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Finkielkraut à l’Académie: Bienvenue au métèque!

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Quand il entrera au 21 quai de Conti, à Paris, Alain Finkielkraut sera accueilli du titre de  « maître ». Faut-il sourire ? De toutes les définitions que Littré donne de « maître », je préfère la 10e : «  Celui qui, après avoir été apprenti, était reçu avec les formes régulières dans quelque corps de métier. »  Elle précise qu’avant d’être maître, on est apprenti et qu’on est reçu selon un rituel. L’apprenti  s’égare avant d’être reçu. Il se peut aussi que celui qui a été reçu trompe plus tard ceux qui l’avaient admis « avec les formes ».
J’ai eu trois « maîtres ». Le premier était  l’instit’ à l’école communale, en banlieue. Il était communiste,  avait punaisé au-dessus du bureau la colombe de la paix de Picasso, portait une blouse grise et avait la réputation d’être sévère. Presque centenaire, il est toujours vivant et m’envoie ses poèmes.
Le deuxième était juif polonais naturalisé et enseignait le français au lycée Jacques-Decour où la moitié des élèves, après-guerre, étaient enfants de rescapés. À 80 ans, il donnait sur France Culture des cours sur Rachi et les foires de Champagne. Il m’enseigna le goût de la langue et de la musique. Le troisième  enseignait l’histoire de l’art à Anvers et aimait les garçons. Il m’apprit le goût des arts. Flamand, il avait eu, comme tant de Flamands, des sympathies pour l’Allemagne. Il s’en était expliqué avec moi. J’avais essayé de comprendre.  Il me vient aujourd’hui que Hitler avait  projeté d’exterminer trois catégories d’humains : les communistes, les juifs et les homosexuels… S’il y avait réussi, je n’aurais pas  rencontré, dans les années 1950, ces trois spécimens qui furent mes éducateurs.[access capability= »lire_inedits »]

On revient toujours « de loin » lorsqu’on fait l’effort  de penser dans la forêt obscure. Seuls les imbéciles ne « dérapent » jamais.
Émission « Des paroles et des actes », sur France 2, le  6 février. Je vois Finkielkraut  se diriger d’un pas hésitant vers la table où il va être confronté au futur premier ministre de la France. Le dialogue va durer une demi-heure.
Ce soir là, je découvre un homme vulnérable et vulnéré, fragile, un œil malade, d’avoir trop lu sans doute. Mais la parole est vigoureuse, passionnée,  courageuse. Face à lui, il y a Manuel Valls,  sur ses gardes : il ne riposte pas, écoute, oppose avec calme. On le sent près de partager parfois les vues de son vis-à-vis. Surtout, émane de lui un respect pour l’homme de culture qui lui fait face. J’ai conscience d’assister à un grand moment de télévision. Pour la première fois depuis des lustres, deux hommes s‘affrontent à un haut niveau de respect mutuel, dans un français parfait. Et soudain, l’évidence me frappe : dans le climat de vulgarité, de trivialité que la télévision entretient autour de nous, ce sont deux « métèques » qui sont venus nous rappeler à la noblesse de la langue, à la nécessité du respect, à la rigueur de la pensée. La vraie patrie, c’est notre langue, avait dit Camus, à peu près. Valls, l’émigré de Catalogne  (j’ai connu son père, Javier, un peintre,  proche de Balthus, ignoré dans le pays où il avait choisi de vivre : le fils, lui, se fera  naturaliser).

Finkielkraut, fils d’émigrés juifs polonais rescapés des camps, parfait produit de l’éducation républicaine et élitiste que la France dispensait alors. Je me rappelle sa silhouette  dans les couloirs de Radio France, tirant derrière lui, épuisé, une valise à roulettes emplie de tous les livres qu’il avait lus, épluchés, annotés  pour l’émission qu’il s’apprêtait à diriger : j’y retrouvais mes fatigues et mes élans de petit gamin émigré des labours désertés de ma famille de paysans, moitié chouans côté Mayenne et moitié socialistes côté Morvan, essayant de m’assimiler, à coups de bouquins  trimballés partout, à ma nouvelle communauté. Ce soir-là, pour quelques instants, revivaient le journalisme et la communication  tels que les avaient rêvés des hommes de radio (et « radio », à l’origine, c’est le rayonnement), Max-Pol Fouchet, Pierre Dumayet, Jean Amrouche (encore un « métèque »),  dont j’écoutais les entretiens, Jean-Marie Drot ou, plus tard,  Georges Duby, quand il tenta  de créer Arte. La télévision telle que Finkielkraut la ressuscita ce soir-là, où est-elle  passée ?

Disparue, disparue avec la France, avec sa langue, sa culture, avec son identité de petits Français de souche ? Comment associer cette image d’un soir à celle qui nous est imposée quotidiennement, avec la multiplication à l’écran, sur les ondes, voire dans la presse écrite des « merde », des « à chier », des « foutre », des « connards », des « salauds » et même d’un « ma couille  » qui se voulait familier, adressé  à un homme politique qui, au lieu de se lever et de quitter le plateau, sourit,  sous les ricanements du public, à peine un peu gêné . Écrivains, philosophes, penseurs se cachent dans leur trou. Les voyous occupent le terrain.  Ceux que le maître autrefois envoyait au fond de la classe, les forts en gueule, les fainéants, les éternels ricaneurs, occupent aujourd’hui les plateaux. Maîtres à penser dérisoires d’un monde à l’envers, ils apostrophent, goguenards, ceux qui ont eu le malheur d’avoir été bons élèves, hommes d’État, écrivains, artistes. On les appelle « animateurs ». « Réanimateurs »  plutôt : ils ont mission de faire réagir des masses apathiques, comme les malheureux  fous qu’on électrisait dans les anciens asiles. Ils ont le bas du visage fendu d’une balafre, pareils à l’« homme qui rit » de Victor Hugo. Chargés de commenter les aspects les plus sordides de l’actualité, ils affichent le masque du contentement. Ce sont les pitres de la modernité médiatique, agitant  sarcasme et dérision, les humoristes ricanant des derniers jours, chargés de faire accepter aux « jeunes » qui les acclament, bras levés, la morgue des puissants du jour. L’esthétique de ces émissions s’inspire des formes aérodynamiques et des couleurs criardes des Batman des années 1960.  Mais c’est ici le Joker qui gagne.

À l’autre bord, du côté des « think tanks », on s’ingénie à inventer de nouveaux mots d’ordre : « Faire France », « faire famille » – comme on dit « faire caca » –, ces expressions, que nos élites utilisent sans broncher, trahissent une infantilisation  sans précédent de la pensée, et lui imposent la domination de la matière, l’écrasante matière, à quoi les fragiles « immortels » que nous sommes ne peuvent guère opposer qu’une liberté de  penser, fondée sur un usage réglé de la grammaire et l’emploi le plus juste possible et le plus varié des mots. « Le français est devenu une langue provinciale. Les indigènes s’en accommodent. Le métèque, seul, en est inconsolable. Lui seul prend le deuil de la nuance  » : Cioran savait de quoi il parlait. Depuis sa disparition, le français n’est plus guère parlé en Europe. Il n’est plus non plus enseigné dans les écoles de la République,  où l’on a décidé non plus de sanctionner les fautes, mais de récompenser le mot qui, par hasard, dans une dictée, aura été correctement écrit. Les Alliances françaises ont fermé et les Centres culturels disparaissent l’un après l’autre. Le dernier mauvais coup est la vente annoncée du Palais Clam-Gallas, à Vienne, qui abritait un lycée de 2000 élèves, et des activités liées à la littérature et au cinéma français. C’est là que j’avais préparé l’exposition « Vienne, l’apocalypse joyeuse »… Il  n’y aura que les métèques pour se désoler de cet effacement du français et de sa culture.

Et il y aura toujours quelqu’un, Sollers par exemple, pour ricaner en rappelant que Cioran avait été, dans sa jeunesse, militant dans la Garde de fer. Oui, mais le métèque parlait un français que peu de Français savent parler. Ce fut vrai aussi de Ionesco, son compatriote. Ou du Chinois François Cheng. Ou de Michaël Edwards, Anglais qui vient lui aussi d’entrer sous la Coupole. Ou d’Amin Maalouf, libanais. Ou de Dany Laferrière, haïtien. L’identité française se définit dans sa langue. À propos de Félicien Marceau, né Belge et jugé par son pays pour sa collaboration à Radio Bruxelles, qui se souvient que Valéry avait écrit un hommage à Philippe Pétain quand il avait  été élu à l’Académie ? C’était, il est vrai, en 1931… neuf  ans  avant la poignée de main de Montoire. Valéry aurait-il dû se méfier, lui qui, en 1940, s’opposa à la proposition d’Abel Bonnard qui voulait que l’Académie adressât ses félicitations au chef de l’État pour l’entrevue qui entama la Collaboration ?

Plus embarrassant : le même Valéry s’arrangea pour ne pas prononcer une seule fois le nom d’Anatole France dans son discours de réception, car il lui avait gardé rancune, non d’avoir été le seul dreyfusard admis sous la Coupole, mais d’avoir écarté Mallarmé du Parnasse contemporain. Qui se souvient cependant que les surréalistes, qui n’aimaient pas Valéry, devaient mettre en procès Anatole France, en 1925, sous le titre «  Un cadavre » ? A-t-on jamais reproché à Sollers, et à ceux qui l’accompagnèrent, son voyage en Chine, en 1974, à un moment où l’on savait déjà que le régime de Pékin avait été aussi meurtrier pour son peuple que le régime stalinien pour les Russes ?

La gent littéraire ne cesse pas d’être agitée par la pulsion justicière. La calomnie et la chasse aux sorcières alimentent les gazettes, et le grand égout collecteur d’Internet. L’Académie française, la plus vieille institution française (1635 !) n’est pas le CNR (Conseil national de la Résistance) commis à l’épuration après 1945. Elle accueille, avec grande courtoisie, ceux qui honorent la langue d’un pays nommé France.  Et son dictionnaire n’a que la prétention de redonner un sens aux mots, pas de contrôler leur usage ni de dicter des jugements à ceux qui les utilisent. Son rôle n’a jamais été aussi essentiel qu’aujourd’hui, quand il semble que, de tout côté, on est décidé à abattre cette langue, en laquelle se réfugie l’identité et s’écrit l’histoire de la France. À ce titre, la place de Finkielkraut n’est pas d’être à gauche, ni à droite, mais parmi nous.[/access]

*Photo: Hannah.

Européennes : le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque

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En janvier ou février 2002, Pierre Mauroy, qui n’avait plus guère qu’une position de grand sage au sein du PS, suggéra à Lionel Jospin de s’adresser au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Refus hautain de l’intéressé, qui avait choisi, comme l’ensemble des sociaux-démocrates qui constituent ce que l’on appelle aujourd’hui improprement la Gauche, d’ignorer qu’il restait encore une classe ouvrière (et même une classe moyenne paupérisée qui y ressemblait fort). « La bataille du second tour se joue au centre… » On sait ce qu’il advint de cet homme qui avait choisi de gagner le second tour — et qui s’avéra incapable de se qualifier pour le premier, par la grâce de Christiane Taubira qui lui souffla les 2,32% qui lui firent défaut pour se qualifier face à Chirac. François Hollande, en la choisissant deux fois pour participer au gouvernement, lui a accordé le prix de sa trahison de l’époque — c’est leur problème, pas le mien. Les démêlés des mencheviks ne m’intéressent pas.

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas. Je me souviens d’une intervention à ce sujet du regretté Althusser, en réponse à un pseudo-socialiste qui expliquait que le concept de prolétariat n’était plus fonctionnel — déjà dans les années 1970. Le pire, c’est que ces imbéciles y croient : à les entendre, il n’y aurait plus que des classes moyennes.
Primo, ils auraient dû lire Camille Peugny, qui s’époumone depuis Le Déclassement (2009) à expliquer (après d’autres, convenons-en) que les classes en question sont plutôt « moyen moins », comme on dit dans les conseils de classe où le mot « cancre » est interdit.

Je ne sais pas si elle est encore « ouvrière », mais il y a une classe, une classe nombreuse, que le PS ignore parce qu’il ne connaît que les bobos de Paris, de l’île de Ré et du Luberon, une classe qui vit avec trop peu d’argent pour en connaître même la couleur, une classe qui a le pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert, qui souffre tous les jours et qui va voter FN faute d’avoir été entendue à gauche.

À vrai dire, cela fait les affaires du PS, qui ne tiendrait pas une seconde face à un candidat de droite doté d’un peu de charisme (disons Juppé, ou un ticket Juppé / Bayrou, qui serait la solution intelligente si la Droite n’était pas restée, comme disait De Gaulle, la plus bête du monde), mais qui espère se concocter savamment un 2002 à l’envers — sauf que Marine Le Pen gagnera face au tombeur de ces dames, le capitaine de pédalo, le grand méchant mou — on a les sobriquets que l’on mérite. On désigne donc le FN comme l’adversaire essentiel, on prend — exprès — des décisions qui le radicaliseront et attireront vers lui encore plus de désespérés (sciemment désespérés, à grands coups de restrictions budgétaires, de politiques laxistes, de lois « sociétales » qui ne mettent pas de beurre dans l’assiette, et de « rythmes scolaires destinés à remplacer un enseignement cohérent). On monte en épingle les faits divers les plus susceptibles d’attiser les haines raciales. On ouvre un boulevard à l’extrême-droite, sachant bien que la droite est bien trop occupée à s’étriper pour l’emprunter.

Je pensais à cela l’autre jour en entendant mon ami Gérard Filoche [1. Nous avons partagé un même éditeur, Jean-Claude Gawsewitch, et nous étions (mais il n’en sait rien) dans la même manif le 21 juin 1973 — celle qui amena la dissolution de la Ligue Communiste et, à terme, le suicide de Michel Recanati cinq ans plus tard (voir ou revoir Mourir à trente ans, le très beau film de Romain Goupil).] appeler la Gauche à être de gauche — espérance vaine, quand on entend Benoît Hamon (dont il a été proche autrefois) accepter que des femmes voilées encadrent  désormais les sorties scolaires ; quand on entend Valls expliquer pourquoi il est urgent d’offrir 35 milliards d’euros à un patronat qui n’en revient pas et qui du coup en demande davantage — « des esclaves, des esclaves, vite ! » ; quand on nous explique que seule la rigueur est possible pour remettre à flot une France que la rigueur fait couler ; quand on nous serine que le libéralisme est la seule solution au libéralisme — comme le pédagogisme qui coule l’Ecole est la seule solution au pédagogisme.

Alors oui, sans doute, dès les Européennes, ceux qui souffrent, tous ceux qui souffrent, voteront pour les extrêmes. Mais ils ne reviendront jamais à la Gauche — pas plus qu’à la Droite, qui de Fillon en Copé, fait de son mieux pour s’auto-détruire. Ça va se passer aux Européennes, puis ça se passera dans la rue. Hollande, en tentant de créer les conditions de sa réélection, crée les circonstances favorables à l’émeute, à l’auto-défense, aux comités de citoyens et à l’écrasement de la République. Et il en aura tellement fait que même Filoche ne le plaindra pas — il risque même d’y voir, comme d’autres, la condition nécessaire pour que soufflent à nouveau des vents favorables.

Le péché mortel que commet le PS depuis deux ans (en fait, depuis 1983, quand on songe que Hollande aujourd’hui s’inspire du Mitterrand qui poussa la télévision à réinventer Jean-Marie Le Pen), c’est justement de relégitimer le FN, en s’installant dans la pensée de la « fin de l’histoire » — comme si l’histoire s’arrêtait. On connaît la formule de Marx — le grotesque après le tragique —, mais le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque.

C’est sur l’économie que ça se jouera, parce qu’il n’y a pas d’autre principe déterminant en dernière instance. Et l’économie, pour le moment, c’est juste la souffrance des humbles — parmi eux, bien des gens qui ont voté Hollande parce que Sarkozy, c’était le libéralisme financier (ce capitalisme modern style que Piketty dénonce dans son livre qui marche si bien… aux Etats-Unis), et qui s’aperçoivent chaque jour que Hollande, c’est le capitalisme financier, et que ça va finir dans un bain de sang — ou une « aube dorée », comme ils disent en Grèce, ce laboratoire de toutes les erreurs européennes.

Alors oui, le FN à 26% à l’arrivée (on parie ?), parce que bien des gens ne voudront pas d’une alternative entre ceux qui voteront  Jean-Claude Juncker (en gros, l’UMP et ses alliés) et ceux qui voteront Martin Schulz (en gros, le PS et quelques autres). Ni l’un ni l’autre ne sont acceptables. Parce que l’un et l’autre, blanc bonnet bonnet blanc, sont les deux faces de la finance triomphante. Et je n’en voudrai pas à ceux qui ne voteront ni Peillon, ni Muselier (dans le Sud-est) — ni aucun de tous ceux qui lèchent les semelles des banquiers et des actionnaires. L’Europe que l’on nous avait promise n’était pas celle des ploutocrates — des ploutocrates fort peu européens, de surcroît : les gesticulations à propos de l’Ukraine montrent à quel point tous ces gens s’alignent sur les intérêts de l’OTAN, c’est-à-dire ceux des Etats-Unis. Rien d’étonnant d’ailleurs : en s’arc-boutant sur un euro fort (qui fait les affaires des banques allemandes, ces grippe-sou du vieux continent, qui ont mis successivement à genoux la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie — et la France, mais il ne faut pas le dire), ils permettent à la livre et au dollar de flotter doucement vers le bas, au gré de la planche à billets activée conjointement à Londres et à Washington, et laissent Anglais et Américains redresser leur économie — à nos frais. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les derniers prix Nobel d’économie américains — Stiglitz et Krugman.

Et vous voudriez réélire des gens qui envisagent sereinement de baisser le SMIC afin que les porcs s’engraissent davantage ?

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00682902_000001. 

Journée de la jupe : au lycée et au gouvernement?

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En découvrant l’affiche invitant tous les lycéens de l’Académie de Nantes à porter une jupe vendredi 16 mai, les plus bêlants zélateurs de « l’égalité » n’en ont pas cru leurs yeux. Décidément, ces « anti-mariage gay » ne reculaient devant rien pour tenter de discréditer le gouvernement ! Cette fois, la rumeur risquait d’enflammer les banlieues pour de bon. Après l’abstention électorale, les familles musulmanes de région parisienne et d’ailleurs pourraient bien provoquer de véritables émeutes. Bien que le canular soit grossier, imaginez un peu : et s’ils y croyaient ? Sans parler bien sûr de toutes les familles cathos de gauche de l’ouest de la France, qui avaient également refusé de se déplacer pour confirmer leur vote Hollande aux municipales. Ces imbéciles aussi seraient peut-être capables de gober un truc pareil.

Pour contrer cette stupide désinformation réactionnaire, il fallait remonter à la source au plus vite. Trouver la nouvelle Farida Belghoul, démontrer que Christine Boutin était dans le coup. Forcément. Vu la qualité pitoyable de l’affiche, les graphistes avaient dû être missionnés par l’Opus Dei. Même La Manif Pour Tous aurait fait mieux, du moins à l’époque de Barjot, c’est dire.  Ces ordures qui avaient réussi à faire croire que le gouvernement employait couramment le mot « genre » et comptait même l’enseigner à l’école étaient capables de tout. Surtout après la victoire à l’Eurovision d’un courageux artiste portant à la fois une robe et la barbe… Ils voulaient taper fort, pour en finir définitivement avec l’égalité républicaine. C’était tellement gros.

Problème : même après plusieurs heures de recherche acharnée, impossible de désamorcer la bombe. L’Académie de Nantes n’avait toujours pas démenti, ni le ministère de l’Education Nationale, ni Najat Vallaud-Belkacem. Pas la moindre trace du mot « rumeur » sur Twitter. On commençait à transpirer sévère. Quand soudain, plusieurs médias ont fini par se rendre à l’évidence, et révéler l’impensable : quoique lancée par une association d’élèves, l’affiche était authentique, comme l’opération elle-même. En France, en 2014, on croit intelligent d’appeler les élèves nantais, garçons et filles, à porter une jupe pour venir en cours. Et ce, afin de « lutter contre le sexisme ». Le visuel qui indiquait : « Portons l’égalité ! » n’était donc pas un faux. Cette fois c’était vrai.

Brisant le silence, Ségolène Royal a fini par parler, et déclarer que même ses collègues du gouvernement étaient « des machos sûrs de leur bon droit ». Rien que ça. Apparemment, l’antisexisme était soudain devenu la grande cause nationale de l’exécutif. Ça ne pouvait plus attendre, quitte à verser dans la caricature la plus ridicule, en prohibant le décolleté au ministère. Les Français avaient le droit de savoir, et « le mépris » subi par la ministre de l’Ecologie comme toutes les femmes devait cesser. Demain, il n’est pas impossible que certains de ses collègues la rejoignent pour inviter le gouvernement à se réunir en jupe dès le prochain Conseil des ministres. Ensuite, il sera sans doute compliqué d’accuser encore ceux qui dénoncent cette dérive grotesque de diffuser des rumeurs visant à alimenter des fantasmes.

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21559424_000002.

Dix secondes sans boire?

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L’alcool tue une personne toutes les dix secondes d’après l’OMS. Je vais donc compter maintenant dix secondes après chaque verre terminé. Et puis, si je suis toujours vivant, je m’en resservirai un autre. Pour fêter ça. C’est vrai, une information comme ça, terrifiante, assénée avec des mines graves et des musiques dramatisantes à tous les JT, ça me donne tout de suite envie de boire un gorgeon. Pour soigner mon angoisse. Sans compter les habituels alcoologues et experts patentés aux mines longues comme un jour sans vin qui vous expliquent que jamais on n’a vu un tel carnage, que c’est le pire des fléaux, que même les drogues douces ou dures, à côté ce sont des petites joueuses.

Bon, il fallait juste oublier, mais c’est le propre des chaînes d’infos continues que d’aplanir sans hiérarchiser, que les résultats de cette enquête de l’OMS étaient donnés juste avant que les présentateurs, l’air très détendu, annoncent que le réchauffement climatique avait rendu irréversible la fonte de certains glaciers de l’Arctique et que le niveau des océans allaient augmenter de plusieurs mètres dans les décennies à venir, provoquant le déplacement forcé de plusieurs centaines de millions de personnes. À cause de l’eau, donc.

Alors, il faudrait savoir, c’est l’alcool ou l’eau, le plus dangereux ? Puisqu’il y a des climatosceptiques, vous savez ces gens qui refusent d’admettre l’évidence et qui continueront à vous dire, quand ils nageront en rond place de l’Etoile en attendant les secours, que c’est une invention gauchiste pour entraver le développement harmonieux de la production capitaliste, moi, je vais devenir alcoolosceptique. Il n’y a pas de raison. Je ne veux pas croire les chiffres de l’OMS, ou plutôt je me méfie profondément de ce genre de communication terroriste. Le mort toutes les dix secondes à cause de l’alcool, c’est un peu comme les 1500 chômeurs de plus par jour depuis l’élection de François Hollande ou les cent millions de morts du communisme. Ce sont des chiffres un peu trop ronds (c’est le cas de le dire) pour être honnêtes.

Sinon, me suis-je demandé avec ce mauvais esprit qui vient avec l’ivresse alors que je me reversais un verre, est ce que l’OMS, elle a les chiffres sur les conséquences sanitaires du chômage de masse? Sur les conséquences sanitaires du sous-développement? Sur les conséquences sanitaires du harcèlement au travail et du management par la terreur? Sur les conséquences sanitaires de la précarité au travail? Ou de la pollution par les particules fines? Ou des logements dégueulasses? Ou de la junk food? Ou des hôpitaux fermés en Grèce et ailleurs?  Je suis certain qu’elle les a et qu’elle ne les cache même pas. Qu’ils sont à la disposition du public. Seulement je suis certain aussi qu’ils sont beaucoup moins intéressants en termes médiatiques, beaucoup moins spectaculaires. Qu’il est beaucoup plus simple de confondre, en ces matières-là comme en d’autres, l’insécurité par exemple, la cause et la conséquence.

Reprenons : l’alcool tue une personne toutes les dix secondes. C’était donc probablement quelqu’un qui buvait trop. Assez étrangement, on n’a pas posé la question afin de savoir pourquoi cette personne buvait trop. Moi je n’ai aucune excuse, je bois pour mon plaisir et en plus comme je bois si possible biodynamique, parce que je suis un bobo, je limite la casse. Mais celui qui s’arsouille au comptoir du coin avec des alcools forts ou seul dans la cuisine en finissant la bouteille de kirsch pour les desserts, il n’y aurait pas une légère corrélation entre ses lunettes en peau de saucisson et son absence d’ «employabilité» comme on dit chez les économistes ?

On apprend aussi dans cette enquête que beaucoup de ceux qui meurent toutes ces fameuses dix secondes ont tendance à être pauvres, basanés et de l’hémisphère sud.  Ce ne serait pas, par hasard, parce qu’ils vivent dans des contrées où les maladies infectieuses sont fréquentes et mal soignées car ça coûte trop cher, sachant qu’une maladie infectieuse, ça vous transforme le moindre verre de gnôle en tempête sur un fétu de paille.  On pourrait aussi parler des jeunes qui boivent tellement et de manière tellement suicidaire avec le binge drinking mais si on en parle alors il faut se demander la raison d’une telle conduite et ne pas chercher à s’en tirer avec des généralités sur la jeunesse et son goût de la transgression. Mais se demander si la picole, parmi tant d’autres addictions jeunes, n’aurait pas pour origine un désespoir plus ou moins clairement formulé d’appartenir à la deuxième génération de suite qui vit moins bien que la précédente pour se loger, travailler, se soigner…

Allez, les dix secondes sont largement dépassées. Patron, rhabillez les orphelins, c’est pour moi…

*Photo : Svancara Petr—Petr Sva/AP/SIPA . AP21544505_000009.

Giger, le vampire

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Giger était un vampire. Entre vampires, nous nous reconnaissons aussitôt : la complicité est immédiate. Il y a beaucoup de vampires à Zurich, surtout dans la finance. Mais Hans-Ruedi n’avait rien à voir avec eux : il se donnait passionnément à l’élaboration d’univers étranges et macabres, les seuls où il pouvait se réfugier. Il n’est pas facile de survivre en Suisse quand on est un vampire et il préférait les États-Unis, Hollywood notamment où les vrais vampires ne meurent jamais. Surtout quand ils ont du génie, ce qui était le cas de Giger.

Il serait décédé ce douze mai à la suite d’une mauvaise chute : une chute dans le temps sans doute. Il avait créé le monstre « Alien » dans le film de Ridley Scott. Mais il avait surtout renouvelé l’art gothique et satanique. Il lui avait fallu boire le sang sucré d’innombrables Suissesses pour parvenir à ses fins. Il ne sortait que la nuit et dormait dans un cercueil. Sa maison, près de la gare de Zurich, était recouverte de tissus noirs et ornée du portrait de ses proies. Il avait avec la mort une familiarité particulière : il avait longtemps erré en Engadine, notamment du côté de Sils-Maria. Il aurait même soufflé à Nietzsche l’idée de l’Éternel Retour.

Il avait fort mauvaise réputation : certains le trouvaient kitsch, d’autres d’un expressionnisme esthétisant. Et puis, en Suisse, on n’aime pas trop les vampires. Mais quand on a appris qu’il était célèbre aussi à Hollywood, il a eu droit à son musée en Gruyère. Et croyez-moi : ça n’a rien à voir avec le fromage ou la crème de Gruyère. D’ailleurs les vampires n’aiment pas le fromage et encore moins la crème. Ils veulent du sang. Et son œuvre en porte encore les traces.

Finkielkraut : Malheureux comme un sioniste en France

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Alain Finkielkraut à l’Académie française. Que ses confrères prennent garde, le nouvel académicien risque d’oublier que l’épée qui complète l’habit vert n’est qu’un ornement dont il n’est pas coutumier de se servir. Incongrue à première vue, tellement l’idée que je me suis toujours fait de ce bretteur remuant colle mal à l’institution, son élection n’en est pas moins logique. Après tout, les « Immortels » ont coopté un écrivain talentueux, un défenseur passionné de la langue française, un amoureux de la littérature, et cela devrait suffire.

Cependant, ils ont élu aussi un homme de conviction, un intellectuel et un polémiste, et c’est tout à leur honneur. Certes, tous n’ont pas été heureux de l’accueillir en leur sein. Il paraît que huit, parmi eux, ont choisi d’orner d’une croix leur bulletin de vote en signe de grand déplaisir. Dans une institution connue pour être un bastion de progressisme, Le Monde m’informe que ces censeurs considèrent le philosophe par trop « réactionnaire », un fourrier du lepénisme, handicapé de surcroît par une personnalité « clivante ». Outre que cet adjectif est un barbarisme, il faut rappeler à ces imbéciles qu’un intellectuel est « clivant » par définition et profession. Mais bon, de minimis non curat praetor

Oui, on pourrait se contenter d’un haussement d’épaules ; après tout, Alain Finkielkraut a été élu dès le premier tour, et ses amis ont dit publiquement ce qu’il fallait dire. On aurait tort, car, pour absurdes et illégitimes qu’elles soient, les critiques de ces valeureux anonymes n’en sont pas moins révélatrices d’un état d’esprit. Un état d’esprit maléfique, contre lequel l’essayiste ne cesse de ferrailler. Or, je suppose que, dans le procès en réaction intenté à Alain Finkielkraut, le moindre des chefs d’accusation n’est pas son « sionisme ». C’est cette accusation, en vérité aussi justifiée dans les faits que monstrueuse aux yeux de ses détracteurs, que je veux évoquer ici.

Car, en effet, Finkielkraut est « sioniste ».[access capability= »lire_inedits »] Enfin, cela dépend de ce que l’on entend par là. « Si j’étais sioniste, a-t-il déclaré un jour, j’irais vivre en Israël. » Mais foin de subtilités. Il aime Israël, s’identifie à son peuple et le défend avec vigueur chaque fois qu’il lui semble être vicieusement attaqué. Je suppose que cela suffit à faire de lui un sioniste.

J’ai d’ailleurs rencontré Alain Finkielkraut pour la première fois en Israël, au début des années 80 du siècle passé, dans un colloque sur les relations entre juifs israéliens et diasporiques organisé par un institut local. Dans la délégation française figuraient Jacques Tarnero, Gérard Rabinovitch, et aussi Daniel Lindenberg, qui allait s’illustrer plus tard avec un pamphlet assez lamentable, où le censeur autoproclamé du progressisme proposait à la vindicte de l’opinion une liste de « nouveaux réactionnaires » dont, bien évidemment, Finkielkraut.

Alain venait de publier Le Juif imaginaire, qui m’avait fait forte impression, et j’avais hâte de le rencontrer. Non sans appréhension : il est rare de ne pas être déçu par l’homme qui se cache derrière un livre qu’on a aimé. Je ne l’ai pas été. Il me paraissait sorti tout droit de son essai, avec ce mélange de rigueur intellectuelle, de probité pouvant aller jusqu’à la brutalité, de passion fiévreuse et, oui, de style. Il me semble que tout son parcours, sionisme compris, s’y trouve en filigrane, dans ce qu’il y décrit comme « le passage, jamais tout à fait accompli, de l’ostentation à la fidélité ». Certains, pas nécessairement hostiles, lui ont reproché d’avoir, depuis,fait le chemin en sens inverse. Je pense qu’ils se trompent.

En fait, sur Israël et le sionisme comme sur le reste, il souffre d’un phénomène répandu dans la société du spectacle qu’il ne cesse de dénoncer : il est jugé moins sur ce qu’il dit et écrit que sur ce qu’il est, ou plutôt sur ce qu’on pense qu’il est. Il se dit intellectuel juif et français, le voici communautariste, lui qui prêche pour le droit inaliénable à l’amour contre l’enfermement communautaire, et qui a joint le geste à la parole. Il se fait le propagandiste d’une École républicaine et d’une société intégrée d’égaux, moules démocratiques d’où il est lui-même issu, et on le soupçonne de racisme. Au Proche-Orient, il prône le démantèlement des colonies en Cisjordanie et défend avec constance la création d’un État palestinien, et l’on n’a de cesse de le ranger parmi les jusqu’au-boutistes du « Grand Israël ». En Israël, il serait un membre d’honneur du « camp de la paix ». En France, parce que l’auteur de La Réprobation d’Israël (1983) ne supporte pas l’amalgame entre la critique légitime des agissements du gouvernement d’Israël et l’assaut contre la légitimité de l’État juif, ce signataire de l’« appel à la raison » du JCall[1. J Call est un « appel à la raison » lancé par plusieurs organisations européennes pour la paix au Proche Orient au printemps 2010. Il a suscité une réplique d’associations et de personnalités juives intitulé « Raison garder ».] passe pour un suppôt de Nétanyahou.

Suis-je d’accord avec tout ce qu’il dit, et avec la manière dont il le dit ? Non, sans doute, mais quelle importance ! Il est entendu que nul n’est prophète en son pays. C’est que les prophètes sont embêtants : ils vous forcent à penser par vous-même alors qu’on a plutôt envie de ronronner avec la multitude. De toute manière, il n’y peut rien, ce sont la voie et la voix qu’il s’est choisies. Pour notre inconfort, notre profit et notre plaisir.

Pour l’heure, sa tâche la plus ardue est de préparer son discours de réception à l’Académie française. Prononcer l’éloge de Félicien Marceau, un collabo condamné dans son pays, quelle gageure pour un fils de déporté ! Et oui, mon cher Alain, l’immortalité ne va pas sans quelque servitude…[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA .00679604_000010.

Guaino a de la mémoire

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Henri Guaino était devenu l’expert UMP en ingestion de couleuvres. On l’imaginait déjà retenant sa respiration lorsque les discours sarkozystes de l’entre-deux tours 2012, qui n’étaient plus l’œuvre de sa plume, étaient trempés de l’encre buissonniste. Et plus lorsqu’au mépris du peuple qui avait dit Non au traité constitutionnel européen en 2005, ses amis au pouvoir ratifiaient le traité de Lisbonne trois ans plus tard…

Il fallait s’y résoudre, sa droite de cœur, celle du Général, était morte et les jeunes loups de l’UMP, auto-consacrés héritiers du sarkozysme ne manquaient pas de danser autour de sa dépouille.

Il s’était donc astreint àrentrer dans le rang,venant seulement ici et là marquer son opposition au gouvernement Hollande, dans le sillage de Copé. Un discours de fidèle soldat, toujours prêt à défendre l’unité de sa famille politique dont le navire tanguait sévèrement au plus fort des guerres de clans.

Cependant, le souverainiste Guaino n’ignore pas que la défiance des Français à l’égard de l’Union Européenne grandit. Loin des débats politiques abstraits, beaucoupd’Européens voient l’Union comme un conglomérat de nationalités qui ne partagent pas grand-chose, si ce n’est un drapeau, et quelques valeurs humanistes, à la géométrie souvent variable.

Guaino, pressentant cette défiance, a attaqué frontalement la tête de liste de UMP en Île-de-France, aux prochaines élections européennes, Alain Lamassoure qui « incarne l’Europe dont plus personne ne veut »,  expliquant qu’il ne voterait pas pour lui en raison de ses prises de position fédéralistes et de son soutien au traité de libre échange transatlantique.

Comme s’en amuse David Desgouilles, les cris d’orfraie ont résonné dans les rangs de l’UMP, Alain Juppé rétorquant en chef du chœur des indignés : « Je ne pratique pas l’exclusion. Mais quand on est à ce point en désaccord avec son propre parti politique, la dignité la plus élémentaire, c’est d’en tirer les conséquences ».

L’ancien « meilleur d’entre nous », selon Chirac, a décidément la mémoire courte. Car si l’UMP a pris des positions farouchement pro-Union depuis une décennie, l’acte fondateur de son prédécesseur, le RPR, n’est autre que l’appel de Cochin (1978), par lequel le président du parti, Jacques Chirac dénonçait la politique « antinationale» d’un « parti de l’étranger », désignant là l’UDF de Giscard. Aux élections européennes de 1979, le parti gaulliste avait donc fait campagne sur le thème de l’antifédéralisme européen.

Au gré des élections et des courants majoritaires, cette question ne se dépassionnera jamais dans ses rangs. Ainsi, le référendum sur le traité de Maastricht fracturera le parti avec la ligne Pasqua-Séguin – à l’époque soutenue par le jeune Guaino- faisant campagne pour le « non » contre le« oui » incarné par quelques autres pontes du parti parmi lesquels Balladur et Chirac, qui effectuait sa mue européiste en espérant l’habit présidentiel. Peu après, les européennes de 1994 provoqueront quelques remous, avec la défaillance de plusieurs figures gaullistes se rangeant derrière la liste Chevènement tels le général Pierre-Marie Gallois. Rebelote cinq ans plus tard, lorsqu’en 1999, le tandem eurosceptique Pasqua-Villiers dépasse d’une courte tête la liste RPR officielle menée par Sarkozy et Madelin. Là encore, Guaino jouait les francs-tireurs au sein du RPF brièvement ressuscité par Pasqua.

Les réactions de Juppé et Copé occultent donc tout un pan idéologique de la droite française, dont le gaulliste Guaino est l’héritier. Se dégageant d’une logique partisane, l’ancien conseiller spécial de Sarkozy a le mérite d’ouvrir un débat sur l’Europe que les deux grands partis, minés par leurs divisions, font tout pour confisquer.

 *Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00659346_000030.

Rwanda : Des accusations fantasmatiques contre la France

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Propos recueillis par Théophane Le Méné et Gil Mihaely

Officier parachutiste de la Légion étrangère, Jacques Hogard a effectué de nombreuses missions en Afrique, notamment à Djibouti, en Somalie, au Yémen ainsi qu’au Rwanda, en 1994, en tant que commandant du groupement de Légion étrangère au sein de l’opération « Turquoise ». Sa dernière mission s’est déroulée au Kosovo en 1999. Il est l’auteur d’un  livre-témoignage sur « Turquoise », Les Larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, et publiera prochainement L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999.

Causeur. Vingt ans après le génocide rwandais, Kigali accuse la France de complicité, accusation que nombre de médias français s’empressent de reprendre à leur compte…

 Jacques Hogard. Ces accusations sont totalement fantasmatiques. Alors que, dès 1990, la France est le pays qui a le plus fait pour essayer de rétablir l’équilibre et la paix dans la région, c’est tout simplement scandaleux. D’autant que les accusations viennent principalement de Paul Kagamé, l’actuel président du Rwanda, l’homme qui a planifié l’attentat du 6 avril 1994 contre son prédécesseur Habyarimana. Or, c’est cet événement qui a, de fait, engendré les massacres et légitimé sa conquête du pouvoir par la force.

Mais les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été clairement identifiés !

Comme Michael Hourigan, ancien procureur du Tribunal pénal international, comme le juge Bruguière, je suis convaincu que le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé a organisé l’attentat. S’il en était autrement, le président Kagamé en aurait apporté la preuve depuis longtemps… Par ailleurs, nombre de ses anciens compagnons l’ont reconnu au prix de leur vie, comme le colonel tutsi Karegeya, assassiné en janvier en Afrique du Sud. Kagamé, homme remarquablement intelligent et cynique, savait qu’il ne pouvait conquérir le pouvoir que par la force car sa minorité ethnique, les Tutsi, représente à peine 20% de la population. L’attentat du 6 avril a créé les conditions pour son coup de force.  [access capability= »lire_inedits »]

En fomentant cet attentat, imaginait-il le génocide qui allait suivre ?

Paul Kagamé savait pertinemment que des massacres de grande ampleur allaient être commis. Il avait d’ailleurs contribué à en créer les conditions en massacrant massivement des paysans hutu dans le nord-est du pays. Ces différents massacres interethniques n’étaient, hélas, pas nouveaux. En 1959, à  l’indépendance, lorsque les Hutu ont accédé au pouvoir, ils ont assassiné les Tutsi en masse, ce qui a d’ailleurs provoqué l’exode massif vers l’Ouganda de nombreux membres de cette minorité, comme Paul Kagamé. Cependant, je ne pense pas que ce dernier ait pu imaginer l’ampleur de ce que cet attentat allait déclencher.

Comment la France s’est-elle trouvée impliquée dans ce conflit ?

Quand, début octobre 1990, le FPR, armé et équipé par l’Ouganda, envahit le nord-est du Rwanda, le président rwandais Habyarimana, au pouvoir depuis 1974, appelle la France au secours car les deux pays ont signé, quinze ans auparavant, des accords de coopération militaire. Dans le cadre de ces accords, Mitterrand décide d’aider le régime en remettant l’armée rwandaise sur pied. D’octobre 1990 à octobre 1993, l’armée française est présente au Rwanda pour aider son gouvernement à se défendre contre une invasion, ce que de nombreux Tutsi, Paul Kagamé en tête, interprètent comme un soutien aux Hutu contre leur ethnie…

Était-ce une bonne décision ?

 Avant de juger, on oublie trop souvent que, dans le droit fil  du discours de La Baule, en juin 1990, François Mitterrand avait conditionné le soutien français à l’accélération de la démocratisation de l’État rwandais, l’introduction  du multipartisme et l’ouverture de négociations avec le FPR ! Trois ans plus tard, on aurait pu croire que cela avait plutôt bien marché car ce processus a abouti aux accords d’Arusha d’août 1993, qui dépossédaient Habyarimana de son pouvoir réel. La France n’a donc pas été l’alliée des extrémistes et du « Hutu Power ». Quand nos troupes se sont retirées du Rwanda, à l’automne 1993, nous avons passé la main à l’ONU. L’armée française n’a donc pas pu « assister impuissante au génocide de 800 000 Tutsi » comme l’a écrit récemment Le Monde, pour la bonne et simple raison qu’elle avait alors quitté le pays depuis des mois…

Quel rôle a joué l’ONU dans la prévention du génocide ?

Un rôle nul, sinon négatif ! L’inaction onusienne s’est révélée catastrophique. Sur place, la Minuar (la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda) était commandée par le général canadien Roméo Dallaire, qui venait de découvrir l’Afrique. Tombé amoureux d’une jeune et belle Tutsi, il a montré un soutien inconditionnel au FPR, alors que le succès de son mandat dépendait de son impartialité. Pire encore, huit jours après le déclenchement du génocide, quand il incombait à la Minuar de faire cesser les massacres, l’ONU a décidé de rappeler 90% de ses effectifs ! En même temps, pendant les deux mois et demi qui ont suivi, la « communauté internationale » s’est acharnée à repousser toutes les propositions françaises d’intervention.

Finalement, début juin, l’ONU autorisait la France à intervenir…

Oui, c’est l’opération « Turquoise » qui a mobilisé 2 000 soldats français. J’y ai moi-même commandé 400 hommes dans une région aussi étendue qu’un département français. L’effectif était dérisoire. Néanmoins, les massacres à grande ampleur ont cessé. Nous avons sauvé des milliers de rescapés tutsi qui se cachaient encore, fixé sur place une grande partie des réfugiés hutu qui quittaient leur pays en masse devant l’avancée des forces du FPR, mis en place une administration intérimaire, assuré la distribution d’eau potable, d’électricité, de soins, de vivres, remis en route les centres de santé, et même la prison !

Comment avez-vous géré les rapports conflictuels entre Hutu et Tutsi ?

Nous nous sommes mis à rechercher les Tutsi pour les regrouper dans le camp de réfugiés de Nyarushishi, créé par la Croix-Rouge.  Il a d’abord fallu les protéger des extrémistes hutu. Puis, face à l’avancée du FPR, nous avons dû protéger l’immense vague de réfugiés hutu des rescapés tutsi qui voulaient les attaquer pour se venger ! Au total, nous avons réussi à convaincre un million et demi, peut-être deux millions de Hutu, de rester dans leur pays. Dans les années qui ont suivi, les quelques centaines de milliers de Hutu partis s’installer dans les camps zaïrois ont été les victimes de massacres à grande échelle perpétrés entre 1995 et1997 par les troupes de Kagamé… dans l’indifférence de la communauté internationale.

 Avez-vous arrêté des assassins qui ont participé au génocide ?

 Oui. Ceux que nous avons pu arrêter en train de tuer étaient des gens incultes, totalement terrorisés par les Tutsi. Ils avaient beau être baptisés et aller à la messe, leur christianisme n’était qu’un vernis. Les génocidaires ne sont pas des militaires aguerris mais des paysans frustes armés de houes et de machettes : il faut l’avoir en tête quand on accuse la France d’avoir formé les tueurs entre 1990 et1993 !

Le cas du capitaine Pascal Simbikangwa[1. Ancien capitaine des services de renseignements rwandais, Pascal Simbikangwa a été condamné en mars 2014 par la cour d’assise de Paris pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité. Selon la cour, il a participé à l’élaboration et à la mise en exécution du génocide des Tutsi en distribuant des armes aux miliciens et donnant des ordres aux hommes postés aux barrières de Kigali. Pascal Simbikangwa a fait appel.], reconnu coupable de génocide et de complicité de crime contre l’humanité par la cour d’assises de Paris, en mars, semble contredire votre lecture des événements…

 Cet ancien officier de renseignement hutu est un piètre personnage. Son procès a été instrumentalisé par certains groupes de pression pour tenter de prouver la collusion du « Hutu Power » avec la France. Cet homme qui n’avait pas le quart du pouvoir qu’on lui a attribué est un bouc émissaire et surtout un prétexte pour mieux préparer médiatiquement le 20e anniversaire du génocide en reprenant le procès à charge contre la France et son armée ![/access]

 *Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249540_000005.

6 juin : qui a peur de l’Armée Rouge?

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Le spectacle donné par les grands médias français depuis le début de la crise ukrainienne est un sujet de consternation accablée. Tant de mauvaise foi, de xénophobie, d’ignorance et de bêtise finit par faire froid dans le dos. Le niveau de désinformation atteint est quand même très inquiétant. Et la russophobie compulsive de nos élites, abandonnant toute mesure et toute intelligence, en dit long sur leur état. Pourtant, des hommes politiques, historiens, intellectuels à l’autorité et à la compétence incontestables s’efforcent  d’injecter un peu de raison dans ce débat. Ils prêchent  dans le désert.  À bien des égards, la France officielle se déshonore. Il suffit de  se mettre à l’écoute des médias européens pour constater que nous sommes les seuls à descendre à ce niveau de bassesse. Les éditorialistes mainstream ayant pris congé de toute morale professionnelle,  ont pris la tête de la croisade. Suivis de près par les dirigeants socialistes.

Incrédule, on entend à la télévision Henri Weber, sénateur socialiste, prendre la défense des partis ukrainiens Svoboda et Pravy Sector, qui se revendiquent explicitement comme les héritiers des auxiliaires de la Shoah par balles. « Ce sont des démocrates ! » On aurait pu espérer, après la fin de la guerre froide que le parti socialiste se débarrasserait de son atlantisme. Eh bien non, il doit être génétique. L’aplatissement servile d’aujourd’hui devant la politique des USA me renvoie à des souvenirs de jeunesse. En 1966, quand Charles De Gaulle avait voulu quitter le commandement intégré de l’OTAN, la SFIO avait poussé des cris d’orfraie et déposé une motion de censure à l’Assemblée Nationale.

Je n’entends pas prendre position ici sur la crise ukrainienne, son origine, et les responsabilités respectives. Ni prendre parti entre Poutine et Obama. Il y a dans tout cela des questions géostratégiques, géopolitiques et économiques complexes. Simplement dire que le débat ne peut pas se nourrir uniquement d’ignorance, et de mauvaise foi. Comment ose-t-on donner un brevet démocratique à un gouvernement composé pour un tiers d’antisémites avérés ?

Quant à l’hystérie et  l’ignorance nous en avons une belle illustration avec les glapissements outrés des chiens de garde devant l’invitation du Président Russe aux cérémonies du 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Certains n’hésitant pas, comme l’a fait Hillary Clinton, à comparer Poutine à Hitler ! Tout le monde trouve normal, et c’est mon cas, que l’on y invite la chancelière allemande. Nous étions ennemis et nous sommes réconciliés. En revanche le Président démocratiquement élu d’un de nos alliés dans ce terrible combat, qui a perdu, civils et soldats, la moitié du terrifiant bilan global de ce conflit (50 millions de morts), ce serait indécent ? La méconnaissance de la réalité de la guerre à l’Est reste toujours un sujet d’étonnement. La fin de la dénazification en Allemagne en 1947 pour cause de guerre froide, on peut comprendre. La scandaleuse réhabilitation de la Wehrmacht, visant à faire porter aux seuls SS la responsabilité des crimes du nazisme déjà un peu moins. Mais aujourd’hui ? Dans toutes les écoles de Russie, on raconte l’histoire de l’escadrille Normandie-Niemen comme symbole de l’amitié Franco-Russe forgée dans le combat. Les écoliers connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano Biezolub enterré dans la même tombe.

Qui en France, en dehors des lecteurs assidus de Jean Lopez et des militaires qui savent de quoi ils parlent, s’intéresse à ce qui fut pour les peuples soviétiques une effroyable épreuve ?

Et cette méconnaissance nourrit une idée fausse. Le peuple russe, n’a pas été spécialement gâté par l’histoire au XXe siècle. Première guerre mondiale, guerre civile, abomination stalinienne, Grande Guerre Patriotique et après, nouvelle glaciation… Nous avons dit dans ces colonnes la particularité du traumatisme de la première guerre mondiale sur le peuple français.  Et sa prégnance encore aujourd’hui.

Alors que dire de celui subi par les Russes ? 25 millions de morts, un pays détruit de fond en comble, des sacrifices proprement inouïs pour supporter et vaincre la barbarie qui leur fut imposée. Oui, imposée. J’ai pu constater personnellement, quarante ans plus tard l’existence de ce syndrome. Le souvenir de l’effroyable ordalie de 1941 qui vit la perte de 5 millions d’hommes en quelques semaines, essentiellement à cause de l’aveuglement de Staline et de leur impréparation. Celui du prix à payer pour contenir, se redresser et enfin l’emporter. Sait-on que le taux de mortalité chez les millions de prisonniers de guerre soviétiques a été de 60 % ? Il était de 20 % dans les camps soviétiques, 3 % dans les camps anglo-saxons…

Alors, penser que les Russes ont développé depuis la deuxième guerre mondiale une stratégie impérialiste et agressive, c’est faire un contresens. Bien sûr, il existe, depuis longtemps, un chauvinisme grand-russe, des courants belliqueux, mais la marque de juin 41 est tellement forte que la stratégie de ce pays est essentiellement défensive. On ne les y prendra plus.

Les pays de l’Est après la deuxième guerre mondiale ? C’était un glacis, un tampon entre eux et l’Occident. Tous les diplomates ayant officié pendant la période de la guerre froide le savent et le disent aujourd’hui. C’était également la position de de Gaulle. Depuis la deuxième guerre mondiale, dans l’Armée Rouge, une des affectations les plus prestigieuses est dans les troupes garde-frontières.

La crise ukrainienne ? Comment a-t-on pu imaginer que Poutine pouvait accepter l’installation d’une base de l’OTAN à Sébastopol ? Que l’on ait intégré tous les anciens « pays socialistes » à l’UE et à l’OTAN , et que l’on fasse mine de mettre la main sur un territoire qui appartenait il y a encore vingt ans à l’empire soviétique successeur immédiat de l’empire tsariste ? Rappelons-nous la réaction (justifiée) de Kennedy lorsqu’il apprit l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Une image assez drôle circule sur les réseaux sociaux. On y voit une carte de l’Europe où figure la trentaine de bases de l’OTAN qui encerclent  littéralement la Russie. Le commentaire en est : «La Russie veut la guerre ! Voyez  comme ils ont placé leur pays tout près des bases américaines…».

*Photo:  MARY EVANS/SIPA . 51004909_000001.

Copé, Guaino et Juppé : petit rappel historique

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La chasse au Guaino est ouverte à l’UMP. C’est celui que toute la presse parisienne considère, à grands renforts de sondages, comme la personnalité sage et consensuelle qu’il faut à la France, qui a dégainé le premier dimanche soir, conseillant virilement à l’ancien conseiller spécial du Président Sarkozy de « tirer toutes les conséquences » de son désaccord sur l’Europe, invoquant la dignité, rien que ça. L’intention, maintes fois réitérée d’Henri Guaino de ne pas voter pour la liste d’Alain Lamassoure aux prochaines élections européennes, choque l’ancien secrétaire général du RPR, dont nous avions rappelé dans ces colonnes qu’il ne badine pas avec la discipline de parti… à condition qu’elle ne le concerne pas lui-même, a d’ailleurs rappelé le député des Yvelines, faisant écho au soutien apporté par le maire de Bordeaux à François Bayrou lorsqu’un candidat était encore investi par l’UMP à la municipale de Pau. Lundi matin, le président de l’UMP lui-même a soutenu la position de Juppé, en bon élève de l’ex-clan Chirac.

Mais, assistant à ces bisbilles, nous nous sommes souvenus des termes de la lettre de démission de la présidence du RPR de feu Philippe Séguin, le 16 avril 1999 : « Lorsque le Président de l’Association des Amis de Jacques Chirac (NDLR : il s’agissait de Bernard Pons) peut, sans être démenti, proclamer que voter pour la liste Séguin-Madelin ou pour la liste Pasqua-Villiers, marque une même volonté d’adhérer à la majorité présidentielle, lorsque le même fait publiquement la promotion de la liste fédéraliste, avant que le chef de l’Etat, quelques heures plus tard, ne reçoive son animateur, il est clair que je n’ai plus rien à faire à la présidence du Rassemblement pour la République ni, a fortiori, à la tête d’une liste européenne censée défendre la politique du Président de la République. »

À l’époque, on n’avait pas entendu Alain Juppé et Jean-François Copé condamner les propos de Bernard Pons. Il faut dire que c’était l’occasion idéale de flinguer l’ennemi Séguin. La bonne cause, quoi…

En solidarité avec Henri Guaino, je demande solennellement mon exclusion rétroactive du RPR pour avoir voté pour la liste MDC aux européennes de 1994. Bon, c’est vrai, le RPR n’existe plus et j’en avais démissionné en octobre 1998. Mais Juppé n’est pas à ça près, non ?

Finkielkraut à l’Académie: Bienvenue au métèque!

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Quand il entrera au 21 quai de Conti, à Paris, Alain Finkielkraut sera accueilli du titre de  « maître ». Faut-il sourire ? De toutes les définitions que Littré donne de « maître », je préfère la 10e : «  Celui qui, après avoir été apprenti, était reçu avec les formes régulières dans quelque corps de métier. »  Elle précise qu’avant d’être maître, on est apprenti et qu’on est reçu selon un rituel. L’apprenti  s’égare avant d’être reçu. Il se peut aussi que celui qui a été reçu trompe plus tard ceux qui l’avaient admis « avec les formes ».
J’ai eu trois « maîtres ». Le premier était  l’instit’ à l’école communale, en banlieue. Il était communiste,  avait punaisé au-dessus du bureau la colombe de la paix de Picasso, portait une blouse grise et avait la réputation d’être sévère. Presque centenaire, il est toujours vivant et m’envoie ses poèmes.
Le deuxième était juif polonais naturalisé et enseignait le français au lycée Jacques-Decour où la moitié des élèves, après-guerre, étaient enfants de rescapés. À 80 ans, il donnait sur France Culture des cours sur Rachi et les foires de Champagne. Il m’enseigna le goût de la langue et de la musique. Le troisième  enseignait l’histoire de l’art à Anvers et aimait les garçons. Il m’apprit le goût des arts. Flamand, il avait eu, comme tant de Flamands, des sympathies pour l’Allemagne. Il s’en était expliqué avec moi. J’avais essayé de comprendre.  Il me vient aujourd’hui que Hitler avait  projeté d’exterminer trois catégories d’humains : les communistes, les juifs et les homosexuels… S’il y avait réussi, je n’aurais pas  rencontré, dans les années 1950, ces trois spécimens qui furent mes éducateurs.[access capability= »lire_inedits »]

On revient toujours « de loin » lorsqu’on fait l’effort  de penser dans la forêt obscure. Seuls les imbéciles ne « dérapent » jamais.
Émission « Des paroles et des actes », sur France 2, le  6 février. Je vois Finkielkraut  se diriger d’un pas hésitant vers la table où il va être confronté au futur premier ministre de la France. Le dialogue va durer une demi-heure.
Ce soir là, je découvre un homme vulnérable et vulnéré, fragile, un œil malade, d’avoir trop lu sans doute. Mais la parole est vigoureuse, passionnée,  courageuse. Face à lui, il y a Manuel Valls,  sur ses gardes : il ne riposte pas, écoute, oppose avec calme. On le sent près de partager parfois les vues de son vis-à-vis. Surtout, émane de lui un respect pour l’homme de culture qui lui fait face. J’ai conscience d’assister à un grand moment de télévision. Pour la première fois depuis des lustres, deux hommes s‘affrontent à un haut niveau de respect mutuel, dans un français parfait. Et soudain, l’évidence me frappe : dans le climat de vulgarité, de trivialité que la télévision entretient autour de nous, ce sont deux « métèques » qui sont venus nous rappeler à la noblesse de la langue, à la nécessité du respect, à la rigueur de la pensée. La vraie patrie, c’est notre langue, avait dit Camus, à peu près. Valls, l’émigré de Catalogne  (j’ai connu son père, Javier, un peintre,  proche de Balthus, ignoré dans le pays où il avait choisi de vivre : le fils, lui, se fera  naturaliser).

Finkielkraut, fils d’émigrés juifs polonais rescapés des camps, parfait produit de l’éducation républicaine et élitiste que la France dispensait alors. Je me rappelle sa silhouette  dans les couloirs de Radio France, tirant derrière lui, épuisé, une valise à roulettes emplie de tous les livres qu’il avait lus, épluchés, annotés  pour l’émission qu’il s’apprêtait à diriger : j’y retrouvais mes fatigues et mes élans de petit gamin émigré des labours désertés de ma famille de paysans, moitié chouans côté Mayenne et moitié socialistes côté Morvan, essayant de m’assimiler, à coups de bouquins  trimballés partout, à ma nouvelle communauté. Ce soir-là, pour quelques instants, revivaient le journalisme et la communication  tels que les avaient rêvés des hommes de radio (et « radio », à l’origine, c’est le rayonnement), Max-Pol Fouchet, Pierre Dumayet, Jean Amrouche (encore un « métèque »),  dont j’écoutais les entretiens, Jean-Marie Drot ou, plus tard,  Georges Duby, quand il tenta  de créer Arte. La télévision telle que Finkielkraut la ressuscita ce soir-là, où est-elle  passée ?

Disparue, disparue avec la France, avec sa langue, sa culture, avec son identité de petits Français de souche ? Comment associer cette image d’un soir à celle qui nous est imposée quotidiennement, avec la multiplication à l’écran, sur les ondes, voire dans la presse écrite des « merde », des « à chier », des « foutre », des « connards », des « salauds » et même d’un « ma couille  » qui se voulait familier, adressé  à un homme politique qui, au lieu de se lever et de quitter le plateau, sourit,  sous les ricanements du public, à peine un peu gêné . Écrivains, philosophes, penseurs se cachent dans leur trou. Les voyous occupent le terrain.  Ceux que le maître autrefois envoyait au fond de la classe, les forts en gueule, les fainéants, les éternels ricaneurs, occupent aujourd’hui les plateaux. Maîtres à penser dérisoires d’un monde à l’envers, ils apostrophent, goguenards, ceux qui ont eu le malheur d’avoir été bons élèves, hommes d’État, écrivains, artistes. On les appelle « animateurs ». « Réanimateurs »  plutôt : ils ont mission de faire réagir des masses apathiques, comme les malheureux  fous qu’on électrisait dans les anciens asiles. Ils ont le bas du visage fendu d’une balafre, pareils à l’« homme qui rit » de Victor Hugo. Chargés de commenter les aspects les plus sordides de l’actualité, ils affichent le masque du contentement. Ce sont les pitres de la modernité médiatique, agitant  sarcasme et dérision, les humoristes ricanant des derniers jours, chargés de faire accepter aux « jeunes » qui les acclament, bras levés, la morgue des puissants du jour. L’esthétique de ces émissions s’inspire des formes aérodynamiques et des couleurs criardes des Batman des années 1960.  Mais c’est ici le Joker qui gagne.

À l’autre bord, du côté des « think tanks », on s’ingénie à inventer de nouveaux mots d’ordre : « Faire France », « faire famille » – comme on dit « faire caca » –, ces expressions, que nos élites utilisent sans broncher, trahissent une infantilisation  sans précédent de la pensée, et lui imposent la domination de la matière, l’écrasante matière, à quoi les fragiles « immortels » que nous sommes ne peuvent guère opposer qu’une liberté de  penser, fondée sur un usage réglé de la grammaire et l’emploi le plus juste possible et le plus varié des mots. « Le français est devenu une langue provinciale. Les indigènes s’en accommodent. Le métèque, seul, en est inconsolable. Lui seul prend le deuil de la nuance  » : Cioran savait de quoi il parlait. Depuis sa disparition, le français n’est plus guère parlé en Europe. Il n’est plus non plus enseigné dans les écoles de la République,  où l’on a décidé non plus de sanctionner les fautes, mais de récompenser le mot qui, par hasard, dans une dictée, aura été correctement écrit. Les Alliances françaises ont fermé et les Centres culturels disparaissent l’un après l’autre. Le dernier mauvais coup est la vente annoncée du Palais Clam-Gallas, à Vienne, qui abritait un lycée de 2000 élèves, et des activités liées à la littérature et au cinéma français. C’est là que j’avais préparé l’exposition « Vienne, l’apocalypse joyeuse »… Il  n’y aura que les métèques pour se désoler de cet effacement du français et de sa culture.

Et il y aura toujours quelqu’un, Sollers par exemple, pour ricaner en rappelant que Cioran avait été, dans sa jeunesse, militant dans la Garde de fer. Oui, mais le métèque parlait un français que peu de Français savent parler. Ce fut vrai aussi de Ionesco, son compatriote. Ou du Chinois François Cheng. Ou de Michaël Edwards, Anglais qui vient lui aussi d’entrer sous la Coupole. Ou d’Amin Maalouf, libanais. Ou de Dany Laferrière, haïtien. L’identité française se définit dans sa langue. À propos de Félicien Marceau, né Belge et jugé par son pays pour sa collaboration à Radio Bruxelles, qui se souvient que Valéry avait écrit un hommage à Philippe Pétain quand il avait  été élu à l’Académie ? C’était, il est vrai, en 1931… neuf  ans  avant la poignée de main de Montoire. Valéry aurait-il dû se méfier, lui qui, en 1940, s’opposa à la proposition d’Abel Bonnard qui voulait que l’Académie adressât ses félicitations au chef de l’État pour l’entrevue qui entama la Collaboration ?

Plus embarrassant : le même Valéry s’arrangea pour ne pas prononcer une seule fois le nom d’Anatole France dans son discours de réception, car il lui avait gardé rancune, non d’avoir été le seul dreyfusard admis sous la Coupole, mais d’avoir écarté Mallarmé du Parnasse contemporain. Qui se souvient cependant que les surréalistes, qui n’aimaient pas Valéry, devaient mettre en procès Anatole France, en 1925, sous le titre «  Un cadavre » ? A-t-on jamais reproché à Sollers, et à ceux qui l’accompagnèrent, son voyage en Chine, en 1974, à un moment où l’on savait déjà que le régime de Pékin avait été aussi meurtrier pour son peuple que le régime stalinien pour les Russes ?

La gent littéraire ne cesse pas d’être agitée par la pulsion justicière. La calomnie et la chasse aux sorcières alimentent les gazettes, et le grand égout collecteur d’Internet. L’Académie française, la plus vieille institution française (1635 !) n’est pas le CNR (Conseil national de la Résistance) commis à l’épuration après 1945. Elle accueille, avec grande courtoisie, ceux qui honorent la langue d’un pays nommé France.  Et son dictionnaire n’a que la prétention de redonner un sens aux mots, pas de contrôler leur usage ni de dicter des jugements à ceux qui les utilisent. Son rôle n’a jamais été aussi essentiel qu’aujourd’hui, quand il semble que, de tout côté, on est décidé à abattre cette langue, en laquelle se réfugie l’identité et s’écrit l’histoire de la France. À ce titre, la place de Finkielkraut n’est pas d’être à gauche, ni à droite, mais parmi nous.[/access]

*Photo: Hannah.

Européennes : le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque

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europeennes ps ump fn

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En janvier ou février 2002, Pierre Mauroy, qui n’avait plus guère qu’une position de grand sage au sein du PS, suggéra à Lionel Jospin de s’adresser au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Refus hautain de l’intéressé, qui avait choisi, comme l’ensemble des sociaux-démocrates qui constituent ce que l’on appelle aujourd’hui improprement la Gauche, d’ignorer qu’il restait encore une classe ouvrière (et même une classe moyenne paupérisée qui y ressemblait fort). « La bataille du second tour se joue au centre… » On sait ce qu’il advint de cet homme qui avait choisi de gagner le second tour — et qui s’avéra incapable de se qualifier pour le premier, par la grâce de Christiane Taubira qui lui souffla les 2,32% qui lui firent défaut pour se qualifier face à Chirac. François Hollande, en la choisissant deux fois pour participer au gouvernement, lui a accordé le prix de sa trahison de l’époque — c’est leur problème, pas le mien. Les démêlés des mencheviks ne m’intéressent pas.

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas. Je me souviens d’une intervention à ce sujet du regretté Althusser, en réponse à un pseudo-socialiste qui expliquait que le concept de prolétariat n’était plus fonctionnel — déjà dans les années 1970. Le pire, c’est que ces imbéciles y croient : à les entendre, il n’y aurait plus que des classes moyennes.
Primo, ils auraient dû lire Camille Peugny, qui s’époumone depuis Le Déclassement (2009) à expliquer (après d’autres, convenons-en) que les classes en question sont plutôt « moyen moins », comme on dit dans les conseils de classe où le mot « cancre » est interdit.

Je ne sais pas si elle est encore « ouvrière », mais il y a une classe, une classe nombreuse, que le PS ignore parce qu’il ne connaît que les bobos de Paris, de l’île de Ré et du Luberon, une classe qui vit avec trop peu d’argent pour en connaître même la couleur, une classe qui a le pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert, qui souffre tous les jours et qui va voter FN faute d’avoir été entendue à gauche.

À vrai dire, cela fait les affaires du PS, qui ne tiendrait pas une seconde face à un candidat de droite doté d’un peu de charisme (disons Juppé, ou un ticket Juppé / Bayrou, qui serait la solution intelligente si la Droite n’était pas restée, comme disait De Gaulle, la plus bête du monde), mais qui espère se concocter savamment un 2002 à l’envers — sauf que Marine Le Pen gagnera face au tombeur de ces dames, le capitaine de pédalo, le grand méchant mou — on a les sobriquets que l’on mérite. On désigne donc le FN comme l’adversaire essentiel, on prend — exprès — des décisions qui le radicaliseront et attireront vers lui encore plus de désespérés (sciemment désespérés, à grands coups de restrictions budgétaires, de politiques laxistes, de lois « sociétales » qui ne mettent pas de beurre dans l’assiette, et de « rythmes scolaires destinés à remplacer un enseignement cohérent). On monte en épingle les faits divers les plus susceptibles d’attiser les haines raciales. On ouvre un boulevard à l’extrême-droite, sachant bien que la droite est bien trop occupée à s’étriper pour l’emprunter.

Je pensais à cela l’autre jour en entendant mon ami Gérard Filoche [1. Nous avons partagé un même éditeur, Jean-Claude Gawsewitch, et nous étions (mais il n’en sait rien) dans la même manif le 21 juin 1973 — celle qui amena la dissolution de la Ligue Communiste et, à terme, le suicide de Michel Recanati cinq ans plus tard (voir ou revoir Mourir à trente ans, le très beau film de Romain Goupil).] appeler la Gauche à être de gauche — espérance vaine, quand on entend Benoît Hamon (dont il a été proche autrefois) accepter que des femmes voilées encadrent  désormais les sorties scolaires ; quand on entend Valls expliquer pourquoi il est urgent d’offrir 35 milliards d’euros à un patronat qui n’en revient pas et qui du coup en demande davantage — « des esclaves, des esclaves, vite ! » ; quand on nous explique que seule la rigueur est possible pour remettre à flot une France que la rigueur fait couler ; quand on nous serine que le libéralisme est la seule solution au libéralisme — comme le pédagogisme qui coule l’Ecole est la seule solution au pédagogisme.

Alors oui, sans doute, dès les Européennes, ceux qui souffrent, tous ceux qui souffrent, voteront pour les extrêmes. Mais ils ne reviendront jamais à la Gauche — pas plus qu’à la Droite, qui de Fillon en Copé, fait de son mieux pour s’auto-détruire. Ça va se passer aux Européennes, puis ça se passera dans la rue. Hollande, en tentant de créer les conditions de sa réélection, crée les circonstances favorables à l’émeute, à l’auto-défense, aux comités de citoyens et à l’écrasement de la République. Et il en aura tellement fait que même Filoche ne le plaindra pas — il risque même d’y voir, comme d’autres, la condition nécessaire pour que soufflent à nouveau des vents favorables.

Le péché mortel que commet le PS depuis deux ans (en fait, depuis 1983, quand on songe que Hollande aujourd’hui s’inspire du Mitterrand qui poussa la télévision à réinventer Jean-Marie Le Pen), c’est justement de relégitimer le FN, en s’installant dans la pensée de la « fin de l’histoire » — comme si l’histoire s’arrêtait. On connaît la formule de Marx — le grotesque après le tragique —, mais le PS ajoute chaque jour du grotesque au grotesque.

C’est sur l’économie que ça se jouera, parce qu’il n’y a pas d’autre principe déterminant en dernière instance. Et l’économie, pour le moment, c’est juste la souffrance des humbles — parmi eux, bien des gens qui ont voté Hollande parce que Sarkozy, c’était le libéralisme financier (ce capitalisme modern style que Piketty dénonce dans son livre qui marche si bien… aux Etats-Unis), et qui s’aperçoivent chaque jour que Hollande, c’est le capitalisme financier, et que ça va finir dans un bain de sang — ou une « aube dorée », comme ils disent en Grèce, ce laboratoire de toutes les erreurs européennes.

Alors oui, le FN à 26% à l’arrivée (on parie ?), parce que bien des gens ne voudront pas d’une alternative entre ceux qui voteront  Jean-Claude Juncker (en gros, l’UMP et ses alliés) et ceux qui voteront Martin Schulz (en gros, le PS et quelques autres). Ni l’un ni l’autre ne sont acceptables. Parce que l’un et l’autre, blanc bonnet bonnet blanc, sont les deux faces de la finance triomphante. Et je n’en voudrai pas à ceux qui ne voteront ni Peillon, ni Muselier (dans le Sud-est) — ni aucun de tous ceux qui lèchent les semelles des banquiers et des actionnaires. L’Europe que l’on nous avait promise n’était pas celle des ploutocrates — des ploutocrates fort peu européens, de surcroît : les gesticulations à propos de l’Ukraine montrent à quel point tous ces gens s’alignent sur les intérêts de l’OTAN, c’est-à-dire ceux des Etats-Unis. Rien d’étonnant d’ailleurs : en s’arc-boutant sur un euro fort (qui fait les affaires des banques allemandes, ces grippe-sou du vieux continent, qui ont mis successivement à genoux la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie — et la France, mais il ne faut pas le dire), ils permettent à la livre et au dollar de flotter doucement vers le bas, au gré de la planche à billets activée conjointement à Londres et à Washington, et laissent Anglais et Américains redresser leur économie — à nos frais. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les derniers prix Nobel d’économie américains — Stiglitz et Krugman.

Et vous voudriez réélire des gens qui envisagent sereinement de baisser le SMIC afin que les porcs s’engraissent davantage ?

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00682902_000001. 

Journée de la jupe : au lycée et au gouvernement?

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royal jupe nantes

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En découvrant l’affiche invitant tous les lycéens de l’Académie de Nantes à porter une jupe vendredi 16 mai, les plus bêlants zélateurs de « l’égalité » n’en ont pas cru leurs yeux. Décidément, ces « anti-mariage gay » ne reculaient devant rien pour tenter de discréditer le gouvernement ! Cette fois, la rumeur risquait d’enflammer les banlieues pour de bon. Après l’abstention électorale, les familles musulmanes de région parisienne et d’ailleurs pourraient bien provoquer de véritables émeutes. Bien que le canular soit grossier, imaginez un peu : et s’ils y croyaient ? Sans parler bien sûr de toutes les familles cathos de gauche de l’ouest de la France, qui avaient également refusé de se déplacer pour confirmer leur vote Hollande aux municipales. Ces imbéciles aussi seraient peut-être capables de gober un truc pareil.

Pour contrer cette stupide désinformation réactionnaire, il fallait remonter à la source au plus vite. Trouver la nouvelle Farida Belghoul, démontrer que Christine Boutin était dans le coup. Forcément. Vu la qualité pitoyable de l’affiche, les graphistes avaient dû être missionnés par l’Opus Dei. Même La Manif Pour Tous aurait fait mieux, du moins à l’époque de Barjot, c’est dire.  Ces ordures qui avaient réussi à faire croire que le gouvernement employait couramment le mot « genre » et comptait même l’enseigner à l’école étaient capables de tout. Surtout après la victoire à l’Eurovision d’un courageux artiste portant à la fois une robe et la barbe… Ils voulaient taper fort, pour en finir définitivement avec l’égalité républicaine. C’était tellement gros.

Problème : même après plusieurs heures de recherche acharnée, impossible de désamorcer la bombe. L’Académie de Nantes n’avait toujours pas démenti, ni le ministère de l’Education Nationale, ni Najat Vallaud-Belkacem. Pas la moindre trace du mot « rumeur » sur Twitter. On commençait à transpirer sévère. Quand soudain, plusieurs médias ont fini par se rendre à l’évidence, et révéler l’impensable : quoique lancée par une association d’élèves, l’affiche était authentique, comme l’opération elle-même. En France, en 2014, on croit intelligent d’appeler les élèves nantais, garçons et filles, à porter une jupe pour venir en cours. Et ce, afin de « lutter contre le sexisme ». Le visuel qui indiquait : « Portons l’égalité ! » n’était donc pas un faux. Cette fois c’était vrai.

Brisant le silence, Ségolène Royal a fini par parler, et déclarer que même ses collègues du gouvernement étaient « des machos sûrs de leur bon droit ». Rien que ça. Apparemment, l’antisexisme était soudain devenu la grande cause nationale de l’exécutif. Ça ne pouvait plus attendre, quitte à verser dans la caricature la plus ridicule, en prohibant le décolleté au ministère. Les Français avaient le droit de savoir, et « le mépris » subi par la ministre de l’Ecologie comme toutes les femmes devait cesser. Demain, il n’est pas impossible que certains de ses collègues la rejoignent pour inviter le gouvernement à se réunir en jupe dès le prochain Conseil des ministres. Ensuite, il sera sans doute compliqué d’accuser encore ceux qui dénoncent cette dérive grotesque de diffuser des rumeurs visant à alimenter des fantasmes.

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21559424_000002.

Dix secondes sans boire?

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alcool oms mortalite

alcool oms mortalite

L’alcool tue une personne toutes les dix secondes d’après l’OMS. Je vais donc compter maintenant dix secondes après chaque verre terminé. Et puis, si je suis toujours vivant, je m’en resservirai un autre. Pour fêter ça. C’est vrai, une information comme ça, terrifiante, assénée avec des mines graves et des musiques dramatisantes à tous les JT, ça me donne tout de suite envie de boire un gorgeon. Pour soigner mon angoisse. Sans compter les habituels alcoologues et experts patentés aux mines longues comme un jour sans vin qui vous expliquent que jamais on n’a vu un tel carnage, que c’est le pire des fléaux, que même les drogues douces ou dures, à côté ce sont des petites joueuses.

Bon, il fallait juste oublier, mais c’est le propre des chaînes d’infos continues que d’aplanir sans hiérarchiser, que les résultats de cette enquête de l’OMS étaient donnés juste avant que les présentateurs, l’air très détendu, annoncent que le réchauffement climatique avait rendu irréversible la fonte de certains glaciers de l’Arctique et que le niveau des océans allaient augmenter de plusieurs mètres dans les décennies à venir, provoquant le déplacement forcé de plusieurs centaines de millions de personnes. À cause de l’eau, donc.

Alors, il faudrait savoir, c’est l’alcool ou l’eau, le plus dangereux ? Puisqu’il y a des climatosceptiques, vous savez ces gens qui refusent d’admettre l’évidence et qui continueront à vous dire, quand ils nageront en rond place de l’Etoile en attendant les secours, que c’est une invention gauchiste pour entraver le développement harmonieux de la production capitaliste, moi, je vais devenir alcoolosceptique. Il n’y a pas de raison. Je ne veux pas croire les chiffres de l’OMS, ou plutôt je me méfie profondément de ce genre de communication terroriste. Le mort toutes les dix secondes à cause de l’alcool, c’est un peu comme les 1500 chômeurs de plus par jour depuis l’élection de François Hollande ou les cent millions de morts du communisme. Ce sont des chiffres un peu trop ronds (c’est le cas de le dire) pour être honnêtes.

Sinon, me suis-je demandé avec ce mauvais esprit qui vient avec l’ivresse alors que je me reversais un verre, est ce que l’OMS, elle a les chiffres sur les conséquences sanitaires du chômage de masse? Sur les conséquences sanitaires du sous-développement? Sur les conséquences sanitaires du harcèlement au travail et du management par la terreur? Sur les conséquences sanitaires de la précarité au travail? Ou de la pollution par les particules fines? Ou des logements dégueulasses? Ou de la junk food? Ou des hôpitaux fermés en Grèce et ailleurs?  Je suis certain qu’elle les a et qu’elle ne les cache même pas. Qu’ils sont à la disposition du public. Seulement je suis certain aussi qu’ils sont beaucoup moins intéressants en termes médiatiques, beaucoup moins spectaculaires. Qu’il est beaucoup plus simple de confondre, en ces matières-là comme en d’autres, l’insécurité par exemple, la cause et la conséquence.

Reprenons : l’alcool tue une personne toutes les dix secondes. C’était donc probablement quelqu’un qui buvait trop. Assez étrangement, on n’a pas posé la question afin de savoir pourquoi cette personne buvait trop. Moi je n’ai aucune excuse, je bois pour mon plaisir et en plus comme je bois si possible biodynamique, parce que je suis un bobo, je limite la casse. Mais celui qui s’arsouille au comptoir du coin avec des alcools forts ou seul dans la cuisine en finissant la bouteille de kirsch pour les desserts, il n’y aurait pas une légère corrélation entre ses lunettes en peau de saucisson et son absence d’ «employabilité» comme on dit chez les économistes ?

On apprend aussi dans cette enquête que beaucoup de ceux qui meurent toutes ces fameuses dix secondes ont tendance à être pauvres, basanés et de l’hémisphère sud.  Ce ne serait pas, par hasard, parce qu’ils vivent dans des contrées où les maladies infectieuses sont fréquentes et mal soignées car ça coûte trop cher, sachant qu’une maladie infectieuse, ça vous transforme le moindre verre de gnôle en tempête sur un fétu de paille.  On pourrait aussi parler des jeunes qui boivent tellement et de manière tellement suicidaire avec le binge drinking mais si on en parle alors il faut se demander la raison d’une telle conduite et ne pas chercher à s’en tirer avec des généralités sur la jeunesse et son goût de la transgression. Mais se demander si la picole, parmi tant d’autres addictions jeunes, n’aurait pas pour origine un désespoir plus ou moins clairement formulé d’appartenir à la deuxième génération de suite qui vit moins bien que la précédente pour se loger, travailler, se soigner…

Allez, les dix secondes sont largement dépassées. Patron, rhabillez les orphelins, c’est pour moi…

*Photo : Svancara Petr—Petr Sva/AP/SIPA . AP21544505_000009.

Giger, le vampire

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Giger était un vampire. Entre vampires, nous nous reconnaissons aussitôt : la complicité est immédiate. Il y a beaucoup de vampires à Zurich, surtout dans la finance. Mais Hans-Ruedi n’avait rien à voir avec eux : il se donnait passionnément à l’élaboration d’univers étranges et macabres, les seuls où il pouvait se réfugier. Il n’est pas facile de survivre en Suisse quand on est un vampire et il préférait les États-Unis, Hollywood notamment où les vrais vampires ne meurent jamais. Surtout quand ils ont du génie, ce qui était le cas de Giger.

Il serait décédé ce douze mai à la suite d’une mauvaise chute : une chute dans le temps sans doute. Il avait créé le monstre « Alien » dans le film de Ridley Scott. Mais il avait surtout renouvelé l’art gothique et satanique. Il lui avait fallu boire le sang sucré d’innombrables Suissesses pour parvenir à ses fins. Il ne sortait que la nuit et dormait dans un cercueil. Sa maison, près de la gare de Zurich, était recouverte de tissus noirs et ornée du portrait de ses proies. Il avait avec la mort une familiarité particulière : il avait longtemps erré en Engadine, notamment du côté de Sils-Maria. Il aurait même soufflé à Nietzsche l’idée de l’Éternel Retour.

Il avait fort mauvaise réputation : certains le trouvaient kitsch, d’autres d’un expressionnisme esthétisant. Et puis, en Suisse, on n’aime pas trop les vampires. Mais quand on a appris qu’il était célèbre aussi à Hollywood, il a eu droit à son musée en Gruyère. Et croyez-moi : ça n’a rien à voir avec le fromage ou la crème de Gruyère. D’ailleurs les vampires n’aiment pas le fromage et encore moins la crème. Ils veulent du sang. Et son œuvre en porte encore les traces.

Finkielkraut : Malheureux comme un sioniste en France

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finkielkraut israel sionisme

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Alain Finkielkraut à l’Académie française. Que ses confrères prennent garde, le nouvel académicien risque d’oublier que l’épée qui complète l’habit vert n’est qu’un ornement dont il n’est pas coutumier de se servir. Incongrue à première vue, tellement l’idée que je me suis toujours fait de ce bretteur remuant colle mal à l’institution, son élection n’en est pas moins logique. Après tout, les « Immortels » ont coopté un écrivain talentueux, un défenseur passionné de la langue française, un amoureux de la littérature, et cela devrait suffire.

Cependant, ils ont élu aussi un homme de conviction, un intellectuel et un polémiste, et c’est tout à leur honneur. Certes, tous n’ont pas été heureux de l’accueillir en leur sein. Il paraît que huit, parmi eux, ont choisi d’orner d’une croix leur bulletin de vote en signe de grand déplaisir. Dans une institution connue pour être un bastion de progressisme, Le Monde m’informe que ces censeurs considèrent le philosophe par trop « réactionnaire », un fourrier du lepénisme, handicapé de surcroît par une personnalité « clivante ». Outre que cet adjectif est un barbarisme, il faut rappeler à ces imbéciles qu’un intellectuel est « clivant » par définition et profession. Mais bon, de minimis non curat praetor

Oui, on pourrait se contenter d’un haussement d’épaules ; après tout, Alain Finkielkraut a été élu dès le premier tour, et ses amis ont dit publiquement ce qu’il fallait dire. On aurait tort, car, pour absurdes et illégitimes qu’elles soient, les critiques de ces valeureux anonymes n’en sont pas moins révélatrices d’un état d’esprit. Un état d’esprit maléfique, contre lequel l’essayiste ne cesse de ferrailler. Or, je suppose que, dans le procès en réaction intenté à Alain Finkielkraut, le moindre des chefs d’accusation n’est pas son « sionisme ». C’est cette accusation, en vérité aussi justifiée dans les faits que monstrueuse aux yeux de ses détracteurs, que je veux évoquer ici.

Car, en effet, Finkielkraut est « sioniste ».[access capability= »lire_inedits »] Enfin, cela dépend de ce que l’on entend par là. « Si j’étais sioniste, a-t-il déclaré un jour, j’irais vivre en Israël. » Mais foin de subtilités. Il aime Israël, s’identifie à son peuple et le défend avec vigueur chaque fois qu’il lui semble être vicieusement attaqué. Je suppose que cela suffit à faire de lui un sioniste.

J’ai d’ailleurs rencontré Alain Finkielkraut pour la première fois en Israël, au début des années 80 du siècle passé, dans un colloque sur les relations entre juifs israéliens et diasporiques organisé par un institut local. Dans la délégation française figuraient Jacques Tarnero, Gérard Rabinovitch, et aussi Daniel Lindenberg, qui allait s’illustrer plus tard avec un pamphlet assez lamentable, où le censeur autoproclamé du progressisme proposait à la vindicte de l’opinion une liste de « nouveaux réactionnaires » dont, bien évidemment, Finkielkraut.

Alain venait de publier Le Juif imaginaire, qui m’avait fait forte impression, et j’avais hâte de le rencontrer. Non sans appréhension : il est rare de ne pas être déçu par l’homme qui se cache derrière un livre qu’on a aimé. Je ne l’ai pas été. Il me paraissait sorti tout droit de son essai, avec ce mélange de rigueur intellectuelle, de probité pouvant aller jusqu’à la brutalité, de passion fiévreuse et, oui, de style. Il me semble que tout son parcours, sionisme compris, s’y trouve en filigrane, dans ce qu’il y décrit comme « le passage, jamais tout à fait accompli, de l’ostentation à la fidélité ». Certains, pas nécessairement hostiles, lui ont reproché d’avoir, depuis,fait le chemin en sens inverse. Je pense qu’ils se trompent.

En fait, sur Israël et le sionisme comme sur le reste, il souffre d’un phénomène répandu dans la société du spectacle qu’il ne cesse de dénoncer : il est jugé moins sur ce qu’il dit et écrit que sur ce qu’il est, ou plutôt sur ce qu’on pense qu’il est. Il se dit intellectuel juif et français, le voici communautariste, lui qui prêche pour le droit inaliénable à l’amour contre l’enfermement communautaire, et qui a joint le geste à la parole. Il se fait le propagandiste d’une École républicaine et d’une société intégrée d’égaux, moules démocratiques d’où il est lui-même issu, et on le soupçonne de racisme. Au Proche-Orient, il prône le démantèlement des colonies en Cisjordanie et défend avec constance la création d’un État palestinien, et l’on n’a de cesse de le ranger parmi les jusqu’au-boutistes du « Grand Israël ». En Israël, il serait un membre d’honneur du « camp de la paix ». En France, parce que l’auteur de La Réprobation d’Israël (1983) ne supporte pas l’amalgame entre la critique légitime des agissements du gouvernement d’Israël et l’assaut contre la légitimité de l’État juif, ce signataire de l’« appel à la raison » du JCall[1. J Call est un « appel à la raison » lancé par plusieurs organisations européennes pour la paix au Proche Orient au printemps 2010. Il a suscité une réplique d’associations et de personnalités juives intitulé « Raison garder ».] passe pour un suppôt de Nétanyahou.

Suis-je d’accord avec tout ce qu’il dit, et avec la manière dont il le dit ? Non, sans doute, mais quelle importance ! Il est entendu que nul n’est prophète en son pays. C’est que les prophètes sont embêtants : ils vous forcent à penser par vous-même alors qu’on a plutôt envie de ronronner avec la multitude. De toute manière, il n’y peut rien, ce sont la voie et la voix qu’il s’est choisies. Pour notre inconfort, notre profit et notre plaisir.

Pour l’heure, sa tâche la plus ardue est de préparer son discours de réception à l’Académie française. Prononcer l’éloge de Félicien Marceau, un collabo condamné dans son pays, quelle gageure pour un fils de déporté ! Et oui, mon cher Alain, l’immortalité ne va pas sans quelque servitude…[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA .00679604_000010.

Guaino a de la mémoire

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guaino lamassoure pasqua seguin

guaino lamassoure pasqua seguin

Henri Guaino était devenu l’expert UMP en ingestion de couleuvres. On l’imaginait déjà retenant sa respiration lorsque les discours sarkozystes de l’entre-deux tours 2012, qui n’étaient plus l’œuvre de sa plume, étaient trempés de l’encre buissonniste. Et plus lorsqu’au mépris du peuple qui avait dit Non au traité constitutionnel européen en 2005, ses amis au pouvoir ratifiaient le traité de Lisbonne trois ans plus tard…

Il fallait s’y résoudre, sa droite de cœur, celle du Général, était morte et les jeunes loups de l’UMP, auto-consacrés héritiers du sarkozysme ne manquaient pas de danser autour de sa dépouille.

Il s’était donc astreint àrentrer dans le rang,venant seulement ici et là marquer son opposition au gouvernement Hollande, dans le sillage de Copé. Un discours de fidèle soldat, toujours prêt à défendre l’unité de sa famille politique dont le navire tanguait sévèrement au plus fort des guerres de clans.

Cependant, le souverainiste Guaino n’ignore pas que la défiance des Français à l’égard de l’Union Européenne grandit. Loin des débats politiques abstraits, beaucoupd’Européens voient l’Union comme un conglomérat de nationalités qui ne partagent pas grand-chose, si ce n’est un drapeau, et quelques valeurs humanistes, à la géométrie souvent variable.

Guaino, pressentant cette défiance, a attaqué frontalement la tête de liste de UMP en Île-de-France, aux prochaines élections européennes, Alain Lamassoure qui « incarne l’Europe dont plus personne ne veut »,  expliquant qu’il ne voterait pas pour lui en raison de ses prises de position fédéralistes et de son soutien au traité de libre échange transatlantique.

Comme s’en amuse David Desgouilles, les cris d’orfraie ont résonné dans les rangs de l’UMP, Alain Juppé rétorquant en chef du chœur des indignés : « Je ne pratique pas l’exclusion. Mais quand on est à ce point en désaccord avec son propre parti politique, la dignité la plus élémentaire, c’est d’en tirer les conséquences ».

L’ancien « meilleur d’entre nous », selon Chirac, a décidément la mémoire courte. Car si l’UMP a pris des positions farouchement pro-Union depuis une décennie, l’acte fondateur de son prédécesseur, le RPR, n’est autre que l’appel de Cochin (1978), par lequel le président du parti, Jacques Chirac dénonçait la politique « antinationale» d’un « parti de l’étranger », désignant là l’UDF de Giscard. Aux élections européennes de 1979, le parti gaulliste avait donc fait campagne sur le thème de l’antifédéralisme européen.

Au gré des élections et des courants majoritaires, cette question ne se dépassionnera jamais dans ses rangs. Ainsi, le référendum sur le traité de Maastricht fracturera le parti avec la ligne Pasqua-Séguin – à l’époque soutenue par le jeune Guaino- faisant campagne pour le « non » contre le« oui » incarné par quelques autres pontes du parti parmi lesquels Balladur et Chirac, qui effectuait sa mue européiste en espérant l’habit présidentiel. Peu après, les européennes de 1994 provoqueront quelques remous, avec la défaillance de plusieurs figures gaullistes se rangeant derrière la liste Chevènement tels le général Pierre-Marie Gallois. Rebelote cinq ans plus tard, lorsqu’en 1999, le tandem eurosceptique Pasqua-Villiers dépasse d’une courte tête la liste RPR officielle menée par Sarkozy et Madelin. Là encore, Guaino jouait les francs-tireurs au sein du RPF brièvement ressuscité par Pasqua.

Les réactions de Juppé et Copé occultent donc tout un pan idéologique de la droite française, dont le gaulliste Guaino est l’héritier. Se dégageant d’une logique partisane, l’ancien conseiller spécial de Sarkozy a le mérite d’ouvrir un débat sur l’Europe que les deux grands partis, minés par leurs divisions, font tout pour confisquer.

 *Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00659346_000030.

Rwanda : Des accusations fantasmatiques contre la France

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hogard rwanda kagame genocide

hogard rwanda kagame genocide

Propos recueillis par Théophane Le Méné et Gil Mihaely

Officier parachutiste de la Légion étrangère, Jacques Hogard a effectué de nombreuses missions en Afrique, notamment à Djibouti, en Somalie, au Yémen ainsi qu’au Rwanda, en 1994, en tant que commandant du groupement de Légion étrangère au sein de l’opération « Turquoise ». Sa dernière mission s’est déroulée au Kosovo en 1999. Il est l’auteur d’un  livre-témoignage sur « Turquoise », Les Larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, et publiera prochainement L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999.

Causeur. Vingt ans après le génocide rwandais, Kigali accuse la France de complicité, accusation que nombre de médias français s’empressent de reprendre à leur compte…

 Jacques Hogard. Ces accusations sont totalement fantasmatiques. Alors que, dès 1990, la France est le pays qui a le plus fait pour essayer de rétablir l’équilibre et la paix dans la région, c’est tout simplement scandaleux. D’autant que les accusations viennent principalement de Paul Kagamé, l’actuel président du Rwanda, l’homme qui a planifié l’attentat du 6 avril 1994 contre son prédécesseur Habyarimana. Or, c’est cet événement qui a, de fait, engendré les massacres et légitimé sa conquête du pouvoir par la force.

Mais les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été clairement identifiés !

Comme Michael Hourigan, ancien procureur du Tribunal pénal international, comme le juge Bruguière, je suis convaincu que le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé a organisé l’attentat. S’il en était autrement, le président Kagamé en aurait apporté la preuve depuis longtemps… Par ailleurs, nombre de ses anciens compagnons l’ont reconnu au prix de leur vie, comme le colonel tutsi Karegeya, assassiné en janvier en Afrique du Sud. Kagamé, homme remarquablement intelligent et cynique, savait qu’il ne pouvait conquérir le pouvoir que par la force car sa minorité ethnique, les Tutsi, représente à peine 20% de la population. L’attentat du 6 avril a créé les conditions pour son coup de force.  [access capability= »lire_inedits »]

En fomentant cet attentat, imaginait-il le génocide qui allait suivre ?

Paul Kagamé savait pertinemment que des massacres de grande ampleur allaient être commis. Il avait d’ailleurs contribué à en créer les conditions en massacrant massivement des paysans hutu dans le nord-est du pays. Ces différents massacres interethniques n’étaient, hélas, pas nouveaux. En 1959, à  l’indépendance, lorsque les Hutu ont accédé au pouvoir, ils ont assassiné les Tutsi en masse, ce qui a d’ailleurs provoqué l’exode massif vers l’Ouganda de nombreux membres de cette minorité, comme Paul Kagamé. Cependant, je ne pense pas que ce dernier ait pu imaginer l’ampleur de ce que cet attentat allait déclencher.

Comment la France s’est-elle trouvée impliquée dans ce conflit ?

Quand, début octobre 1990, le FPR, armé et équipé par l’Ouganda, envahit le nord-est du Rwanda, le président rwandais Habyarimana, au pouvoir depuis 1974, appelle la France au secours car les deux pays ont signé, quinze ans auparavant, des accords de coopération militaire. Dans le cadre de ces accords, Mitterrand décide d’aider le régime en remettant l’armée rwandaise sur pied. D’octobre 1990 à octobre 1993, l’armée française est présente au Rwanda pour aider son gouvernement à se défendre contre une invasion, ce que de nombreux Tutsi, Paul Kagamé en tête, interprètent comme un soutien aux Hutu contre leur ethnie…

Était-ce une bonne décision ?

 Avant de juger, on oublie trop souvent que, dans le droit fil  du discours de La Baule, en juin 1990, François Mitterrand avait conditionné le soutien français à l’accélération de la démocratisation de l’État rwandais, l’introduction  du multipartisme et l’ouverture de négociations avec le FPR ! Trois ans plus tard, on aurait pu croire que cela avait plutôt bien marché car ce processus a abouti aux accords d’Arusha d’août 1993, qui dépossédaient Habyarimana de son pouvoir réel. La France n’a donc pas été l’alliée des extrémistes et du « Hutu Power ». Quand nos troupes se sont retirées du Rwanda, à l’automne 1993, nous avons passé la main à l’ONU. L’armée française n’a donc pas pu « assister impuissante au génocide de 800 000 Tutsi » comme l’a écrit récemment Le Monde, pour la bonne et simple raison qu’elle avait alors quitté le pays depuis des mois…

Quel rôle a joué l’ONU dans la prévention du génocide ?

Un rôle nul, sinon négatif ! L’inaction onusienne s’est révélée catastrophique. Sur place, la Minuar (la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda) était commandée par le général canadien Roméo Dallaire, qui venait de découvrir l’Afrique. Tombé amoureux d’une jeune et belle Tutsi, il a montré un soutien inconditionnel au FPR, alors que le succès de son mandat dépendait de son impartialité. Pire encore, huit jours après le déclenchement du génocide, quand il incombait à la Minuar de faire cesser les massacres, l’ONU a décidé de rappeler 90% de ses effectifs ! En même temps, pendant les deux mois et demi qui ont suivi, la « communauté internationale » s’est acharnée à repousser toutes les propositions françaises d’intervention.

Finalement, début juin, l’ONU autorisait la France à intervenir…

Oui, c’est l’opération « Turquoise » qui a mobilisé 2 000 soldats français. J’y ai moi-même commandé 400 hommes dans une région aussi étendue qu’un département français. L’effectif était dérisoire. Néanmoins, les massacres à grande ampleur ont cessé. Nous avons sauvé des milliers de rescapés tutsi qui se cachaient encore, fixé sur place une grande partie des réfugiés hutu qui quittaient leur pays en masse devant l’avancée des forces du FPR, mis en place une administration intérimaire, assuré la distribution d’eau potable, d’électricité, de soins, de vivres, remis en route les centres de santé, et même la prison !

Comment avez-vous géré les rapports conflictuels entre Hutu et Tutsi ?

Nous nous sommes mis à rechercher les Tutsi pour les regrouper dans le camp de réfugiés de Nyarushishi, créé par la Croix-Rouge.  Il a d’abord fallu les protéger des extrémistes hutu. Puis, face à l’avancée du FPR, nous avons dû protéger l’immense vague de réfugiés hutu des rescapés tutsi qui voulaient les attaquer pour se venger ! Au total, nous avons réussi à convaincre un million et demi, peut-être deux millions de Hutu, de rester dans leur pays. Dans les années qui ont suivi, les quelques centaines de milliers de Hutu partis s’installer dans les camps zaïrois ont été les victimes de massacres à grande échelle perpétrés entre 1995 et1997 par les troupes de Kagamé… dans l’indifférence de la communauté internationale.

 Avez-vous arrêté des assassins qui ont participé au génocide ?

 Oui. Ceux que nous avons pu arrêter en train de tuer étaient des gens incultes, totalement terrorisés par les Tutsi. Ils avaient beau être baptisés et aller à la messe, leur christianisme n’était qu’un vernis. Les génocidaires ne sont pas des militaires aguerris mais des paysans frustes armés de houes et de machettes : il faut l’avoir en tête quand on accuse la France d’avoir formé les tueurs entre 1990 et1993 !

Le cas du capitaine Pascal Simbikangwa[1. Ancien capitaine des services de renseignements rwandais, Pascal Simbikangwa a été condamné en mars 2014 par la cour d’assise de Paris pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité. Selon la cour, il a participé à l’élaboration et à la mise en exécution du génocide des Tutsi en distribuant des armes aux miliciens et donnant des ordres aux hommes postés aux barrières de Kigali. Pascal Simbikangwa a fait appel.], reconnu coupable de génocide et de complicité de crime contre l’humanité par la cour d’assises de Paris, en mars, semble contredire votre lecture des événements…

 Cet ancien officier de renseignement hutu est un piètre personnage. Son procès a été instrumentalisé par certains groupes de pression pour tenter de prouver la collusion du « Hutu Power » avec la France. Cet homme qui n’avait pas le quart du pouvoir qu’on lui a attribué est un bouc émissaire et surtout un prétexte pour mieux préparer médiatiquement le 20e anniversaire du génocide en reprenant le procès à charge contre la France et son armée ![/access]

 *Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249540_000005.

6 juin : qui a peur de l’Armée Rouge?

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urss stalingrad guerre

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Le spectacle donné par les grands médias français depuis le début de la crise ukrainienne est un sujet de consternation accablée. Tant de mauvaise foi, de xénophobie, d’ignorance et de bêtise finit par faire froid dans le dos. Le niveau de désinformation atteint est quand même très inquiétant. Et la russophobie compulsive de nos élites, abandonnant toute mesure et toute intelligence, en dit long sur leur état. Pourtant, des hommes politiques, historiens, intellectuels à l’autorité et à la compétence incontestables s’efforcent  d’injecter un peu de raison dans ce débat. Ils prêchent  dans le désert.  À bien des égards, la France officielle se déshonore. Il suffit de  se mettre à l’écoute des médias européens pour constater que nous sommes les seuls à descendre à ce niveau de bassesse. Les éditorialistes mainstream ayant pris congé de toute morale professionnelle,  ont pris la tête de la croisade. Suivis de près par les dirigeants socialistes.

Incrédule, on entend à la télévision Henri Weber, sénateur socialiste, prendre la défense des partis ukrainiens Svoboda et Pravy Sector, qui se revendiquent explicitement comme les héritiers des auxiliaires de la Shoah par balles. « Ce sont des démocrates ! » On aurait pu espérer, après la fin de la guerre froide que le parti socialiste se débarrasserait de son atlantisme. Eh bien non, il doit être génétique. L’aplatissement servile d’aujourd’hui devant la politique des USA me renvoie à des souvenirs de jeunesse. En 1966, quand Charles De Gaulle avait voulu quitter le commandement intégré de l’OTAN, la SFIO avait poussé des cris d’orfraie et déposé une motion de censure à l’Assemblée Nationale.

Je n’entends pas prendre position ici sur la crise ukrainienne, son origine, et les responsabilités respectives. Ni prendre parti entre Poutine et Obama. Il y a dans tout cela des questions géostratégiques, géopolitiques et économiques complexes. Simplement dire que le débat ne peut pas se nourrir uniquement d’ignorance, et de mauvaise foi. Comment ose-t-on donner un brevet démocratique à un gouvernement composé pour un tiers d’antisémites avérés ?

Quant à l’hystérie et  l’ignorance nous en avons une belle illustration avec les glapissements outrés des chiens de garde devant l’invitation du Président Russe aux cérémonies du 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Certains n’hésitant pas, comme l’a fait Hillary Clinton, à comparer Poutine à Hitler ! Tout le monde trouve normal, et c’est mon cas, que l’on y invite la chancelière allemande. Nous étions ennemis et nous sommes réconciliés. En revanche le Président démocratiquement élu d’un de nos alliés dans ce terrible combat, qui a perdu, civils et soldats, la moitié du terrifiant bilan global de ce conflit (50 millions de morts), ce serait indécent ? La méconnaissance de la réalité de la guerre à l’Est reste toujours un sujet d’étonnement. La fin de la dénazification en Allemagne en 1947 pour cause de guerre froide, on peut comprendre. La scandaleuse réhabilitation de la Wehrmacht, visant à faire porter aux seuls SS la responsabilité des crimes du nazisme déjà un peu moins. Mais aujourd’hui ? Dans toutes les écoles de Russie, on raconte l’histoire de l’escadrille Normandie-Niemen comme symbole de l’amitié Franco-Russe forgée dans le combat. Les écoliers connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano Biezolub enterré dans la même tombe.

Qui en France, en dehors des lecteurs assidus de Jean Lopez et des militaires qui savent de quoi ils parlent, s’intéresse à ce qui fut pour les peuples soviétiques une effroyable épreuve ?

Et cette méconnaissance nourrit une idée fausse. Le peuple russe, n’a pas été spécialement gâté par l’histoire au XXe siècle. Première guerre mondiale, guerre civile, abomination stalinienne, Grande Guerre Patriotique et après, nouvelle glaciation… Nous avons dit dans ces colonnes la particularité du traumatisme de la première guerre mondiale sur le peuple français.  Et sa prégnance encore aujourd’hui.

Alors que dire de celui subi par les Russes ? 25 millions de morts, un pays détruit de fond en comble, des sacrifices proprement inouïs pour supporter et vaincre la barbarie qui leur fut imposée. Oui, imposée. J’ai pu constater personnellement, quarante ans plus tard l’existence de ce syndrome. Le souvenir de l’effroyable ordalie de 1941 qui vit la perte de 5 millions d’hommes en quelques semaines, essentiellement à cause de l’aveuglement de Staline et de leur impréparation. Celui du prix à payer pour contenir, se redresser et enfin l’emporter. Sait-on que le taux de mortalité chez les millions de prisonniers de guerre soviétiques a été de 60 % ? Il était de 20 % dans les camps soviétiques, 3 % dans les camps anglo-saxons…

Alors, penser que les Russes ont développé depuis la deuxième guerre mondiale une stratégie impérialiste et agressive, c’est faire un contresens. Bien sûr, il existe, depuis longtemps, un chauvinisme grand-russe, des courants belliqueux, mais la marque de juin 41 est tellement forte que la stratégie de ce pays est essentiellement défensive. On ne les y prendra plus.

Les pays de l’Est après la deuxième guerre mondiale ? C’était un glacis, un tampon entre eux et l’Occident. Tous les diplomates ayant officié pendant la période de la guerre froide le savent et le disent aujourd’hui. C’était également la position de de Gaulle. Depuis la deuxième guerre mondiale, dans l’Armée Rouge, une des affectations les plus prestigieuses est dans les troupes garde-frontières.

La crise ukrainienne ? Comment a-t-on pu imaginer que Poutine pouvait accepter l’installation d’une base de l’OTAN à Sébastopol ? Que l’on ait intégré tous les anciens « pays socialistes » à l’UE et à l’OTAN , et que l’on fasse mine de mettre la main sur un territoire qui appartenait il y a encore vingt ans à l’empire soviétique successeur immédiat de l’empire tsariste ? Rappelons-nous la réaction (justifiée) de Kennedy lorsqu’il apprit l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Une image assez drôle circule sur les réseaux sociaux. On y voit une carte de l’Europe où figure la trentaine de bases de l’OTAN qui encerclent  littéralement la Russie. Le commentaire en est : «La Russie veut la guerre ! Voyez  comme ils ont placé leur pays tout près des bases américaines…».

*Photo:  MARY EVANS/SIPA . 51004909_000001.

Copé, Guaino et Juppé : petit rappel historique

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La chasse au Guaino est ouverte à l’UMP. C’est celui que toute la presse parisienne considère, à grands renforts de sondages, comme la personnalité sage et consensuelle qu’il faut à la France, qui a dégainé le premier dimanche soir, conseillant virilement à l’ancien conseiller spécial du Président Sarkozy de « tirer toutes les conséquences » de son désaccord sur l’Europe, invoquant la dignité, rien que ça. L’intention, maintes fois réitérée d’Henri Guaino de ne pas voter pour la liste d’Alain Lamassoure aux prochaines élections européennes, choque l’ancien secrétaire général du RPR, dont nous avions rappelé dans ces colonnes qu’il ne badine pas avec la discipline de parti… à condition qu’elle ne le concerne pas lui-même, a d’ailleurs rappelé le député des Yvelines, faisant écho au soutien apporté par le maire de Bordeaux à François Bayrou lorsqu’un candidat était encore investi par l’UMP à la municipale de Pau. Lundi matin, le président de l’UMP lui-même a soutenu la position de Juppé, en bon élève de l’ex-clan Chirac.

Mais, assistant à ces bisbilles, nous nous sommes souvenus des termes de la lettre de démission de la présidence du RPR de feu Philippe Séguin, le 16 avril 1999 : « Lorsque le Président de l’Association des Amis de Jacques Chirac (NDLR : il s’agissait de Bernard Pons) peut, sans être démenti, proclamer que voter pour la liste Séguin-Madelin ou pour la liste Pasqua-Villiers, marque une même volonté d’adhérer à la majorité présidentielle, lorsque le même fait publiquement la promotion de la liste fédéraliste, avant que le chef de l’Etat, quelques heures plus tard, ne reçoive son animateur, il est clair que je n’ai plus rien à faire à la présidence du Rassemblement pour la République ni, a fortiori, à la tête d’une liste européenne censée défendre la politique du Président de la République. »

À l’époque, on n’avait pas entendu Alain Juppé et Jean-François Copé condamner les propos de Bernard Pons. Il faut dire que c’était l’occasion idéale de flinguer l’ennemi Séguin. La bonne cause, quoi…

En solidarité avec Henri Guaino, je demande solennellement mon exclusion rétroactive du RPR pour avoir voté pour la liste MDC aux européennes de 1994. Bon, c’est vrai, le RPR n’existe plus et j’en avais démissionné en octobre 1998. Mais Juppé n’est pas à ça près, non ?