. Lorsqu’en 1986, Freddie Mercury faisait trembler le stade de Wembley déguisé en reine d’Angleterre, la « promotion intentionnelle de l’homosexualité » venait d’être prohibée. Ils étaient différents, provocants, et défiaient les institutions de leur temps.

Aujourd’hui, Thomas-Conchita pourrait éventuellement passer pour un rebelle en Russie, où les homosexuels ne sont pas dans la norme, sans être affublés d’un triangle rose et déportés pour autant. Mais en Europe, où la norme a fini par nier leur différence comme celles qui permettaient jadis de ne pas confondre un bûcheron et une lavandière (la barbe, par exemple), c’est juste une saucisse comme une autre. Et un faux monstre à postiche. On baille.

*Photo :  Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

Réflexions sur un tumulte

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Je ne me suis pas réveillé, un beau matin, en me disant que je devais me présenter à l’Académie française pour couronner mon oeuvre et accomplir ma destinée. Je n’ai jamais pensé, en effet, que cette vénérable institution et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. Je ne me prenais pas pour un grand écrivain et je la trouvais un peu « Vieille Dame ».

Son âge avancé m’apparaît aujourd’hui comme son plus bel atout : l’Académie représente la tradition, la mémoire, les morts, le refus, pour parler comme Chesterton, de « se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie ». Mais le doute ne m’a pas quitté : je sais tout ce que je ne sais pas, je n’ignore rien de ce qui me manque. Il a donc fallu l’insistance amicale de Pierre Nora et de quelques autres académiciens pour que je franchisse le pas et que, trois semaines avant le scrutin, je présente ma candidature.

Quand je méditais sur le pourquoi de cette décision prise in extremis, j’étais perplexe : je ne trouvais aucun motif irréfutable. Heureusement, j’ai été tiré de mon embarras par la campagne politique qu’ont déclenchée contre moi quelques habits verts rouges d’indignation. « Avec Alain Finkielkraut, a dit l’un d’entre eux, c’est le Front national qui entrerait sous la Coupole. » L’antifascisme délirant qui s’exprimait là donnait une raison d’être à mon ambition.[access capability= »lire_inedits »] Son insoutenable contingence acquérait, tout à coup, le poids de la nécessité. Je devais être élu, non parce que je le méritais (de cela je ne serai jamais sûr) ni pour être décoré mais pour faire échec, au moins cette fois, à l’impudence de l’idéologie. On me demande maintenant de tourner la page et de jeter le voile de l’oubli sur les attaques qui ont précédé cette élection. C’est l’usage et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à ne pas le respecter, au moment d’entrer dans la maison de la bienséance, que j’ai obtenu la majorité dès le premier tour.

L’honneur cependant me commande de faire une exception : Danièle Sallenave. Trop c’est trop : le temps est  venu pour elle d’assumer la responsabilité de ses paroles et de ses actions. Sa trajectoire, de surcroît, est instructive : elle en dit long sur la confusion du temps. Nous avons été proches jadis, Danièle Sallenave et moi : nous avons créé ensemble la revue Le Messager européen. En 1992, à l’appel de Claude Lanzmann, elle a rejoint, sans préavis, le comité de rédaction des Temps modernes. J’en ai pris mon parti : que pouvais-je faire d’autre ? Au bout de quelques années, pour des raisons que j’ignore, elle a quitté Les Temps modernes. Après ces deux ruptures successives, elle a fait un séjour dans les territoires occupés par Israël et elle est revenue avec un livre à la gloire de la cause palestinienne. En 2000, quand Renaud Camus a été accusé d’antisémitisme pour certains passages de son journal La Campagne de France, Danièle Sallenave a pris la défense de l’écrivain qu’elle connaissait depuis longtemps avec un zèle fervent. « Elle appartenait au groupe de mes partisans “ultras, réconfortant par sa loyauté sans doute mais un peu inquiétant par les excès de son enthousiasme », confie Renaud Camus dans son journal de l’année 2000 : « Les passages qu’on me reproche, elle les jugeait trop modérés, c’était à peine un dixième de la vérité, à l’en croire ! Et de citer le cas du directeur de je ne sais quelle chaîne de télévision qui aurait la double nationalité française et israélienne et qui serait colonel dans l’armée d’Israël.»[1. K.310. Journal 2000, P.O.L, 2003, p. 190-191.] Toutefois, lorsqu’il s’est agi de signer une pétition réclamant pour Renaud Camus la possibilité de se défendre tout en exprimant des réserves sur les passages qui lui étaient reprochés, Danièle Sallenave, à la surprise générale, s’est dérobée et, au journaliste du Monde qui l’interrogeait, elle a expliqué : « Ce ne sont pas des réserves que je ressens, mais le désaccord le plus total. »

Pourquoi ce revirement ? Pour ne pas compromettre dans le soutien à un écrivain qualifié de « maurrassien » par le parti intellectuel la pureté de son engagement contre Israël et le lobby sioniste en France. C’est donc vierge de toute accointance douteuse que, le 4 juin 2002, Danièle Sallenave a publié dans Le Monde un article coécrit avec Edgar Morin et Sami Naïr : « Israël-Palestine : le cancer ». En voici quelques extraits : « Ce qu’on a peine à imaginer, c’est qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations non seulement en “peuple dominateur et sûr de lui” mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier […] Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs, qui furent victimes d’un ordre impitoyable, imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité […] Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livrée à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. »

Je n’ai jamais pensé qu’Israël était au-dessus de tout soupçon mais j’ai été, comme beaucoup d’autres, effaré et blessé par cette diatribe qui puisait tous ses arguments et toutes ses images dans le répertoire de l’antinazisme. Depuis lors, l’hitléro-sioniste que j’étais a révélé, en écrivant L’Identité malheureuse, son autre vrai visage : celui d’un suppôt de Marine Le Pen, c’est-à-dire non seulement d’un réactionnaire mais d’un fasciste français.

Malgré tous les efforts déployés par Danièle Sallenave, cette double accusation ne m’a pas été fatale. Elle n’a pas empêché mon élection, mais j’y vois davantage que la pénible lubie d’une intellectuelle amère. Elle ouvre, l’air de rien, un nouveau chapitre de l’histoire du francojudaïsme.

L’antisémitisme hitlérien ayant rappelé au juif « l’irrémissibilité de son être », comme l’écrivait Lévinas en 1947, l’idée d’un accomplissement des promesses messianiques par la patrie de la Révolution et des droits de l’homme ne peut plus être à l’ordre du jour. La France n’est plus une Terre promise pour les juifs. Mais elle ne l’est pas davantage pour les autres Français. Ce qui s’esquisse face aux gros bataillons du nouvel antiracisme, c’est la communauté de destin inattendue des «sionistes» et des «souchiens».[/access]

*Photo : Thomas Leplus.

Hollande, Hamon et Robespierre

Le tout nouveau président UMP de la communauté urbaine de Marseille Provence Métropole, Guy Teissier, vient d’avoir une idée : il veut débaptiser la Place Robespierre, sise dans le IXème arrondissement de Marseille (à Mazargues, pour ceux qui connaissent) et lui donner le nom des Nazet, amis du félibrige et de la culture provençale. C’est la seconde fois qu’on nous fait le coup — déjà, en 1999…


J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux. Mais j’aime encore plus Robespierre, sans lequel nous serions retombés dans une monarchie glauque (sans lequel il n’y aurait pas eu Bonaparte ni de Code civil : c’est au passage le frère dudit Robespierre qui a distingué à Toulon le jeune officier d’artillerie).
Horreur et putréfaction ! Signez vite la pétition mise en place par les amis de Robespierre, de la Convention et de la République. Il y a très très peu de rues ou places Robespierre, en France, alors que des rues Danton, l’organisateur des massacres de septembre, on ne sait plus qu’en faire.
Les informations sur l’œuvre exact de Maximilien ne vous sont pas nécessaires, ô mes féaux, mais cela va mieux en le disant :

C’est Robespierre qui pour la première fois, à la mi-décembre 1790, employa la formule « Liberté, Egalité, Fraternité ».
C’est lui qui a donné et proposé la citoyenneté pour les Juifs, qui a proposé l’abolition de l’esclavage, qui a fait voter la reconnaissance des enfants naturels, le premier à défendre le suffrage universel, le premier à aborder le non cumul des mandats, le premier à proposer le contrôle des prix de première nécessité…
Quant à la Terreur qu’on lui attribue…
C’est entendu, la guillotine fut la raison suffisante, comme disait Voltaire, de la mort de 15 000 personnes — plus ou moins. C’est entendu, il y eut quelques excès à Lyon ou Nantes. Mais cette violence est peu, comparée à celle exercée pendant des siècles par les Rois de France, qui cautionnaient les pires massacres et les tortures. Et tout adversaire que je sois aujourd’hui de la peine de mort, je recontextualise — en 1793, un certain 21 janvier, qu’en aurais-je pensé ?
D’autant que si l’on cherchait les vrais responsables de la Terreur, il faudrait bien davantage lorgner vers Fouquier-Tinville, Hébert, Vadier ou Barère — l’un des principaux responsables, aussi, de la répression vendéenne, et non Robespierre qui rappela Carrier dès qu’il fut mis au courant des fantaisies de ce dernier, qui faisait violenter les jeunes aristocrates du beau sexe par ses volontaires antillais, au cours d’orgies mémorables — avant de les expédier dans la Loire pour les fameux « mariages républicains ». Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner.
Le plus beau, c’est que la désinformation la plus abjecte règne chez les historiens. Mais les historiens, hein…
Alors, signez et faites signer la pétition !

Tout cela pour dire…
Au même moment, Hollande nous recompose la France du XVIIIème siècle et ses provinces. Sous prétexte que 22 régions, c’est 11 de trop. Efficacité, économies, etc. Faire des régions à échelle européenne, bla-bla-bla. Le modèle allemand, quoi.
Et Benoît Hamon s’est empressé de faire chorus, et s’apprête à territorialiser l’Education Nationale — quand vous serez sous la tutelle exclusive des potentats locaux à la Guy Teissier, vous ne viendrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenus. Les profs sous la férule des grandes intelligences régionales, recrutement et sélection compris, ce sera intéressant.
C’est pour le coup que l’on multipliera les options régionales au Bac — notez qu’il y a déjà l’option Pétanque en Provence et l’option surf à Biarritz. Des points en plus pour compenser les faiblesses en maths.
Tout cela sent mauvais. Très mauvais. Moi, j’aurais la tête de Louis XVI — ah bon, vous n’aviez pas remarqué ? —, j’y regarderais à deux fois avant de rétablir l’Ancien Régime. Qui sait si un nouveau Robespierre ne traîne pas par là, à Arras ou ailleurs…

D’Aymeric Caron au CRAN, tous indignés!

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En France, on n’a toujours pas de pétrole mais comme on est aussi à court d’idées, on produit de l’indignation. Dans ce domaine, on peut même dire que notre pays excelle. Depuis bientôt trente ans que les artistes de la repentance et les grossistes en culpabilisation ont profité de l’engouement pour le charity business et le développement associatif pour peaufiner leurs boniments, ils ont eu le temps d’acquérir une véritable expertise professionnelle en la matière. SOS Racisme, CRIF, CRAN, MRAP et consorts ont compris rapidement que la compassion était une valeur médiatique et ont pris leur part dans l’édification d’un grand marché des changes de la revendication communautaire. Avec le complaisant soutien des pouvoirs publics, il est devenu tout à fait naturel de transformer le devoir de mémoire en stratégie de communication, l’antiracisme en religion d’Etat et l’antifascisme en concept fourre-tout et principale arme contre à employer contre tous ceux qui s’aviseraient de dénoncer l’inflation constante des revendications victimaires. Le sociologue Paul Yonnet a su, avec beaucoup de courage, dénoncer dans les années quatre-vingt-dix, dans son ouvrage Voyage au centre du malaise français, cette forme de racialisme inversé dont SOS Racisme a été le premier instigateur et dont le CRAN ou le MRAP sont les parfaits continuateurs. La logique a cependant été poussée si loin que les chefs de file des mutins de Panurge s’autorisent aujourd’hui toutes les absurdités, allant parfois jusqu’à indisposer leurs propres coreligionnaires. C’est le cas du CRAN et c’est celui d’Aymeric Caron.

Commençons par le CRAN. Le Conseil Représentatif des Associations Noires, dont l’acronyme seul est la démonstration éclatante de ce que Paul Yonnet avait payé si cher de vouloir expliquer avec trop de lucidité, va très loin dans le ressentiment identitaire et l’instrumentalisation victimaire. Si loin, que, par la voix de son représentant, M. Louis-Georges Tin, on apprend que le CRAN a décidé, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, de réclamer aux institutions et aux descendants des familles impliquées dans la traite négrière une compensation financière pour les crimes de leurs aïeux.

On se doute que la démarche ressemble plus à un appel discret à la réévaluation des subversions versées par les collectivités territoriales qu’à une entreprise réellement susceptible d’aboutir, bien que Louis-Georges Tin ait tout de même la menace débonnaire. «Nous les invitons à rentrer en contact avec des associations ou des municipalités pour voir comment elles pourraient contribuer d’une manière ou d’une autre à des réparations», explique Louis-George Tin. «En fonction, nous verrons si nous donnons des suites judiciaires». Grand prince le Louis-Georges tout de même…

Le ridicule de la démarche peut faire sourire. Il conserve pourtant quelques aspects inquiétants. Quelles mesures serait prêt à réclamer le CRAN pour que les descendants des « responsables » soient identifiés et que la culpabilité de leurs aïeux soit établie ? Cela signifie-t-il que Nantais et Bordelais doivent dès à présent se ruer dans les archives départementales pour éplucher nerveusement leurs arbres généalogiques et tâcher de démontrer qu’il n’y avait pas d’esclavagistes dans leur lignée ? Dans le cas contraire, est-il possible de démontrer à Louis-Georges Tin qu’il n’existe pas de gène de l’esclavagisme encore scientifiquement reconnu qui puisse permettre de réclamer une quelconque réparation à d’hypothétiques descendants quelque trois cent ans après les événements incriminés ? La proposition est non seulement affolante de bêtise mais elle en devient réellement inquiétante quand on se rend compte qu’elle revient tout simplement à justifier la spoliation au nom d’une instrumentalisation de l’histoire et d’une forme nouvelle du droit du sang. Les heures les plus sombres, disiez-vous ?

Passons à Aymeric Caron. Tous les combats se valent, toutes les horreurs se ressemblent et toutes les indignations sont bonnes à prendre, semble-t-il, pour le chroniqueur de Laurent Ruquier. Le message passé par Aymeric Caron au cours de la fameuse séquence coupée par France 2 est limpide. Nos ancêtres, ces ringards, n’avaient pour eux que des indignations locales et des colères de villages ; nous qui sommes de vrais citoyens du village planétaire, nous pouvons mettre désormais les pieds dans le plat où ça nous chante, voler au secours des enfants du monde entier et courageusement souffleter les dictateurs et les salauds derrière notre écran. À l’heure de la mondialisation et de la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il y a cependant trop de causes à défendre, de tendres orphelins et de veuves éplorées. On ne peut pas contenter tout le monde alors il faut bien choisir. Avec ses petites fiches, Aymeric Caron a donc investi dans une valeur sûre : la cause palestinienne.

Les malheureux Palestiniens servent surtout de prétexte à toutes les causes. Les gouvernements des pays arabes se servent d’eux dès qu’ils ont besoin de s’appuyer sur la naïveté de la rue pour faire oublier leur incurie politique tandis qu’en France la cause palestinienne aura trouvé les avocats les plus improbables :de ceux qui, à droite, se rêvent en nouveaux croisés de l’anti-impérialisme et font mine de verser dans un tiers-mondisme bienveillant, jusqu’aux éternels donneurs de leçon qui, à gauche, produisent de l’indignation mondialisée à l’hectolitre. Aymeric Caron qui s’était fait un métier de traquer l’Infâme, le fasciste et le réactionnaire à longueur de chroniques rejoint soudain, par la magie de ses rapprochements vaseux, le camp d’un certain humoriste judéocentré dont il avait pourtant, la main sur le cœur, dénoncé avec force les dérapages. Comment le conflit israélo-palestinien réussit-il à s’inviter dans une discussion qui a pour sujet un fait divers sordide, qui s’est déroulé en France et dont les ressorts ne sont que la cupidité et la bêtise ? L’ouvrage de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, qui avait évoqué, avant le film d’Arcady, l’assassinat d’Ilan Halimi, propose un constat glaçant : dans une société rongée par un matérialisme débilitant, qui fait hypocritement de la victimisation une quasi-religion d’Etat, les victimes ne comptent pour rien. Elles sont réifiées, elles ne sont qu’une monnaie d’échange, qui peut être idéologique, comme l’a démontré Aymeric Caron en élaborant ce rapprochement affligeant entre le meurtre d’Ilan Halimi, la montée des actes islamophobes et les crimes supposés ou réels de l’armée israélienne. Ce faisant, Aymeric Caron sacrifie à un culte toujours en vogue parmi politiques, politologues, chroniqueurs ou journalistes : la religion du chiffre. Ce n’est pas vrai, tenez, vous voyez bien que vous dites n’importe quoi ! J’ai les CHIFFRES moi ! Le souci c’est que tout le monde a des chiffres à se balancer au visage dès qu’il s’agit de défendre son clocher, son pré carré et les moutons qui vont avec. Le problème c’est aussi qu’on ne brandit pas soudain les chiffres d’une ONG témoin des agissements de l’armée d’un pays en guerre pour faire semblant d’excuser les actes d’un pauvre type qui a assassiné des enfants de sang-froid dans la cour de leur école, alors même que l’on évoque un film sur Ilan Halimi, et tout ceci au nom de la montée des actes islamophobes. Bien sûr, Aymeric Caron s’est récrié, il a  accusé ses accusateurs d’avoir outrageusement simplifié ses simplifications, amputé ses demi-vérités et déformé ses raccourcis.

Il faut d’ailleurs rendre justice à Aymeric Caron et écarter l’accusation d’antisémitisme dont il a pu faire les frais. Aymeric Caron n’est pas antisémite, il n’est rien. Il existe d’authentiques antisémites qui camouflent derrière leur prétendu intérêt pour la cause palestinienne leur philosophie d’esclaves consistant à ne pouvoir se définir qu’en fantasmant un ennemi idéal et à nommer cela une pensée. Aymeric Caron n’en est pas là. Lui symbolise une autre dérive, assez semblable cependant à la précédente, celle d’une gauche paillettes qui n’a plus d’autres outils de pensée qu’un manichéisme opportuniste qui a assuré sa domination médiatique mais la condamne aujourd’hui à une triste sclérose. Les représentants de la pensée unique ont pratiqué avec tellement de bonne conscience la politique de la terre brûlée qu’ils ont calciné tout ce qui pouvait leur tenir lieu de doctrine et de discours. Ils ne sont plus rien et ressemblent à ces personnages de Beckett réduits à ressasser inlassablement des anathèmes qui ne signifient plus rien. Le politiquement correct va, semble-t-il, peiner de plus en plus à étendre les incendies provoqués par ses propres pyromanes, qu’ils soient devenus complètement incontrôlables comme Dieudonné ou qu’ils se prennent simplement les pieds dans le tapis comme Aymeric Caron.

L’atmosphère de ce pays devient chaque jour un peu plus irrespirable, et ce n’est pas seulement dû aux micro-particules. Il convient donc de désigner quelques responsables de la dangereuse dégradation du climat social et politique avant que nos amis du désastre ne se drapent dans leur dignité offusquée pour proclamer qu’ils avaient bien pronostiqué un retour de la haine dont ils auront finalement été les principaux artisans. En attendant, il est déjà utile de rappeler aux indignés à la carte ce qui est sans doute trop choquant à reconnaître pour eux : c’est que les victimes de Fofana et de Merah étaient françaises et qu’en vertu d’une forme de solidarité nationale qui semble sans doute aujourd’hui surannée, on pleure d’abord les victimes de la haine et de la violence parmi ses concitoyens et dans son pays avant d’aller chercher chez les conflits des autres les raisons d’excuser leurs meurtriers.

De l’idée malsaine d’instaurer une sorte de dîme rétro-historique très sélective à la tentation de vouloir faire passer les assassins pour des martyrs au nom de la solidarité palestinienne, l’hygiène de l’indignation commence à faire tache.

Allez Sochaux !

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sochaux stade bonal

Hier soir, alors que je faisais part de mon bonheur après la victoire sochalienne à Rennes, mon camarade Philippe G. s’adressait à moi dans ses termes : « Te voir exulter en même temps et pour le même club que Pierre Moscovici[1. L’ami en question connaît assez bien Pierre Moscovici, lequel est effectivement l’élu de la circonscription Audincourt-Sochaux.] est une preuve de plus que le foot est un sport formidable ». Comme tu as raison, Philippe. Cette soirée restera sans doute gravée dans ma mémoire comme celle des finales gagnées au Stade de France, en 2004 et 2007, ce match à Bonal contre le Borussia et ce panneau qui affichait en lettres d’or Sochaux 4-Dortmund 0, celle où j’ai pleuré devant le poste lorsque je vis Mickaël Madar rater son pénalty en 1988 en finale de Coupe de France, ou encore, last but not least, cette fin d’après-midi de décembre 1980 où le Gaulois Revelli revint en peignoir sur la pelouse enneigée fêter la qualification du FCSM contre l’Eintracht Francfort en coupe d’Europe.

Je peux parler de football très sérieusement, mais quand j’évoque Sochaux, on entre dans l’irrationnel, dans la passion amoureuse. C’est l’enfant de dix ans qui s’exprime, celui qui portait fièrement les couleurs jaune et bleu quand il se rendait à l’entraînement chaque mercredi après-midi. Dans un autre papier, j’avais déjà confessé cette passion qui confine à la religion. Et pourtant, au cœur du mois de janvier, j’ai bien cru que je devenais athée. Pour la première fois, j’avais quitté un match à Bonal avant la fin. Sochaux venait d’encaisser un second but contre Montpellier et les derniers espoirs de maintenir le club en Ligue 1, semblaient s’envoler. La colère m’avait envahi. Les joueurs n’étaient plus dignes de l’Histoire qu’ils étaient censés incarner. Le naufrage était inéluctable, avec une dizaine de points de retard sur l’équipe classée 17e, sous ligne de flottaison synonyme de maintien. Aux copains, j’avais dit en partant : «  Je vous laisse mon abonnement. Je reviendrai, peut-être. Pourquoi gâcher des samedis soir que je pourrais passer en famille et faire 160 kilomètres pour voir ça ? ». Et je ne suis jamais revenu, depuis. Pourquoi ? Parce que l’équipe s’est mise à nouveau à gagner, un match, puis un second, puis un troisième. Et que je me suis finalement persuadé que j’étais peut-être cette année le chat noir qui hantait le stade. Là, on va au-delà de la religion. Car le footeux est superstitieux. Au point que parfois, il change même son itinéraire entre le parking et le stade pour ne pas perdre comme la dernière fois. Parfois, il ne reprend plus le bonnet synonyme de défaite humiliante et se gèle les oreilles pendant tout un match dans la froideur des hivers sochaliens. Vous allez me dire : « C’est complètement con. ». Et c’est vrai. Mais pourtant, même si un supporteur d’Evian-Thonon-Gaillard me donnait un million d’euros pour que je vienne hanter Bonal samedi prochain, je resterais chez moi. Et pour le coup, si l’idée folle me venait d’accepter, je suis certain que mes potes me vireraient du stade en arrivant. Cela me rassure, d’ailleurs. Je ne suis pas seul à être complètement con. Car, voyez-vous, si j’y allais et que Sochaux ne gagnait pas et descendait en Ligue 2, je m’en voudrais pour le restant de mes jours. C’est cela l’amour d’un club pour le gamin de dix ans que je suis resté lorsqu’on évoque le FC Sochaux.

Samedi, Sochaux recevra Evian. Une fois n’est pas coutume, mon club de cœur a aujourd’hui la faveur des pronostics après sa fantastique remontée, sans précédent depuis la mise en vigueur de la victoire à trois points. C’est dangereux. Après avoir eu le droit de disputer cette sorte de finale dans un stade plein comme un œuf et acquis à sa cause, rien n’est plus périlleux que d’aborder ce match dans un contexte de confiance excessive. Samedi soir, vers 22h50, je pleurerai. De tristesse ou de joie, mais je pleurerai. Parce que c’est Sochaux et que je suis un gamin de dix ans.

*Photo : PATRICK GARDIN/AP/SIPA. AP20191927_000007.

Kundera badine avec l’amour

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milan kundera fete insignifiance

Dans La Lenteur, Milan Kundera plaçait ces mots dans la bouche de son épouse Véra : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. » Vingt ans plus tard, pour notre grand plaisir, ce rêve est enfin exaucé. Inaugurée en 1968 par une mémorable Plaisanterie, l’œuvre de Kundera s’achève ainsi, avec La Fête de l’insignifiance, par une plaisanterie suprême : un hommage fantasque à la tendresse de Staline et à l’inoubliable pisse de Kalinine. La Fête de l’insignifiance ? Elle est une ultime Valse aux adieux souverainement irresponsable et profonde. Elle est belle comme la rencontre de la mort et d’une plumette. Belle comme la rencontre de la cruauté et de la bonté devant 24 perdrix sempiternellement immobiles. Comme la rencontre de la mère-néant et d’une autre mère, « sortie des vers de Francis Jammes. Accompagnée d’animaux souffrants et de vieux paysans. Au milieu des ânes et des anges. » Belle comme la rencontre du grand chasseur Staline et du perroquet de Bourenbouboubou dans un champ de nombrils carnivores.

Après trois romans français qui avaient renoncé à la construction en sept chapitres de tous ses romans tchèques, Kundera revient à la magie du chiffre 7 redéployée dans une œuvre infiniment dense et concise. Nous sommes à Paris au mois de juin, non loin du jardin du Luxembourg : suivons donc les pas dansants et imprévisibles d’Alain, Julie, Charles, Caliban, D’Ardelo, Ramon, La Franck, Madeleine – et, surtout, surtout, gardons-nous d’oublier le sublime Quaquelique, le bouleversant coquelicot de l’insignifiance ! Après cinquante ans de tâtonnements maladroits, Kundera atteint enfin sa maturité esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement était le nombril. Le nombril dénudé des jeunes filles gambadant gracieusement par les rues de Paris. La Fête de l’insignifiance est une exploration existentielle de l’insondable mystère du nombril. De ce glissement de plaques tectoniques, de cette mutation métaphysico- érotique au gré desquels le nombril a détrôné les trois autres « lieux d’or ». Ce nombril si jeune et si désinvolte qui a frappé d’un soudain vieillissement le sexe, les seins et le cul pour s’accaparer désormais à lui seul toute la gloire du corps féminin. La Fête de l’insignifiance parvient à fondre en une unité esthétique indissoluble une bouffon- nerie mélancolique et un cauchemar féerique. En ceci, elle se rattache aux deux romans de Kundera qui sont peut-être, à mes yeux, les plus beaux de tous : Le Livre du rire et de l’oubli et L’Identité. Les noires et vénéneuses fleurs du nombril me semblent nées de leur terreau obscur. Mais la parenté secrète entre ces deux œuvres et La Fête de l’insignifiance réside également dans les nouvelles variations apportées à plusieurs de leurs thèmes romanesques : les anges (les anges !) ; l’infime frontière entre sens et non-sens ; les enfants comme agents d’une euphorie totalitaire ; la fin de « l’illusion de l’individu », l’engloutissement de la singularité dans une indifférenciation aussi  souriante que cauchemardesque.

Mais qu’est-ce qui échappe au vent noir de l’insignifiance ? La solitude ; la beauté de la nature ; l’amitié ; l’humour (même s’il connaît des crépuscules) ; l’art ; la splendide bonne humeur ; la chasteté et la pudeur ; le ridicule des  « excusards » ; la bonté.

Les considérations les plus noires avoisinent dans La Fête de l’insignifiance avec des scènesd’un comique irrésistible : un délicieux dialogue amoureux portugo-pakistanais ; les multiples apparitions des deux personnages les plus attendrissants du roman : le chaleureux Staline et l’im- mortel Kalinine. Enfin, les irrésistibles aventures de Quaquelique, le prince de l’insignifiance, l’insurpassable Don Juan de l’ère du nombril. « Parler sans attirer l’attention, ce n’est pas facile ! Rester inentendu, cela demande de la virtuosité ! […] Son petit visage, superbement inintéressant, rayonna. » Sans Quaquelique, comment pourrions- nous donc saisir combien l’insignifiance est précieuse et digne d’amour ?

Il existe toutefois un autre mystère que celui du nombril : pourquoi les métaphores romanesques de Kundera sont-elles si peu insignifiantes ? Si denses ? Si belles ? Pourquoi leur ambiguïté et leur beauté se gravent-elles en nous, nous habitent-elles de la sorte ? Parce qu’elles sont nées d’une incarnation radicale. Parce que les rêves de Milan Kundera ne sont pas des rêveries, des fuites, mais une plongée créatrice et sensible dans les entrailles du réel. Parce que la matrice de son imagination onirique n’est pas une tête mais un corps vivant tout entier, dans la singularité absolue et nocturne de son incarnation.

Et puis, il y a deux mères. Deux mères sans nom. L’une, presque invisible, la mère de Charles, qui « est un ange » de bonté, vieille paysanne à l’agonie. L’autre, la mère d’Alain, la reine noire. Son personnage magnifique est beaucoup plus développé dans le roman. Elle prononce à la fin de la cinquième partie une imprécation gnostique somptueuse contre la procréation et la Création tout entière, qui est peut-être le passage le plus beau du roman, une malédiction contre l’immense arbre des générations né de la première femme anombrilique, contre toute l’histoire humaine et l’arbre de chair reliant tous les corps humains à travers le temps.

En tant que catholique, on comprendra que je ne puisse donner mon entière bénédiction au gnosticisme qui affleure par instants dans l’œuvre de Kundera, même si j’en admire la vigueur spirituelle… Je suis heureux que cet appel gnostique ne soit pas esseulé, qu’il reçoive si souvent la visite des anges d’un catholicisme paysan très enfoui. L’œuvre de Kundera, pour tout dire, est empreinte d’un amour et d’une tendresse infinis pour le corps humain, pour notre misérable et miraculeuse incarnation sexuée, qui en font un gnostique pour le moins douteux.

Milan Kundera a accepté de nous donner un bref entretien. En pakistanais.

Causeur. Isoulout noombriliouch booz-booz zami stalyniouch zame baba ? Milan kundera. Quaquelico brunino…ah…

Solout quaquelyquooz zoumbala-zoumbalouch baba bam kalynyniouch ? Nobido truno. Nobido. Nobido !

Nambaha goumbalout mblou-mblou bam baba ynzygnyfykanz festalouz ptakovinooz calybaniouch d’ardelam- d’ardelam ? Nobido truni. Nobido, nobido, baf ![/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21549231_000001.

Libres enfants de Finkielkraut

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finkielkraut francais souche

finkielkraut francais souche

Par quelle étrange maladie de notre époque contemporaine Alain Finkielkraut est-il devenu, pour certains esprits experts en démonologie de bazar, l’autre nom du Malin ? Par quelle perversion de toutes les catégories a-t-on pu oublier qu’il est l’un de ceux qui, depuis maintenant quelques décennies, défend le plus ardemment la littérature, cet objet fragile, cette idée évanescente et complexe qui disparaît parfois et renaît où l’on ne l’attend pas ? Il est surtout l’un des premiers à avoir mis des mots sur ce mal contemporain qu’il a si bien nommé : la défaite de la pensée. Scandaleux, réactionnaire ! Oser dire que le saint Progrès n’est peut-être pas continu et que notre hyper-modernité déteste le savoir parce qu’elle méprise le passé ! C’est pourtant ce que nous constatons chaque jour, cette « insurrection contre les morts », cette prétention de l’individu contemporain qui ne supporte pas de se voir rappeler sa finitude.

En lisant Alain Finkielkraut, la jeune professeur que j’étais en 1999 a pu mettre des mots sur ses intuitions, nommer le mal qui rongeait une société française dont je découvrais la part sacrifiée. J’avais choisi d’enseigner à Épinay-sur-Seine parce que j’estimais que Ronsard et Racine, Hugo et Giono étaient, autant que mon patrimoine, celui de ces jeunes gens venus d’Algérie, du Mali, du Maroc ou du Sénégal pour devenir français. Et je comprenais que l’école avait depuis longtemps renoncé à cette idée.[access capability= »lire_inedits »]

On peut, bien sûr, caricaturer ces réflexions. On peut crier au lepénisme au motif que toute réticence devant la modernité triomphante serait en soi condamnable. Finkielkraut est donc en tête des listes d’intellectuels coupables qu’adore dresser la presse « démocrate ». Il y a ceux qui jugent intolérable que l’on s’oppose à l’indifférenciation du grand marché ouvert à tous vents et qui fustigent les « lignes Maginot » pour mieux applaudir l’entrée des chars du libéralisme vainqueur. Et puis il y a ceux qui s’étranglent que l’on ose écrire des mots tels qu’ « identité » ou « culture » pour autre chose que la célébration du multiculturalisme et des « diversités » de tous ordres.

Un ami très cher dont Alain Finkielkraut avait pu apprécier les deux premiers ouvrages, Nathanaël Dupré La Tour, caressait le projet d’un livre collectif : « Libres enfants de Finkielkraut ». Un hommage polyphonique dans lequel nous, encore trentenaires mais conservateurs ou réactionnaires assumés et joyeux, aurions raconté ce que nous devions à cette figure non pas tutélaire mais libre. Les uns auraient parlé de l’école, de la transmission. Les autres, de cette qualité si rare aujourd’hui : Alain Finkielkraut est sans doute le meilleur lecteur, car le plus sensible et le plus respectueux de ceux dont il parle. Et dans notre bibliothèque imaginaire, Un cœur intelligent figure en aussi bonne place que La Défaite de la pensée.

Ce livre en forme de tribut a malheureusement perdu son inspirateur, mais pas sa raison d’être. Et le collège qu’il aurait constitué vaut bien la noble Académie, car il prouve qu’Alain Finkielkraut, contre tous les clichés, est bien un auteur de jeunesse.[/access]

Mélenchon va-t-il sortir de l’euro?

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melenchon euro fn

melenchon euro fn

«Jacques Généreux, qui est notre maître à penser sur ces sujets, considère lui que la question n’est plus de savoir si on doit sortir de l’euro mais quand et comment on le fera. C’est un pronostic très pessimiste mais il est possible en effet que l’euro s’effondre sous le poids des contradictions qu’il contient[…] La Banque centrale européenne doit changer son statut. Si elle change et si on accepte cette idée qu’il faut une harmonisation sociale et fiscale, alors nous aurons un ensemble économique cohérent qu’il sera possible d’impulser et l’euro peut servir de circulation sanguine. Mais sinon, on ne va tout de même pas mourir pour une monnaie ! »

Voilà en substance ce que Jean-Luc Mélenchon expliquait dimanche sur France 3. Mesurons-nous le chemin parcouru ? Il y a trois ans à peine, le co-président du parti de gauche déclarait que la sortie de l’euro était une solution « d’essence maréchaliste ». Nous l’avions alors vivement repris de volée, non seulement parce que son attitude se révélait insultante mais aussi parce qu’elle le privait du  principal levier pour appliquer sa politique s’il arrivait au pouvoir.

Mélenchon a donc changé son fusil d’épaule. Pour deux raisons. Primo, en trois ans, le débat sur l’euro a fait bouger les lignes, notamment chez les économistes proches de la gauche de la gauche. Jacques Généreux, comme le signale Mélenchon, mais aussi Bernard Maris, qui ne voit plus d’autre solution que de démonter la monnaie unique pour mettre en œuvre une politique  économique alternative, symbolisent cette mutation. À l’échelle internationale, on ne compte plus les économistes de renom, parfois Prix Nobel, qui appellent à la dissolution de cette zone monétaire.

Tout ce petit monde s’est donc ajouté à Jacques Nikonoff et Aurélien Bernier qui prônaient déjà cette option et étaient donc pointés comme maréchalistes par Mélenchon, sous prétexte qu’ils préconisaient une solution défendue par Marine Le Pen. Le second nommé a d’ailleurs écrit un livre fort intéressant où il interpellait la gauche radicale sur la question de l’Europe. Qui sait si cet excellent ouvrage n’a pas contribué à la prise de conscience de l’ex-candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle ?

Secundo, Jean-Luc Mélenchon a sans doute compris que sa fixette sur Marine Le Pen, qui le conduisait à rejeter par principe tout ce qu’elle pouvait proposer, conduisait à l’échec. Il a pris conscience que lui laisser le monopole de certains thèmes, surtout dans le domaine économique, confinait à l’idiotie. Il était temps. Car son piètre score parmi les ouvriers et les employés en 2012 s’explique en partie par cette fixation sur la présidente du Front national, qui est appréciée dans ces catégories de la population. Ces trois dernières années, lorsqu’il était amené à débattre avec Jacques Sapir ou Emmanuel Todd sur ces questions, par exemple sur le plateau de Daniel Schneidermann, il se montrait beaucoup plus ouvert  que dans des tribunes moins confidentielles où il continuait de plastronner. Or, dimanche, c’est dans le 12-13 dominical de France 3, une émission politique très regardée, qu’il a décidé d’adopter ce discours sur l’euro.

Si Jean-Luc Mélenchon s’est réellement décidé à adopter une ligne plus cohérente en n’excluant plus un éventuel retour du franc, solution soutenue par les classes populaires, il s’agit assurément d’une bonne nouvelle… pour ses futurs résultats électoraux.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000001. 

Crimée : le peuple préfère Simferopol à Kiev

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crimée ukraine russie referendum

crimée ukraine russie referendum

Les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine revendiquent un « oui » massif  au référendum pour l’autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. « 89,07 % ont voté pour » l’indépendance hier, à Donetsk.  Mais cela ne signifie rien, rien du tout. Selon Kiev, c’est une « farce criminelle ». Pour François Hollande, ce scrutin est « nul et non avenu ».

La légalité de cette consultation, de même que le vote du 16 mars en Crimée, laisse sans doute à désirer. Ne serait-ce que sur un plan procédural : ni la Crimée ni le Donbass n’ont compétence pour se détacher de l’Etat ukrainien.

Mais le gouvernement de Kiev souffre également d’un déficit de légalité. Institué le 20 février, après le rejet par l’opposition de l’accord négocié entre le président Ianoukovitch et les leaders de Maïdan, sous l’égide de la France, de l’Allemagne et de la Pologne, ce cabinet est né du renversement par la force du pouvoir en place. Autrement dit, si le nouveau régime ukrainien est reconnu internationalement, il ne le doit qu’au bon vouloir des chancelleries occidentales. Car l’argument de la table rase, selon lequel il faudrait repartir de zéro pour créer un gouvernement intègre, ne suffit pas à créer une autorité légale.

Dans pareil terrain miné, chacun des acteurs politiques fait valoir sa légitimité et invoque le soutien populaire – de l’Ouest ou du Sud-Est du pays. Or, d’après l’étude de l’agence américaine Pew Research, publiée le 8 mai, le référendum du 16 mars, toujours pas  reconnu par la communauté internationale, refléterait l’opinion ultra-majoritaire chez les Criméens. L’enquête menée entre le 5 et le 23 avril confirme que 82% de la population locale porte une haute considération au nouveau gouvernement local de Simferopol. Aux yeux de la plupart des Criméens,  les forces d’auto-défense, tant décriées par l’Occident, ont joué un rôle positif tandis que le gouvernement de Kiev suscite leur méfiance. Moins de 7% de la population de la presqu’île considère que les autorités centrales respectent les libertés individuelles. Et moins de 20% pense que les élections présidentielles se tiendront de manière juste et équitable.

Puisque l’expertise américaine ne laisse guère de place au doute, on peut se demander pourquoi l’issue du vote criméen devrait être remise en cause. La même question mérite d’être posée à Donetsk et Lougansk. Si la légitimité est la seule aiguille qui fonctionne encore en Ukraine, alors il est peut-être temps d’entendre  la voix du peuple.

Marseillaise et conséquences

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hamon taubira marseillaise

hamon taubira marseillaise

« Karaoké d’opérette », dit-elle : non contente de ne pas chanter l’hymne national en mémoire de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira avoue ne pas en connaître les paroles. De surcroît, elle a revendiqué son abstention et s’est fendue d’un long plaidoyer pro domo sur Facebook. Ah, pour être moderne, elle l’est — mais elle n’est pas ministre de tous les Français : son attitude exclut tous ceux qui croient que la Marseillaise, née au moment où la Révolution abolissait justement l’esclavage, est le chant commun de tous les Français.
Même Libé traite l’événement du bout des lèvres — incapables qu’ils sont, rue Béranger, d’appuyer les propos incohérents du ministre (et non de « la » ministre, va apprendre le français, patate !).

Et ce matin, sur BFM TV, Benoît Hamon (hé, faudrait peut-être donner l’exemple aux mômes !) fait chorus, si je puis dire : «À ce moment-là, je ne la chante pas non plus, comme la plupart des autres ministres. Parce qu’elle est chantée par une soliste et qu’on ne veut pas ajouter notre voix dessus. Dans ces moments-là, la Marseillaise inspire le recueillement. Je ne comprends pas qu’on fasse ce procès à Taubira et pas à moi.»

Nous savions que nous avions globalement un gouvernement de gougnafiers. Mais là…

Qu’on se rappelle. Le 6 octobre 2001, la rencontre France-Algérie dérapait, dès les hymnes.
Et Chirac, bien inspiré, préférait quitter le Parc des Princes. Même événement lors du France-Tunisie d’octobre 2008. Mais qu’est-ce que nous avons fait à ces Français qui se disent « indigènes de la République » pour qu’ils se croient tout permis ? Qu’est-ce que l’Ecole a négligé de leur enseigner ? « Hé, respecte-moi, toi, le boloss » — mais tu n’es pas respectable, crapule ! Tu es un sous-produit de ce que l’Ecole en déshérence a fait de pire. Et je te dénie le droit de dire quoi que ce soit. Parce que je suis un républicain, mais pas un ventre mou de démocrate.
Quand je pense que certains pédagogues leur ont donné le droit de s’exprimer…
Alors oui, Taubira démission ! Et vite ! Et tout de suite ! Ce ministre est indigne. Ce gouvernement est indigne.

Mais je parie que ça fera encore un peu jaser dans les gazettes, sans qu’il ne se passe rien — d’ailleurs, il ne se passe rien, sinon que les pauvres sont encore plus pauvres, et que les riches se gavent — pendant que les bobos pensent que Mme Taubira, parce qu’elle a donné des gages au lobby LGBT, est une femme de gauche. Du spectacle, pour la société du même nom. Pas même une tragédie : une farce.
Quand même ! Être obligé de reconnaître que Jean-François Copé ou Florian Philippot ont eu ce matin des réactions appropriées, quoi qu’on puisse penser d’eux… Il fallait le PS pour donner, chaque jour, plus de crédibilité aux représentants de la droite la plus dure…
Ça va se payer dans les urnes, aux Européennes — comme le reste. J’y reviendrai dans deux ou trois jours.

PS : Pour une faute bien moindre de Nicolas Sarkozy, la France intellectuelle s’est lancée dans des lectures publiques de La Princesse de Clèves. J’appelle de mes vœux un karaoké géant place Vendôme, pour apprendre au ministre les paroles exactes de la Marseillaise.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Eurovision : Genre, les beaufs s’y mettent

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eurovision conchita autriche

eurovision conchita autriche

L’Europe s’ennuie. Privée d’ennemi à abattre, gavée de libertés fondamentales, overdosée d’acquis sociaux et de nouveaux droits, elle tourne un peu en rond. Après avoir créé la sécurité sociale, accordé le droit de vote aux femmes et instauré la libre circulation des personnes et des marchandises d’un pays à un autre, elle a donc inventé  l’Eurovision pour célébrer ses cultures, ses arts, et la créativité débridée que le monde entier lui envie.

Rendez-vous annuel de la beauferie sous-culturelle, l’événement repose sur un principe désormais bien rôdé : des candidats recalés aux émissions de télé-réalité se payent un quart d’heure de célébrité en représentant leur pays par l’interprétation de la pire daube musicale dont ce dernier ait été capable d’accoucher. Et l’Europe fête ainsi la paix et l’amour retrouvés, entre nations qui se déchiraient autrefois en se traitant d’ennemis héréditaires.

Cette année, c’est encore une fois un parfait inconnu, le jeune Thomas Neuwirth, 25 ans, qui a prouvé avec sa chanson « Rise like a Phoenix » que l’Europe avait un incroyable talent. Kitsch à souhait, sans aucun intérêt particulier, la soupe servie dans un style pompier par Tom l’Autrichien aurait pu être oubliée aussitôt chantée, comme tous les morceaux de ses glorieux prédécesseurs (qui sifflote aujourd’hui sous la douche « Dors mon amour » d’André Claveau, lauréat en 1958 ?).

Mais faute du moindre talent artistique, l’intéressé a fait montre d’un certain sens du marketing. À l’heure où la loi commune se fonde sur les revendications d’une ultra-minorité et où les sexes s’effacent au profit du concept de « genre », notre Tom boy de la chanson s’est positionné sur le créneau  le plus porteur : celui de l’identité sexuelle floue et de l’engagement contre l’homophobie. Comment ? Très simple : en enfilant une robe à paillettes et en scotchant une fausse barbe à son menton pour monter sur scène.

En se rebaptisant pour l’occasion Conchita Saucisse (Wurst, en allemand) et en racontant son adolescence difficile d’homosexuel rural, il a tout misé sur le thème le plus consensuel du moment. Et tous les médias pouvaient foncer dans le panneau tête baissée. « Victoire de la tolérance », « triomphe de la différence sexuelle »… Dès le lendemain, les gros titres célèbrent unanimement l’exploit du « travesti barbu » ou de « la drag queen autrichienne » comme s’il était évident que sa prestation n’avait aucune autre dimension.

Fut un temps où les « monstres » dérangeaient, bousculaient la bourgeoise et le bougnat, choquaient les prudes et les curés. Quand David Bowie incarnait Ziggy Stardust en 1972, il était interdit de s’embrasser entre personnes de même sexe dans les rues de Londres. Lorsqu’en 1986, Freddie Mercury faisait trembler le stade de Wembley déguisé en reine d’Angleterre, la « promotion intentionnelle de l’homosexualité » venait d’être prohibée. Ils étaient différents, provocants, et défiaient les institutions de leur temps.

Aujourd’hui, Thomas-Conchita pourrait éventuellement passer pour un rebelle en Russie, où les homosexuels ne sont pas dans la norme, sans être affublés d’un triangle rose et déportés pour autant. Mais en Europe, où la norme a fini par nier leur différence comme celles qui permettaient jadis de ne pas confondre un bûcheron et une lavandière (la barbe, par exemple), c’est juste une saucisse comme une autre. Et un faux monstre à postiche. On baille.

*Photo :  Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

Réflexions sur un tumulte

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Je ne me suis pas réveillé, un beau matin, en me disant que je devais me présenter à l’Académie française pour couronner mon oeuvre et accomplir ma destinée. Je n’ai jamais pensé, en effet, que cette vénérable institution et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. Je ne me prenais pas pour un grand écrivain et je la trouvais un peu « Vieille Dame ».

Son âge avancé m’apparaît aujourd’hui comme son plus bel atout : l’Académie représente la tradition, la mémoire, les morts, le refus, pour parler comme Chesterton, de « se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie ». Mais le doute ne m’a pas quitté : je sais tout ce que je ne sais pas, je n’ignore rien de ce qui me manque. Il a donc fallu l’insistance amicale de Pierre Nora et de quelques autres académiciens pour que je franchisse le pas et que, trois semaines avant le scrutin, je présente ma candidature.

Quand je méditais sur le pourquoi de cette décision prise in extremis, j’étais perplexe : je ne trouvais aucun motif irréfutable. Heureusement, j’ai été tiré de mon embarras par la campagne politique qu’ont déclenchée contre moi quelques habits verts rouges d’indignation. « Avec Alain Finkielkraut, a dit l’un d’entre eux, c’est le Front national qui entrerait sous la Coupole. » L’antifascisme délirant qui s’exprimait là donnait une raison d’être à mon ambition.[access capability= »lire_inedits »] Son insoutenable contingence acquérait, tout à coup, le poids de la nécessité. Je devais être élu, non parce que je le méritais (de cela je ne serai jamais sûr) ni pour être décoré mais pour faire échec, au moins cette fois, à l’impudence de l’idéologie. On me demande maintenant de tourner la page et de jeter le voile de l’oubli sur les attaques qui ont précédé cette élection. C’est l’usage et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à ne pas le respecter, au moment d’entrer dans la maison de la bienséance, que j’ai obtenu la majorité dès le premier tour.

L’honneur cependant me commande de faire une exception : Danièle Sallenave. Trop c’est trop : le temps est  venu pour elle d’assumer la responsabilité de ses paroles et de ses actions. Sa trajectoire, de surcroît, est instructive : elle en dit long sur la confusion du temps. Nous avons été proches jadis, Danièle Sallenave et moi : nous avons créé ensemble la revue Le Messager européen. En 1992, à l’appel de Claude Lanzmann, elle a rejoint, sans préavis, le comité de rédaction des Temps modernes. J’en ai pris mon parti : que pouvais-je faire d’autre ? Au bout de quelques années, pour des raisons que j’ignore, elle a quitté Les Temps modernes. Après ces deux ruptures successives, elle a fait un séjour dans les territoires occupés par Israël et elle est revenue avec un livre à la gloire de la cause palestinienne. En 2000, quand Renaud Camus a été accusé d’antisémitisme pour certains passages de son journal La Campagne de France, Danièle Sallenave a pris la défense de l’écrivain qu’elle connaissait depuis longtemps avec un zèle fervent. « Elle appartenait au groupe de mes partisans “ultras, réconfortant par sa loyauté sans doute mais un peu inquiétant par les excès de son enthousiasme », confie Renaud Camus dans son journal de l’année 2000 : « Les passages qu’on me reproche, elle les jugeait trop modérés, c’était à peine un dixième de la vérité, à l’en croire ! Et de citer le cas du directeur de je ne sais quelle chaîne de télévision qui aurait la double nationalité française et israélienne et qui serait colonel dans l’armée d’Israël.»[1. K.310. Journal 2000, P.O.L, 2003, p. 190-191.] Toutefois, lorsqu’il s’est agi de signer une pétition réclamant pour Renaud Camus la possibilité de se défendre tout en exprimant des réserves sur les passages qui lui étaient reprochés, Danièle Sallenave, à la surprise générale, s’est dérobée et, au journaliste du Monde qui l’interrogeait, elle a expliqué : « Ce ne sont pas des réserves que je ressens, mais le désaccord le plus total. »

Pourquoi ce revirement ? Pour ne pas compromettre dans le soutien à un écrivain qualifié de « maurrassien » par le parti intellectuel la pureté de son engagement contre Israël et le lobby sioniste en France. C’est donc vierge de toute accointance douteuse que, le 4 juin 2002, Danièle Sallenave a publié dans Le Monde un article coécrit avec Edgar Morin et Sami Naïr : « Israël-Palestine : le cancer ». En voici quelques extraits : « Ce qu’on a peine à imaginer, c’est qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations non seulement en “peuple dominateur et sûr de lui” mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier […] Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs, qui furent victimes d’un ordre impitoyable, imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité […] Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livrée à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. »

Je n’ai jamais pensé qu’Israël était au-dessus de tout soupçon mais j’ai été, comme beaucoup d’autres, effaré et blessé par cette diatribe qui puisait tous ses arguments et toutes ses images dans le répertoire de l’antinazisme. Depuis lors, l’hitléro-sioniste que j’étais a révélé, en écrivant L’Identité malheureuse, son autre vrai visage : celui d’un suppôt de Marine Le Pen, c’est-à-dire non seulement d’un réactionnaire mais d’un fasciste français.

Malgré tous les efforts déployés par Danièle Sallenave, cette double accusation ne m’a pas été fatale. Elle n’a pas empêché mon élection, mais j’y vois davantage que la pénible lubie d’une intellectuelle amère. Elle ouvre, l’air de rien, un nouveau chapitre de l’histoire du francojudaïsme.

L’antisémitisme hitlérien ayant rappelé au juif « l’irrémissibilité de son être », comme l’écrivait Lévinas en 1947, l’idée d’un accomplissement des promesses messianiques par la patrie de la Révolution et des droits de l’homme ne peut plus être à l’ordre du jour. La France n’est plus une Terre promise pour les juifs. Mais elle ne l’est pas davantage pour les autres Français. Ce qui s’esquisse face aux gros bataillons du nouvel antiracisme, c’est la communauté de destin inattendue des «sionistes» et des «souchiens».[/access]

*Photo : Thomas Leplus.

Hollande, Hamon et Robespierre

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Le tout nouveau président UMP de la communauté urbaine de Marseille Provence Métropole, Guy Teissier, vient d’avoir une idée : il veut débaptiser la Place Robespierre, sise dans le IXème arrondissement de Marseille (à Mazargues, pour ceux qui connaissent) et lui donner le nom des Nazet, amis du félibrige et de la culture provençale. C’est la seconde fois qu’on nous fait le coup — déjà, en 1999…


J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux. Mais j’aime encore plus Robespierre, sans lequel nous serions retombés dans une monarchie glauque (sans lequel il n’y aurait pas eu Bonaparte ni de Code civil : c’est au passage le frère dudit Robespierre qui a distingué à Toulon le jeune officier d’artillerie).
Horreur et putréfaction ! Signez vite la pétition mise en place par les amis de Robespierre, de la Convention et de la République. Il y a très très peu de rues ou places Robespierre, en France, alors que des rues Danton, l’organisateur des massacres de septembre, on ne sait plus qu’en faire.
Les informations sur l’œuvre exact de Maximilien ne vous sont pas nécessaires, ô mes féaux, mais cela va mieux en le disant :

C’est Robespierre qui pour la première fois, à la mi-décembre 1790, employa la formule « Liberté, Egalité, Fraternité ».
C’est lui qui a donné et proposé la citoyenneté pour les Juifs, qui a proposé l’abolition de l’esclavage, qui a fait voter la reconnaissance des enfants naturels, le premier à défendre le suffrage universel, le premier à aborder le non cumul des mandats, le premier à proposer le contrôle des prix de première nécessité…
Quant à la Terreur qu’on lui attribue…
C’est entendu, la guillotine fut la raison suffisante, comme disait Voltaire, de la mort de 15 000 personnes — plus ou moins. C’est entendu, il y eut quelques excès à Lyon ou Nantes. Mais cette violence est peu, comparée à celle exercée pendant des siècles par les Rois de France, qui cautionnaient les pires massacres et les tortures. Et tout adversaire que je sois aujourd’hui de la peine de mort, je recontextualise — en 1793, un certain 21 janvier, qu’en aurais-je pensé ?
D’autant que si l’on cherchait les vrais responsables de la Terreur, il faudrait bien davantage lorgner vers Fouquier-Tinville, Hébert, Vadier ou Barère — l’un des principaux responsables, aussi, de la répression vendéenne, et non Robespierre qui rappela Carrier dès qu’il fut mis au courant des fantaisies de ce dernier, qui faisait violenter les jeunes aristocrates du beau sexe par ses volontaires antillais, au cours d’orgies mémorables — avant de les expédier dans la Loire pour les fameux « mariages républicains ». Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner.
Le plus beau, c’est que la désinformation la plus abjecte règne chez les historiens. Mais les historiens, hein…
Alors, signez et faites signer la pétition !

Tout cela pour dire…
Au même moment, Hollande nous recompose la France du XVIIIème siècle et ses provinces. Sous prétexte que 22 régions, c’est 11 de trop. Efficacité, économies, etc. Faire des régions à échelle européenne, bla-bla-bla. Le modèle allemand, quoi.
Et Benoît Hamon s’est empressé de faire chorus, et s’apprête à territorialiser l’Education Nationale — quand vous serez sous la tutelle exclusive des potentats locaux à la Guy Teissier, vous ne viendrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenus. Les profs sous la férule des grandes intelligences régionales, recrutement et sélection compris, ce sera intéressant.
C’est pour le coup que l’on multipliera les options régionales au Bac — notez qu’il y a déjà l’option Pétanque en Provence et l’option surf à Biarritz. Des points en plus pour compenser les faiblesses en maths.
Tout cela sent mauvais. Très mauvais. Moi, j’aurais la tête de Louis XVI — ah bon, vous n’aviez pas remarqué ? —, j’y regarderais à deux fois avant de rétablir l’Ancien Régime. Qui sait si un nouveau Robespierre ne traîne pas par là, à Arras ou ailleurs…

D’Aymeric Caron au CRAN, tous indignés!

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taddei caron ruquier

taddei caron ruquier

En France, on n’a toujours pas de pétrole mais comme on est aussi à court d’idées, on produit de l’indignation. Dans ce domaine, on peut même dire que notre pays excelle. Depuis bientôt trente ans que les artistes de la repentance et les grossistes en culpabilisation ont profité de l’engouement pour le charity business et le développement associatif pour peaufiner leurs boniments, ils ont eu le temps d’acquérir une véritable expertise professionnelle en la matière. SOS Racisme, CRIF, CRAN, MRAP et consorts ont compris rapidement que la compassion était une valeur médiatique et ont pris leur part dans l’édification d’un grand marché des changes de la revendication communautaire. Avec le complaisant soutien des pouvoirs publics, il est devenu tout à fait naturel de transformer le devoir de mémoire en stratégie de communication, l’antiracisme en religion d’Etat et l’antifascisme en concept fourre-tout et principale arme contre à employer contre tous ceux qui s’aviseraient de dénoncer l’inflation constante des revendications victimaires. Le sociologue Paul Yonnet a su, avec beaucoup de courage, dénoncer dans les années quatre-vingt-dix, dans son ouvrage Voyage au centre du malaise français, cette forme de racialisme inversé dont SOS Racisme a été le premier instigateur et dont le CRAN ou le MRAP sont les parfaits continuateurs. La logique a cependant été poussée si loin que les chefs de file des mutins de Panurge s’autorisent aujourd’hui toutes les absurdités, allant parfois jusqu’à indisposer leurs propres coreligionnaires. C’est le cas du CRAN et c’est celui d’Aymeric Caron.

Commençons par le CRAN. Le Conseil Représentatif des Associations Noires, dont l’acronyme seul est la démonstration éclatante de ce que Paul Yonnet avait payé si cher de vouloir expliquer avec trop de lucidité, va très loin dans le ressentiment identitaire et l’instrumentalisation victimaire. Si loin, que, par la voix de son représentant, M. Louis-Georges Tin, on apprend que le CRAN a décidé, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, de réclamer aux institutions et aux descendants des familles impliquées dans la traite négrière une compensation financière pour les crimes de leurs aïeux.

On se doute que la démarche ressemble plus à un appel discret à la réévaluation des subversions versées par les collectivités territoriales qu’à une entreprise réellement susceptible d’aboutir, bien que Louis-Georges Tin ait tout de même la menace débonnaire. «Nous les invitons à rentrer en contact avec des associations ou des municipalités pour voir comment elles pourraient contribuer d’une manière ou d’une autre à des réparations», explique Louis-George Tin. «En fonction, nous verrons si nous donnons des suites judiciaires». Grand prince le Louis-Georges tout de même…

Le ridicule de la démarche peut faire sourire. Il conserve pourtant quelques aspects inquiétants. Quelles mesures serait prêt à réclamer le CRAN pour que les descendants des « responsables » soient identifiés et que la culpabilité de leurs aïeux soit établie ? Cela signifie-t-il que Nantais et Bordelais doivent dès à présent se ruer dans les archives départementales pour éplucher nerveusement leurs arbres généalogiques et tâcher de démontrer qu’il n’y avait pas d’esclavagistes dans leur lignée ? Dans le cas contraire, est-il possible de démontrer à Louis-Georges Tin qu’il n’existe pas de gène de l’esclavagisme encore scientifiquement reconnu qui puisse permettre de réclamer une quelconque réparation à d’hypothétiques descendants quelque trois cent ans après les événements incriminés ? La proposition est non seulement affolante de bêtise mais elle en devient réellement inquiétante quand on se rend compte qu’elle revient tout simplement à justifier la spoliation au nom d’une instrumentalisation de l’histoire et d’une forme nouvelle du droit du sang. Les heures les plus sombres, disiez-vous ?

Passons à Aymeric Caron. Tous les combats se valent, toutes les horreurs se ressemblent et toutes les indignations sont bonnes à prendre, semble-t-il, pour le chroniqueur de Laurent Ruquier. Le message passé par Aymeric Caron au cours de la fameuse séquence coupée par France 2 est limpide. Nos ancêtres, ces ringards, n’avaient pour eux que des indignations locales et des colères de villages ; nous qui sommes de vrais citoyens du village planétaire, nous pouvons mettre désormais les pieds dans le plat où ça nous chante, voler au secours des enfants du monde entier et courageusement souffleter les dictateurs et les salauds derrière notre écran. À l’heure de la mondialisation et de la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il y a cependant trop de causes à défendre, de tendres orphelins et de veuves éplorées. On ne peut pas contenter tout le monde alors il faut bien choisir. Avec ses petites fiches, Aymeric Caron a donc investi dans une valeur sûre : la cause palestinienne.

Les malheureux Palestiniens servent surtout de prétexte à toutes les causes. Les gouvernements des pays arabes se servent d’eux dès qu’ils ont besoin de s’appuyer sur la naïveté de la rue pour faire oublier leur incurie politique tandis qu’en France la cause palestinienne aura trouvé les avocats les plus improbables :de ceux qui, à droite, se rêvent en nouveaux croisés de l’anti-impérialisme et font mine de verser dans un tiers-mondisme bienveillant, jusqu’aux éternels donneurs de leçon qui, à gauche, produisent de l’indignation mondialisée à l’hectolitre. Aymeric Caron qui s’était fait un métier de traquer l’Infâme, le fasciste et le réactionnaire à longueur de chroniques rejoint soudain, par la magie de ses rapprochements vaseux, le camp d’un certain humoriste judéocentré dont il avait pourtant, la main sur le cœur, dénoncé avec force les dérapages. Comment le conflit israélo-palestinien réussit-il à s’inviter dans une discussion qui a pour sujet un fait divers sordide, qui s’est déroulé en France et dont les ressorts ne sont que la cupidité et la bêtise ? L’ouvrage de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, qui avait évoqué, avant le film d’Arcady, l’assassinat d’Ilan Halimi, propose un constat glaçant : dans une société rongée par un matérialisme débilitant, qui fait hypocritement de la victimisation une quasi-religion d’Etat, les victimes ne comptent pour rien. Elles sont réifiées, elles ne sont qu’une monnaie d’échange, qui peut être idéologique, comme l’a démontré Aymeric Caron en élaborant ce rapprochement affligeant entre le meurtre d’Ilan Halimi, la montée des actes islamophobes et les crimes supposés ou réels de l’armée israélienne. Ce faisant, Aymeric Caron sacrifie à un culte toujours en vogue parmi politiques, politologues, chroniqueurs ou journalistes : la religion du chiffre. Ce n’est pas vrai, tenez, vous voyez bien que vous dites n’importe quoi ! J’ai les CHIFFRES moi ! Le souci c’est que tout le monde a des chiffres à se balancer au visage dès qu’il s’agit de défendre son clocher, son pré carré et les moutons qui vont avec. Le problème c’est aussi qu’on ne brandit pas soudain les chiffres d’une ONG témoin des agissements de l’armée d’un pays en guerre pour faire semblant d’excuser les actes d’un pauvre type qui a assassiné des enfants de sang-froid dans la cour de leur école, alors même que l’on évoque un film sur Ilan Halimi, et tout ceci au nom de la montée des actes islamophobes. Bien sûr, Aymeric Caron s’est récrié, il a  accusé ses accusateurs d’avoir outrageusement simplifié ses simplifications, amputé ses demi-vérités et déformé ses raccourcis.

Il faut d’ailleurs rendre justice à Aymeric Caron et écarter l’accusation d’antisémitisme dont il a pu faire les frais. Aymeric Caron n’est pas antisémite, il n’est rien. Il existe d’authentiques antisémites qui camouflent derrière leur prétendu intérêt pour la cause palestinienne leur philosophie d’esclaves consistant à ne pouvoir se définir qu’en fantasmant un ennemi idéal et à nommer cela une pensée. Aymeric Caron n’en est pas là. Lui symbolise une autre dérive, assez semblable cependant à la précédente, celle d’une gauche paillettes qui n’a plus d’autres outils de pensée qu’un manichéisme opportuniste qui a assuré sa domination médiatique mais la condamne aujourd’hui à une triste sclérose. Les représentants de la pensée unique ont pratiqué avec tellement de bonne conscience la politique de la terre brûlée qu’ils ont calciné tout ce qui pouvait leur tenir lieu de doctrine et de discours. Ils ne sont plus rien et ressemblent à ces personnages de Beckett réduits à ressasser inlassablement des anathèmes qui ne signifient plus rien. Le politiquement correct va, semble-t-il, peiner de plus en plus à étendre les incendies provoqués par ses propres pyromanes, qu’ils soient devenus complètement incontrôlables comme Dieudonné ou qu’ils se prennent simplement les pieds dans le tapis comme Aymeric Caron.

L’atmosphère de ce pays devient chaque jour un peu plus irrespirable, et ce n’est pas seulement dû aux micro-particules. Il convient donc de désigner quelques responsables de la dangereuse dégradation du climat social et politique avant que nos amis du désastre ne se drapent dans leur dignité offusquée pour proclamer qu’ils avaient bien pronostiqué un retour de la haine dont ils auront finalement été les principaux artisans. En attendant, il est déjà utile de rappeler aux indignés à la carte ce qui est sans doute trop choquant à reconnaître pour eux : c’est que les victimes de Fofana et de Merah étaient françaises et qu’en vertu d’une forme de solidarité nationale qui semble sans doute aujourd’hui surannée, on pleure d’abord les victimes de la haine et de la violence parmi ses concitoyens et dans son pays avant d’aller chercher chez les conflits des autres les raisons d’excuser leurs meurtriers.

De l’idée malsaine d’instaurer une sorte de dîme rétro-historique très sélective à la tentation de vouloir faire passer les assassins pour des martyrs au nom de la solidarité palestinienne, l’hygiène de l’indignation commence à faire tache.

Allez Sochaux !

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sochaux stade bonal

sochaux stade bonal

Hier soir, alors que je faisais part de mon bonheur après la victoire sochalienne à Rennes, mon camarade Philippe G. s’adressait à moi dans ses termes : « Te voir exulter en même temps et pour le même club que Pierre Moscovici[1. L’ami en question connaît assez bien Pierre Moscovici, lequel est effectivement l’élu de la circonscription Audincourt-Sochaux.] est une preuve de plus que le foot est un sport formidable ». Comme tu as raison, Philippe. Cette soirée restera sans doute gravée dans ma mémoire comme celle des finales gagnées au Stade de France, en 2004 et 2007, ce match à Bonal contre le Borussia et ce panneau qui affichait en lettres d’or Sochaux 4-Dortmund 0, celle où j’ai pleuré devant le poste lorsque je vis Mickaël Madar rater son pénalty en 1988 en finale de Coupe de France, ou encore, last but not least, cette fin d’après-midi de décembre 1980 où le Gaulois Revelli revint en peignoir sur la pelouse enneigée fêter la qualification du FCSM contre l’Eintracht Francfort en coupe d’Europe.

Je peux parler de football très sérieusement, mais quand j’évoque Sochaux, on entre dans l’irrationnel, dans la passion amoureuse. C’est l’enfant de dix ans qui s’exprime, celui qui portait fièrement les couleurs jaune et bleu quand il se rendait à l’entraînement chaque mercredi après-midi. Dans un autre papier, j’avais déjà confessé cette passion qui confine à la religion. Et pourtant, au cœur du mois de janvier, j’ai bien cru que je devenais athée. Pour la première fois, j’avais quitté un match à Bonal avant la fin. Sochaux venait d’encaisser un second but contre Montpellier et les derniers espoirs de maintenir le club en Ligue 1, semblaient s’envoler. La colère m’avait envahi. Les joueurs n’étaient plus dignes de l’Histoire qu’ils étaient censés incarner. Le naufrage était inéluctable, avec une dizaine de points de retard sur l’équipe classée 17e, sous ligne de flottaison synonyme de maintien. Aux copains, j’avais dit en partant : «  Je vous laisse mon abonnement. Je reviendrai, peut-être. Pourquoi gâcher des samedis soir que je pourrais passer en famille et faire 160 kilomètres pour voir ça ? ». Et je ne suis jamais revenu, depuis. Pourquoi ? Parce que l’équipe s’est mise à nouveau à gagner, un match, puis un second, puis un troisième. Et que je me suis finalement persuadé que j’étais peut-être cette année le chat noir qui hantait le stade. Là, on va au-delà de la religion. Car le footeux est superstitieux. Au point que parfois, il change même son itinéraire entre le parking et le stade pour ne pas perdre comme la dernière fois. Parfois, il ne reprend plus le bonnet synonyme de défaite humiliante et se gèle les oreilles pendant tout un match dans la froideur des hivers sochaliens. Vous allez me dire : « C’est complètement con. ». Et c’est vrai. Mais pourtant, même si un supporteur d’Evian-Thonon-Gaillard me donnait un million d’euros pour que je vienne hanter Bonal samedi prochain, je resterais chez moi. Et pour le coup, si l’idée folle me venait d’accepter, je suis certain que mes potes me vireraient du stade en arrivant. Cela me rassure, d’ailleurs. Je ne suis pas seul à être complètement con. Car, voyez-vous, si j’y allais et que Sochaux ne gagnait pas et descendait en Ligue 2, je m’en voudrais pour le restant de mes jours. C’est cela l’amour d’un club pour le gamin de dix ans que je suis resté lorsqu’on évoque le FC Sochaux.

Samedi, Sochaux recevra Evian. Une fois n’est pas coutume, mon club de cœur a aujourd’hui la faveur des pronostics après sa fantastique remontée, sans précédent depuis la mise en vigueur de la victoire à trois points. C’est dangereux. Après avoir eu le droit de disputer cette sorte de finale dans un stade plein comme un œuf et acquis à sa cause, rien n’est plus périlleux que d’aborder ce match dans un contexte de confiance excessive. Samedi soir, vers 22h50, je pleurerai. De tristesse ou de joie, mais je pleurerai. Parce que c’est Sochaux et que je suis un gamin de dix ans.

*Photo : PATRICK GARDIN/AP/SIPA. AP20191927_000007.

Kundera badine avec l’amour

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milan kundera fete insignifiance

milan kundera fete insignifiance

Dans La Lenteur, Milan Kundera plaçait ces mots dans la bouche de son épouse Véra : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. » Vingt ans plus tard, pour notre grand plaisir, ce rêve est enfin exaucé. Inaugurée en 1968 par une mémorable Plaisanterie, l’œuvre de Kundera s’achève ainsi, avec La Fête de l’insignifiance, par une plaisanterie suprême : un hommage fantasque à la tendresse de Staline et à l’inoubliable pisse de Kalinine. La Fête de l’insignifiance ? Elle est une ultime Valse aux adieux souverainement irresponsable et profonde. Elle est belle comme la rencontre de la mort et d’une plumette. Belle comme la rencontre de la cruauté et de la bonté devant 24 perdrix sempiternellement immobiles. Comme la rencontre de la mère-néant et d’une autre mère, « sortie des vers de Francis Jammes. Accompagnée d’animaux souffrants et de vieux paysans. Au milieu des ânes et des anges. » Belle comme la rencontre du grand chasseur Staline et du perroquet de Bourenbouboubou dans un champ de nombrils carnivores.

Après trois romans français qui avaient renoncé à la construction en sept chapitres de tous ses romans tchèques, Kundera revient à la magie du chiffre 7 redéployée dans une œuvre infiniment dense et concise. Nous sommes à Paris au mois de juin, non loin du jardin du Luxembourg : suivons donc les pas dansants et imprévisibles d’Alain, Julie, Charles, Caliban, D’Ardelo, Ramon, La Franck, Madeleine – et, surtout, surtout, gardons-nous d’oublier le sublime Quaquelique, le bouleversant coquelicot de l’insignifiance ! Après cinquante ans de tâtonnements maladroits, Kundera atteint enfin sa maturité esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement était le nombril. Le nombril dénudé des jeunes filles gambadant gracieusement par les rues de Paris. La Fête de l’insignifiance est une exploration existentielle de l’insondable mystère du nombril. De ce glissement de plaques tectoniques, de cette mutation métaphysico- érotique au gré desquels le nombril a détrôné les trois autres « lieux d’or ». Ce nombril si jeune et si désinvolte qui a frappé d’un soudain vieillissement le sexe, les seins et le cul pour s’accaparer désormais à lui seul toute la gloire du corps féminin. La Fête de l’insignifiance parvient à fondre en une unité esthétique indissoluble une bouffon- nerie mélancolique et un cauchemar féerique. En ceci, elle se rattache aux deux romans de Kundera qui sont peut-être, à mes yeux, les plus beaux de tous : Le Livre du rire et de l’oubli et L’Identité. Les noires et vénéneuses fleurs du nombril me semblent nées de leur terreau obscur. Mais la parenté secrète entre ces deux œuvres et La Fête de l’insignifiance réside également dans les nouvelles variations apportées à plusieurs de leurs thèmes romanesques : les anges (les anges !) ; l’infime frontière entre sens et non-sens ; les enfants comme agents d’une euphorie totalitaire ; la fin de « l’illusion de l’individu », l’engloutissement de la singularité dans une indifférenciation aussi  souriante que cauchemardesque.

Mais qu’est-ce qui échappe au vent noir de l’insignifiance ? La solitude ; la beauté de la nature ; l’amitié ; l’humour (même s’il connaît des crépuscules) ; l’art ; la splendide bonne humeur ; la chasteté et la pudeur ; le ridicule des  « excusards » ; la bonté.

Les considérations les plus noires avoisinent dans La Fête de l’insignifiance avec des scènesd’un comique irrésistible : un délicieux dialogue amoureux portugo-pakistanais ; les multiples apparitions des deux personnages les plus attendrissants du roman : le chaleureux Staline et l’im- mortel Kalinine. Enfin, les irrésistibles aventures de Quaquelique, le prince de l’insignifiance, l’insurpassable Don Juan de l’ère du nombril. « Parler sans attirer l’attention, ce n’est pas facile ! Rester inentendu, cela demande de la virtuosité ! […] Son petit visage, superbement inintéressant, rayonna. » Sans Quaquelique, comment pourrions- nous donc saisir combien l’insignifiance est précieuse et digne d’amour ?

Il existe toutefois un autre mystère que celui du nombril : pourquoi les métaphores romanesques de Kundera sont-elles si peu insignifiantes ? Si denses ? Si belles ? Pourquoi leur ambiguïté et leur beauté se gravent-elles en nous, nous habitent-elles de la sorte ? Parce qu’elles sont nées d’une incarnation radicale. Parce que les rêves de Milan Kundera ne sont pas des rêveries, des fuites, mais une plongée créatrice et sensible dans les entrailles du réel. Parce que la matrice de son imagination onirique n’est pas une tête mais un corps vivant tout entier, dans la singularité absolue et nocturne de son incarnation.

Et puis, il y a deux mères. Deux mères sans nom. L’une, presque invisible, la mère de Charles, qui « est un ange » de bonté, vieille paysanne à l’agonie. L’autre, la mère d’Alain, la reine noire. Son personnage magnifique est beaucoup plus développé dans le roman. Elle prononce à la fin de la cinquième partie une imprécation gnostique somptueuse contre la procréation et la Création tout entière, qui est peut-être le passage le plus beau du roman, une malédiction contre l’immense arbre des générations né de la première femme anombrilique, contre toute l’histoire humaine et l’arbre de chair reliant tous les corps humains à travers le temps.

En tant que catholique, on comprendra que je ne puisse donner mon entière bénédiction au gnosticisme qui affleure par instants dans l’œuvre de Kundera, même si j’en admire la vigueur spirituelle… Je suis heureux que cet appel gnostique ne soit pas esseulé, qu’il reçoive si souvent la visite des anges d’un catholicisme paysan très enfoui. L’œuvre de Kundera, pour tout dire, est empreinte d’un amour et d’une tendresse infinis pour le corps humain, pour notre misérable et miraculeuse incarnation sexuée, qui en font un gnostique pour le moins douteux.

Milan Kundera a accepté de nous donner un bref entretien. En pakistanais.

Causeur. Isoulout noombriliouch booz-booz zami stalyniouch zame baba ? Milan kundera. Quaquelico brunino…ah…

Solout quaquelyquooz zoumbala-zoumbalouch baba bam kalynyniouch ? Nobido truno. Nobido. Nobido !

Nambaha goumbalout mblou-mblou bam baba ynzygnyfykanz festalouz ptakovinooz calybaniouch d’ardelam- d’ardelam ? Nobido truni. Nobido, nobido, baf ![/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21549231_000001.