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Trois poètes d’aujourd’hui

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Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)

Alors que va se clore la semaine du 34ème Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, nous vous proposons un choix de trois poètes d’aujourd’hui, loin de l’hermétisme universitaire, qui pourraient bien réussir à réconcilier le grand public avec un genre littéraire trop souvent jugé élitiste. Faut-il rappeler qu’il y eut une époque, finalement pas si lointaine, où les poètes pouvaient aussi voir leurs recueils se transformer en best-seller comme le Hugo des Contemplations qui épuisa en 1856 son premier tirage dans la journée. Pour retrouver cet âge d’or, qui semble avoir disparu avec Prévert, il suffirait de parvenir à convaincre qu’il existe une poésie immédiatement lisible, accessible et qui peut même faire rire, à l’occasion.

>>> A tout seigneur tout honneur, commençons par Jean-Claude Pirotte, mort en 2014 et dont nous avions déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser. Ce qu’il y a de bien avec les poètes, c’est qu’ils écrivent encore après leur mort. Plein emploi (Ed. Castor Astral) doit ainsi être le troisième ou quatrième titre posthume de Pirotte. Mais l’étrange vie du bonhomme pourrait nous inciter à croire que sa mort est une autre forme de la cavale qu’il mena toute son existence ou presque.

Cet ancien avocat belge avait été en effet accusé d’avoir favorisé l’évasion d’un client au mitan des années 70. Peu désireux de passer du temps derrière les barreaux, il prit la poudre d’escampette et ne la rendit jamais, même quand les poursuites contre lui tombèrent. Il devint ainsi un spécialiste des petites villes déprimantes et belles où il vivait de rien dans des soupentes, noircissant des pages et des pages entre la cigarette qui a fini par avoir sa peau et le verre de vin qui colorait ses rêves de Lotharingie.  Dans Plein emploi, écrit entre 2010 et 2011, de la mer du Nord au Jura et du Jura à la mer du Nord, on retrouve Pirotte tel qu’en lui-même l’éternité le change : errant, buveur, paysagiste, hanté par l’enfance et par une mort prochaine qu’il pressent. Virtuose de la rime qu’il estime injustement négligée, il ne répugne pas aux formes anciennes comme le sonnet mais sait aussi jouer de l’assonance :

oh ce sera bien encombré
mais tu reconnaîtras les tiens
leurs beaux visages quotidiens
leurs voix dans l’éternel été

Pirotte, c’est aussi, encore et toujours, un passeur, c’est à dire un poète qui aime les poètes, chose assez rare pour être signalée :

Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue
et Xavier Forneret aux côtés de Thomas
Tardieu voisin de Reverdy Morhange
Avec Venaille évidemment Perros
à l’ombre de Follain comme d’un chêne.

Le paradoxe, c’est que ce sans-domicile fixe qui aimait les caves et les bibliothèques, a toujours su les emporter avec lui par un étrange tour de magie dont on n’a toujours pas trouvé le secret et qu’il ne fut surtout pas trouver, histoire que l’enchantement demeure.

>>> Pour qui connaît le nom de Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, celui-ci évoque plutôt les grandes heures de la science fiction française des années 70 que celles de la poésie. Il faut croire que les mauvais genres ou prétendus tels mènent à tout puisque Obstinément des femmes des chats et des oiseaux (Ed. Le Pédalo Ivre) est un recueil tout à fait réussi. Andrevon, écologiste de la première heure, libertaire radical pour qui la littérature d’anticipation avait été un moyen de dire un monde qui courait à sa perte et dont nombre des intuitions se sont révélées d’une justesse étonnante avec le temps, est tout entier dans ce recueil où l’érotisme, la politique, l’amour d’une nature menacée se conjuguent dans des poèmes aux vers courts qui font des staccatos rageurs ou ironiques, un peu à la manière de ces tireurs isolés qui mènent un combat désespéré dans une ville déjà submergée par l’ennemi. Le ciment de toutes ces obsessions ? Le rêve, bien entendu, ce vieux carburant surréaliste qui est aussi une énergie renouvelable à l’infini :

Ce rêve
aux frontières déchirées
ce rêve
aux grands sursauts de truite
ce rêve
qui vient se coller à mes draps
ce rêve au tendre
ma source ma sève
surtout ne me réveillez pas.

>>> Frédérick Houdaer, qui est par ailleurs l’éditeur d’Andrevon, a la quarantaine. Dans Pardon my french (Ed. Les carnets du dessert de Lune), il pratique une forme de poésie à l’estomac qui peut rappeler Bukowski dans ce refus de sacraliser un genre, car toute sacralisation finit en momification :

ce n’est pas que je veuille énerver
le petit milieu de la poésie
pour prendre des personnes à rebrousse-poil
encore faut-il qu’elles aient des poils
mais mon ambition
celle que j’ai décidé de gueuler sur les toits
les fait hurler à leur tour
publier un recueil de poèmes chaque semestre
chaque trimestre
chaque mois
pisser des textes
des poèmes
avec la même fréquence
qu’un mangaka pisse des planches de bd
quel mauvais goût
personne ne me le pardonnera

Est-ce à dire qu’Houdaer ne prend pas la poésie au sérieux, lui qui parle dans ses textes de SMS, de TER, de Youporn ? Ce serait tirer un peu hâtivement une conclusion fausse. La plus belle chose qui puisse arriver à la poésie est de retrouver la vie des hommes, leur quotidien et de pouvoir à nouveau exercer sa fonction essentiellement critique, politique en invitant à relire le réel sans pour autant le décorer avec des rideaux à fleurs. D’ailleurs, un homme qui ne croirait pas en la force subversive de la poésie écrirait-il un tel poème, intitulé Ezra Pound.

mon livre n’a pas fait sonner les portiques de sécurité
avant que je n’embarque dans l’avion
il aurait dû

Plein emploi de Jean-Claude Pirotte, Ed. Le Castor Astral.
Obstinément des femmes des chats et des oiseaux de Jean-Pierre Andrevon, Ed. Le Pédalo Ivre.
Pardon my french de Frédérick Houdaer, Ed. Les carnets du dessert de lune.

Plein emploi

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Pardon my french

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Maulin: l’innocence et l’incendie

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olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.

À un certain degré d’ivresse, il arrive que la déambulation en zone urbaine dérape dans les plates-bandes d’un jeu de rôle fantastique et, à ce moment-là, comme dans les aventures qu’on y mime, le moindre objet abandonné revêt la valeur d’une arme magique à laquelle il ne s’agit plus que de trouver sa fonction. C’est ce qui s’était produit, ce soir d’automne 2009, alors qu’avec Jacques, découvrant une planche-à-repasser exposée sur le trottoir comme à notre attention, nous nous mîmes en tête de lui conférer les vertus d’un bélier de siège et, cherchant dès lors un bastion d’infamie à faire tomber, nous optâmes pour un haut panneau publicitaire dont l’arrogante vulgarité colonisait indûment le paysage.

En attendant le roi de Montmartre

Malheureusement, comme il arrive souvent dans ce type de situation, le délié de nos gestes demeurait fort éloigné de celui de notre imagination, et nous eûmes beau faire voler le bélier providentiel à plusieurs reprises, le panneau, bien qu’heurté, résista. C’est alors que des habitants du quartier vinrent s’opposer à ce qui leur semblait une détérioration illégitime de leur cadre de vie. En plus de Jacques et moi, nous étions une petite foule et, si nous tentâmes de démarrer une controverse loyale sur la question de savoir si la détérioration véritable était due à notre bélier volant ou à l’affiche publicitaire éclairée dans la nuit, auquel cas, il fallait bien reconnaître à notre geste une fonction purificatrice qu’auraient dû saluer avec reconnaissance les locataires alentour, si nous échangeâmes donc, dans un premier temps, quelques arguments rationnels en arguant de la bienveillance de nos intentions, l’heure, l’alcool et les effets de la Chute originelle firent rapidement glisser le débat dans une amorce brouillonne de pugilat. C’est alors qu’un ouragan fit cesser brusquement tout duel et déguerpir illico les autochtones.

Olivier Maulin, qui venait, ce soir-même, d’être sacré prince des poètes et roi de Montmartre par une mystérieuse « Brigade du goût », le front ceint d’une couronne d’or en plastique, s’étant saisi de la providentielle planche-à-repasser dont plus personne ne faisait cas, s’était mis à faire tournoyer celle-ci autour de lui tout en sommant l’ennemi de disparaître. « C’est un vrai roi… fit Jacques, à côté de moi, dans une lueur émerveillée. Un roi mérovingien. Toujours premier sur le champ de bataille. »

Les enfants, les débiles et les loups

Si je narre cette anecdote, c’est parce que cette image – authentique – d’un roi de carnaval en l’état de berserker faisant tournoyer autour de lui une arme magique, cette image-là renseignera plus adéquatement le lecteur sur le génie maulinien que d’autres points de vue, davantage académiques, que j’aurais pu exploiter : « Nature adamique de la sexualité dans les romans d’Olivier Maulin » ; « L’Esthétique maulinienne comme esthétique du dérapage : des sorties de route pour rentrer dans la forêt mystique » ; « Tactique de la guérilla dans les romans vosgiens d’Olivier Maulin : les enfants, les débiles et les loups, une convergence des luttes inédite contre les technocrates. » J’offre d’ailleurs libéralement ces sujets de thèse pour permettre aux étudiants qui le souhaiteraient de faire reculer intelligemment le moment de s’afficher chômeur. Je le répète, il faut partir de cette image et de ce qu’elle déploie comme réseau sémantique : souveraineté, carnaval, magie, détournement, tournoiement, ivresse, vertige, si l’on veut entrer directement au cœur de ce qui se joue dans la littérature d’Olivier Maulin, et dans ce neuvième roman : La Fête est finie, avec une virtuosité, une aisance, un délire d’écrivain absolument maître de son art. Le romancier enchaîne les morceaux de bravoure sans jamais laisser se reposer un lecteur ébloui, ému, hilare, exalté, virant d’une émotion à la suivante avec la même vitesse et la même furie que tournoyait, ce soir d’automne 2009, sur une place du XVème arrondissement, la planche-à-repasser-hallebarde-occasionnelle dans les mains du roi de Montmartre (je répondrai plus tard à la question un peu primaire de connaître les raisons qui firent sacrer le roi de Montmartre dans le XVème).

Picot, le narrateur, est un jeune chômeur hébergé par son copain Totor, un garçon remarquablement idiot et paresseux, mais totalement transi par la musique de Bach. Après avoir été embauchés comme vigiles par un vendeur de camping-cars, s’être endormis dans le plus luxueux de ces véhicules et s’être réveillés sur l’autoroute en compagnie d’une famille de Roumains nommée « Sarközi » ayant pris possession de l’engin durant leur sommeil, les deux amis, parvenant à récupérer le camping-car mais désormais trop suspects, filent se planquer dans un camping désert des Vosges où ils vont lier connaissance avec un père et sa fille alsaciens autonomistes, survivalistes, bien décidés à faire sécession d’avec la modernité technicienne et consumériste, immonde et sans âme.

 Les freaks chez Lynch et Maulin

On découvrira à leur suite une formidable galerie de personnages enrichissant la cosmogonie maulinienne tout en développant ses archétypes, dont un nain « Grand d’Espagne », un cerf alcoolique, une mémé droguée aux champignons et un débile léger. Si un chercheur, demain, se lance dans une « Étude comparative des freaks chez David Lynch et Olivier Maulin », il serait intéressant, je crois, qu’il développe le point suivant : chez Lynch, le « freak » contribue à l’effet de distorsion du réel qui est le propre du rêve, et le rêve, la matrice de l’esthétique lynchienne, or, chez Olivier Maulin, le nain, le débile ou le fou, sont au contraire aux avant-postes d’une restauration de l’harmonie perdue – c’est, en ce cas, le réel de la modernité qui est distordu, arasé, formaté, corrompu, puisque ce réel exclut des types marginaux que l’harmonie médiévale, par exemple, n’avait aucun problème à intégrer.

Je remarquerai également, à l’attention des universitaires anglais, très férus de la question et qui, paraît-il, élaborent déjà plusieurs colloques en vue de la circonscrire, que le « sense of humour » débridé qui électrise les romans d’Olivier Maulin ne relève ni de l’absurde, ni, surtout, du cynisme, mais du sabotage, d’un sabotage de résistance faisant dérailler tous les trains obligatoires où les pompeux idéologues, les fanatiques du progrès, les ordures d’experts et autres sociologues infâmes aimeraient résolument nous parquer, tout ce sérieux, cette prétention, ce faux sacré, cette gravité indue, brutalement foudroyés dans un éclat de rire, si bien qu’on pourrait résumer l’effet singulier de cette vis comica maulinienne par cette phrase : « L’Hilarité vous rendra libre. » Sur un plan philosophique, enfin, toute l’œuvre de Maulin est une charge implacable contre les prétendues « Lumières » (un maître de conférence nietzschéen de Leipzig, Herr Ükth, va jusqu’à évoquer une « ruine méthodique de la perspective cartésienne »), c’est-à-dire contre les prétentions d’une raison autonome à transformer le monde sur un modèle mécanique, abstrait et intégralement profane. Aux calculs des ingénieurs aboutissant à un bétonnage odieux, vulgaire et déshumanisant de l’univers à sa merci, Maulin oppose l’émerveillement d’un débile devant un paysage ou une sonate de Schubert.

Au cynisme des demi-habiles qui a fait verser le monde dans la laideur et la démence, Maulin oppose l’innocence, cette innocence sacrée que révéraient les mystiques comme les autres civilisations que la moderne, et cette innocence, il ne suggère pas qu’elle vienne négocier démocratiquement avec les venimeux salauds pilotant la course vers l’abîme, il lui propose simplement de se faire incendiaire. Ce qui constitue, il faut bien l’admettre, la seule position raisonnable.

Montmartre céleste

J’avais promis d’y revenir : pourquoi, donc, un roi de Montmartre a-t-il été sacré dans le XVème ? Je sais que certains historiens de la littérature demeurent incrédules face à ce détail. C’est pourtant simple. Le Montmartre réel n’est plus qu’un musée abritant bourgeois et touristes, un maire PS ou Les Républicains suffit amplement pour y régner. Le Montmartre dont Maulin fut sacré roi à la suite de Rodolphe Salis, le mythique patron du « Chat Noir », est un « Montmartre céleste », comme il y a, sur un plan eschatologique, une « Jérusalem céleste » qui descendra sur la Terre à la Fin des temps. Mais nul besoin d’attendre si loin pour ce Montmartre-là : il lui arrive de descendre régulièrement dans n’importe quel coin de Paris, dans n’importe quel coin de Paris épuisée, de Paris muséifiée, de Paris gentrifiée, oui, mais alors, soudain, durant quelques heures du moins, Paris libérée, et Paris libérée par Montmartre ! Alors, ceux qui sont vêtus de suffisamment d’innocence, ceux dont les derniers doutes sont lavés par le sang de la Vigne, assistent à pareil miracle, et, dans ce Montmartre descendu, tout étincelant des magies passées, ils peuvent également découvrir le roi de Montmartre faisant tournoyer autour de lui une planche-à-repasser dans un geste absolu, indépassable, éternel, qui, partout, appelle à l’insurrection.

La Fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël, 2016).

La fête est finie

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En attendant le roi du monde

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Le Bocage à la nage

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Les Evangiles du lac

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La bande à Vadim

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roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.

Arnaud Le Guern, éditeur et écrivain fugitif, est un habitué des tubes de l’été et des biographies élégantes. L’âme damnée de Paul Gégauff a eu ses faveurs en 2012. L’été dernier, nous nous abritions à l’ombre de son délicieux Adieu aux espadrilles. Et l’hiver est passé sur les plages de galets. Arnaud s’est enfermé avec une autre espèce d’alter ego, Roger Vladimir Plémiannikov, dit Roger Vadim, créateur de blondes incendiaires de son état.

En résulte une biographie sur fond de « Je t’aime… moi non plus » entre Vadim et ses femmes, Vadim et ses films, Vadim et ses potes, Vadim et Vadim. Une écriture qui prend la lumière comme Bardot et languit comme Annette Stroyberg.

Playboys de profession, Le Guern et Vadim, bras dessus-bras dessous, foncent sur la route de Saint-Tropez, pied au plancher, pourvu que la vitesse fasse oublier les chagrins d’amour – qui donnent pourtant toute leur saveur à leurs consolations.

Qui plus est, le chic n’a jamais empêché le talent. Et Dieu… créa la femme est le plus grand film de sa génération. Les Liaisons dangereuses vadimiennes valent cent fois celles de Stephen Frears. On reverra toujours avec nostalgie Barbarella et Don Juan 1973 : vestiges d’une époque où rien n’était vraiment impossible, même de faire plaider le futur président Mitterrand en sa faveur.

Auteur des Mémoires du diable et de L’Ange affamé – on n’est jamais mieux décrit que par soi-même – Vadim avait cette grâce de la désinvolture, le dilettantisme suffisant pour ne prendre au sérieux que ce qui devait l’être un instant. Cette biographie lui rend justice, évitant l’écueil de l’exhaustivité et de la chronologie, s’attardant plus volontiers sur les décolletés et les cocktails, sur le moteur d’une Ferrari et des griffures dans le dos.

Des années après que leur couple ait enflammé la planète, Brigitte Bardot lâchait ce simple mot : « Je l’aime bien, Vadim. Plus le temps passe et plus je l’apprécie. »

C’était ça, la bande à Vadim. Du champagne, des engueulades, des flirts, de la légèreté, on fait toujours mieux la révolution sans le faire exprès. Il y a fort à parier qu’Arnaud Le Guern y avait sa place réservée.

Vadim, un playboy français, Arnaud Le Guern, Séguier, 2016.

VADIM

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Adieu aux espadrilles

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PG DE ROUX Une âme damnée : Paul Gégauff

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MEMOIRES DU DIABLE

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ANGE AFFAME

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Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.

L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette?

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François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)

Par sa voix la plus autorisée, celle du président François Hollande, le gouvernement a donc protesté contre la manifestation organisée le 8 juin devant le domicile de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Cette protestation — François Hollande a qualifié « d’inadmissible » cette manifestation — vient après les protestations d’Emmanuel Macron, ci-devant ministre de l’Economie, contre le mouvement au cours duquel il fut pris à partie et un œuf a atterri sur sa noble chevelure. Cet incident fut quasiment qualifié d’attentat contre la démocratie. Et pourquoi pas de crime de lèse-majesté ? Il faut donc réfléchir à ce que révèle ce discours.

La politique de l’exaspération

Le discours employé, que ce soit par le ministre ou par le président, soulève un immense problème. Non que ce genre de démonstrations soit normal. Dans un pays démocratique, en temps normal, elles ne devraient pas avoir lieu. Mais nous ne sommes ni dans des temps « normaux », à moins que l’on ne considère 3,5 millions de chômeurs comme une « norme », ni non plus dans un pays démocratique si l’on en juge à l’aune des violences policières qui ont marqué les dernières manifestations contre la loi El Khomri. Et c’est bien le problème.

Le gouvernement a pris la responsabilité de créer des relations hautement conflictuelles avec une large partie de la population. La loi El Khomri n’est que l’un des aspects de cette situation, mais un aspect essentiel. Au-delà du problème de fond, le problème de la méthode saute aux yeux. Les divers sondages confirment qu’une majorité absolue des Français est opposée à cette loi en l’état. Mais, le gouvernement n’en a cure. Il passe en force sur ce sujet, et l’emploi de l’article 49-3 est ici hautement symbolique. La menace d’une réquisition des grévistes, menace agitée par des membres du gouvernement, et semble-t-il par le président en privé, s’inscrit dans cette logique d’un usage brutal de tous les moyens dont un gouvernement dispose.

Les mots utilisés par le ministre des Transports sont d’ailleurs significatifs et effrayants. Quand ce ministre ose dire « Il n’y aura aucune tolérance par rapport à des agissements qui remettraient en cause la grande fête dans laquelle la France s’engage », se rend-il compte qu’il décrit un politique se réduisant aux « pain et jeux » (Panem et Circenses) de l’Empire romain décadent ?

L’exaspération d’une partie de la population, exaspération qui se nourrit aussi d’autres problèmes, est donc compréhensible. Elle est même palpable et, qu’ils ne s’en rendent même pas compte, est l’une des preuves de la nature hors-sol de ce gouvernement, confit dans les ors de la République.

Il ne comprend donc pas tout ce qu’implique cette exaspération, qui naît du sentiment qu’un mouvement largement majoritaire parmi les Français se heurte à l’autisme, mais aussi à la violence d’un pouvoir minoritaire, ce dont les derniers sondages témoignent. Il ne comprend pas que cette exaspération se renforce à chaque fois que le gouvernement fait, au nom du maintien de l’ordre, un usage clairement disproportionné de la force.

Indignation sélective

Le discours qui nous est tenu par les divers membres du gouvernement est donc celui de l’indignation. Mais, cette indignation est bien trop sélective pour être honnête. Que l’on se souvienne des manifestations suscitées par la réforme Allègre, du nom de ce déplorable et calamiteux ministre de l’Education nationale du gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Lors des manifestations contre cette dite réforme, des militants syndicaux étaient allés sous les fenêtres, y avaient installé des haut-parleurs, et avaient régalé ses oreilles de barrissements d’éléphants, pardon de mammouths… Personne n’a le souvenir que Monsieur Claude Allègre ait crié à une intolérable atteinte anti-démocratique, même si on peut penser qu’il avait peu apprécié le procédé.

Au-delà, les militants socialistes ne se sont pas privés, dans l’histoire de ces quarante dernières années, soit de soutenir des manifestations interpellant directement des ministres de droite, soit d’apporter, dans la presse, leur soutien à de telles manifestations. Car, ces dernières font partie – aussi – de la démocratie. Assurément, cette démocratie n’est point apaisée. Mais il faut comprendre que cette notion d’apaisement recouvre soit l’existence d’un consensus — mais rien dans la politique menée par ce gouvernement n’y conduit —, soit, en réalité, le silence de la répression du mouvement social. Et ce silence est bien souvent un silence de mort. Voilà pourquoi cette « indignation » des membres du gouvernement porte à faux.

Le mépris et l’indignité

Cette « indignation » est donc révélatrice en réalité de deux attitudes. Elle peut nous révéler le mépris profond dans lequel le président comme ses ministres tiennent le peuple dit des « sans dents ». C’est le syndrome Marie-Antoinette. Le nom de la femme de Louis XVI est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’une élite complètement coupée des réalités que vit la majorité de la population. Et l’on connaît le mot, sans doute apocryphe, qu’elle prononça en pleine famine : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Cette indignation peut donc traduire un profond mépris, mépris de caste et mépris de classe. Mais, elle peut aussi, et ce n’est pas incompatible, révéler l’incurable bonne conscience qui entoure toute la politique du gouvernement actuel. Comment pourrait-on se révolter contre un gouvernement qui est « bon » par nature ? La « gauche » représente le peuple, c’est entendu depuis toute éternité. Quels sont donc ces énergumènes qui osent nous contester ? Ainsi, confits dans leur bonne conscience, le ministre comme le président ne peuvent tout simplement pas se représenter les effets réels, et profondément réactionnaires, des mesures qu’ils font passer avec, d’ailleurs, une rare brutalité. Comment donc des syndicats peuvent-ils s’en prendre à ce gouvernement de « gauche » ? Ainsi va la vie en ce cas, et ce gouvernement se pense dans le monde des bisounours, mais agit en réalité avec une dureté, un mépris des biens et des personnes et une instrumentalisation de l’ordre public dont on a eu rarement exemple.

Quelle que soit l’explication, et quelle que soit l’attitude qui explique ce comportement, l’effet sur la population en est à tout plein désastreux. Il est aujourd’hui évident pour une large majorité de nos concitoyens que le gouvernement ne proteste pas : il chouine. Telle est donc l’image terrible que ce gouvernement renvoie : dur avec les faibles et soumis aux puissants tant qu’il s’agit de politique, chouinant et pleurnichant dès qu’il est confronté à la moindre opposition. Cette combinaison de brutalité envers les autres et d’auto-apitoiement envers soi-même est dévastatrice en matière d’opinion publique. L’une des conséquences du mouvement social contre la loi El Khomri aura donc été de révéler la véritable nature de ce gouvernement, et de montrer à tous, et au-delà des opinions politiques particulières que l’on peut avoir sur tel ou tel point, sa profonde indignité.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand!

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Alain Juppé sur la plage de La Baule, septembre 2015 (Photo : Citizenside/Caroline Paux)

Alain Juppé est né le 15 août 1945, à 4 heures du matin, à Mont-de-Marsan. Ce jour-là, à cette heure précise, le Soleil flottait dans la constellation du Lion, le Cancer au levant passait à l’horizon, et les Japonais découvraient la voix d’Hirohito, qui leur annonçait la capitulation de l’Empire – où il était 11 heures.

Les années de jeunesse d’Alain Juppé sont de celles qui bâtissent les génies, les fortifient, les augmentent, les propulsent au sommet de leur sommet. Fils d’agriculteurs petits-bourgeois, il grandit dans une province humide et verte comme l’ennui. Son père, grand taiseux, se tait. Sa mère cloître son fiston dans une chambre, le force à travailler. À coups de bec de parapluie, pour lui apprendre à travailler mieux encore, même quand il est premier de la classe. Il fut d’ailleurs toujours premier de la classe.

Toujours malade, aussi. Printemps, été, automne, hiver. On le couvre, on l’emmitonne, on l’emmitoufle. Rien n’y fait. Rhume traînant, angine de mai, grippe estivale. On le roule, le désenroule, le ré-enroule. Dans les écharpes, les cols roulés, les duffle-coats, pur mérinos, cachemires soyeux, velours prudents. En toute saison, été compris. Il en a honte.

L’année de ses dix ans, les anges aux ailes chastes et blondes, qui aiment les petits garçons propres et bien élevés, le visitent. C’est la crise mystique. Alain prie, Alain chante, Alain louange. Emplit son cœur de l’encens qui fume à la messe. Lit Charles Péguy et Jean de la Croix. Cinq ans plus tard, les anges aux ailes blondes et chastes, qui n’aiment pas les boutonneux qui font des cochoncetés dans leur lit, l’abandonnent.[access capability= »lire_inedits »]

Solitude, père effacé, mère violente, études soignées, santé fragile, crise mystique, désertion de la foi. Après une enfance comme la sienne, on devient sans effort Blaise Pascal, Charles Baudelaire, Dostoïevski. Saluons donc l’exploit d’être devenu inspecteur des finances.

Juppé, c’est Thérèse d’Avila convertie au notariat

L’enfance d’Alain Juppé est un grand tunnel mystique passant sous la forêt des Landes, et qui, à travers les ombres et les branches, conduit à l’ENA. Il y a du Thérèse d’Avila et du notaire de province chez Alain Juppé. C’est Thérèse d’Avila convertie au notariat. En quelque sorte. Car on ne réduit pas un inspecteur des finances à l’infamie du notariat.

Quand il était enfant, Alain Juppé voulait être Alexandre le Grand et Napoléon. Il y est parvenu. Comme eux, il a conquis un empire. Son empire. L’empire du Conformisme. La tâche fut rude, ingrate, éreintante. Il lui a fallu se débarrasser de tous les signes éclatants de singularité qui l’avaient tant menacé dans sa jeunesse. Et il a vaincu, au-delà de ses espérances.

Son empire ne s’étend pas qu’en énarchie et en politique. Il va jusqu’aux livres. Car Juppé est normalien, agrégé de lettres classiques. En souvenir de ses années littéraires, il a écrit des livres. Dont un dans lequel il explique ce qu’il aurait voulu faire s’il ne faisait pas de politique : La Tentation de Venise. S’il était sénateur new-yorkais, il aurait écrit La Tentation de Paris. D’ailleurs, s’il était un meuble, il serait une commode Louis XV. Et s’il était une huître, il réclamerait sa perle et son filet de citron.

Ses goûts littéraires sont à demi farceurs. À le voir, on jurerait qu’il aime Lamartine, Alexandre Dumas, Ernest Renan, Edmond Rostand, Anatole France, Saint-Exupéry. Et il les aime. Chose étrange, cependant, il dit lire avec passion les romans russes, Nerval, Apollinaire. Il est sincère. Et, s’il croit les aimer, c’est qu’il ne les a pas compris. On ne peut pas être notable à midi et nervalien à l’heure du dîner.

Ses paroles le démontrent. Sur la vie : « Mon problème, c’est d’être heureux, de jouir de la vie tout en étant utile. » Ou encore : « Le sens de la vie n’existe que par rapport aux autres. On sert à transmettre aux autres, peut-être à se perpétuer dans l’autre, dans ses enfants. » Sur ses enfants, justement : « Ma mission, c’est de faire en sorte que mes enfants s’épanouissent dans leur vie. » Sur la politique : « Dans un monde dominé par la violence, l’égoïsme, l’appétit du gain, la compétition à outrance, il me semble qu’un message qui privilégie la compréhension, le dialogue, l’écoute et l’amour du prochain ne peut être absent de la politique. »

Tout cela est digne du docte laïus que M. Jean-François Dupont, chirurgien-dentiste à Néons-sur-Creuse, déroule, le dimanche à midi, devant Tante Yvonne et le gigot de sept heures. Pas d’un lecteur, un vrai. Alain Juppé est comme la plupart de ces énarques, normaliens et polytechniciens cultivés qui savent tout sans avoir jamais rien senti. Bref, qui ne savent rien. Et sortent de leur grande école, joues roses et rouges de grands bambins éblouis par leurs propres exploits scolaires.

Alain Juppé est le successeur naturel de Giscard, de Mitterrand, de Chirac, de Hollande. La quintessence de cette bourgeoisie de province, grise et falote, qui, par ses façons médiocres de petite duchesse, flatte tant la grande bourgeoise prétentieuse qui sommeille en chaque Français. Du titulaire du RSA dans son HLM de banlieue au restaurateur de Martigues. Du paisible huissier biarrot au journaliste des Inrocks. Cette vieille bique hautaine et ulcérée qui nous hante tous, il ne faut pas grand-chose pour la contrarier.

Ce fut pour elle une grande douleur que de subir, cinq ans durant, les magyaresques foucades du président Sarkozy. Et l’on vit surgir, du fond neigeux des maquis savoyards, des vertes et rases prairies normandes, des chemins noueux des forêts varoises, des tunnels embouteillés du périphérique parisien et des bistrots picards, un peuple tout entier uni contre l’insolent.

Ce fut l’une des pages les plus émouvantes de notre histoire, celle qui vit enfin s’unir le peintre en bâtiment du 9-3, l’heureux client du bel Arnys, l’ex-soixante-huitarde « trottinante » inscrite à EELV, le commercial de chez Peugeot, le taxi Mouloud, l’écrivain chauve et barbu à l’abri des grands remplaçants dans son château de Plieux, Amadou le marabout, le journaliste underground parisien, le frère libéral du rabbin alcoolique et sa nièce Ophélie, pour administrer à l’insoutenable Sarkozy une fière leçon de maintien.

Ce n’est pas Alain Juppé, avec son visage de vieil enfant déplumé et de notable heureux, qui dérangerait ainsi cette chère vieille France. Et c’est pourquoi il sera notre prochain président. Lors des attentats de l’année dernière, il a montré comme il savait apaiser le monde en cas d’éprouvante tragédie. On l’a vu discourir à la télévision, détendu et souriant, comme s’il venait de quitter sa partie de belote coinchée pour aller commenter le résultat des ventes de la foire aux poireaux de Mérignac.

L’auteur de ces lignes ne voudrait pas conclure en laissant l’impression que l’opinion qu’il a d’Alain Juppé est entièrement mauvaise. Il fut un temps, dans les années 1990, où Alain Juppé était si antipathique qu’il aurait pu l’émouvoir. S’il n’était pas déjà si plat.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

« La politisation est l’une des plaies de la justice »

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(Photo : SIPA.00738321_000013)

Gil Mihaely : Dans le courant de ce mois, des élections professionnelles importantes vont avoir lieu dans la magistrature. Pour vous, représentant du syndicat FO-Magistrats, la proposition phare de la campagne est la dépolitisation de la justice en général et de l’action syndicale en particulier. Quelles sont les manifestations de cette politisation que vous combattez ?
Jean de Maillard[1. Jean de Maillard est premier vice-président adjoint au TGI de Créteil] : La politisation est l’une des plaies de la justice ne serait-ce que parce qu’il est facile de lui imputer tout ce qu’on ne comprend pas dans le fonctionnement de la justice ou qui dérange et déplaît. Le plus grand tort qu’elle cause à la justice, c’est d’abord à son image. Nous voulons combattre deux choses : la première, c’est la confusion des genres. Être magistrat, c’est se forcer d’abord à être impartial. Si l’on affiche des opinions politiques ou des préférences idéologiques, on ne peut plus l’être et, en tout cas, on est forcément suspect de ne pas l’être. C’est pourquoi FO-magistrats fait partie d’une confédération qui s’interdit, par principe, toute prise de position politique ou idéologique.
Il y a une autre forme plus insidieuse de politisation, parce qu’elle ne dit pas son nom et qu’elle apparaît même comme le contraire. Pour un syndicat dans la fonction publique, c’est la cogestion, parce qu’elle implique de renoncer à être une force de défense et de revendication. Nous ne voulons être ni dans l’agitation ni dans la compromission. Nous voulons simplement défendre les intérêts collectifs et individuels des magistrats. Notre souci, c’est d’aller vers une meilleure justice où les magistrats puissent faire correctement leur travail.
Ceci étant dit, il faut aussi démystifier beaucoup de choses inexactes ou malveillantes qui sont dites sur les juges. Il arrive qu’on leur prête des intentions et des arrière-pensées simplement parce qu’ils dérangent. Comme ils ne peuvent pas répondre, il est facile de les charger de tous les maux de la création. Dans la vie quotidienne des juridictions, rien ne permet de dire, sauf exception, que les amitiés ou les inimitiés politiques déterminent les décisions judiciaires. Mais le soupçon est un poison lent et perfide : quand les justiciables sont condamnés ou simplement poursuivis, comment voulez-vous qu’ils n’incriminent pas les orientations politiques, réelles ou supposées, de leurs juges, surtout quand certains d’entre eux ont manifesté bruyamment leurs préférences personnelles ?

Quel regard portez-vous par exemple sur l’affaire Jacqueline Sauvage qui, rappelons-le, a été graciée par François Hollande ?
Nous n’avons rien à en dire, puisque c’est un droit régalien qui appartient en propre au président de la République.

Le droit de grâce ne mérite-t-il pas d’être commenté ? On ne pourrait pas le critiquer ? Certains voient pourtant en lui un héritage monarchique qu’il ne serait pas idiot de remettre en cause si l’on croit vraiment à la séparation des pouvoirs, en l’occurrence le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce n’est pas votre avis ?
C’est un vrai débat de société, certainement légitime, mais ce n’est pas à nous, syndicat, de le soulever.

Par ailleurs, dans cette affaire Sauvage, il y a eu une véritable campagne médiatique qui a été menée. Tout comme dans l’affaire Barbarin ou plus récemment l’affaire Baupin. Cela ne révèle-t-il pas une autre dérive de notre société : la tentation de rendre justice hors des prétoires et en particulier dans les médias ? Qu’est-ce que cela dit, selon vous, de l’institution de la Justice ? Qu’elle apparaît illégitime ou décrédibilisée aux yeux des Français ?
Vous avez hélas raison. Certains procès, de nos jours, ne se gagnent ou ne se perdent pas dans les prétoires, mais dans les médias. Une bonne campagne bien orchestrée, le cas échéant par des avocats pugnaces et bien introduits et avec l’aide de puissants cabinets de communication, permet de faire du « storytelling » c’est-à-dire d’inventer une histoire que les médias qui font l’opinion s’empressent de répandre et d’amplifier bien avant le procès. Quand on va voir ensuite les dossiers, on peut constater que les médias ont construit une vérité très éloignée de la réalité. Et le meilleur moyen qu’ont trouvé certains pour être sûrs de parvenir à imposer leurs vues, c’est de détruire les juges qui veulent simplement faire leur travail. La chasse au juge est facilitée par le silence de l’institution judiciaire, bien peu corporatiste contrairement à ce que l’on croit.

Son « laxisme » lui est souvent reproché. Comprenez-vous par exemple que nos concitoyens soient choqués que trois des agresseurs présumés des deux policiers dans leur voiture à Paris, mis en examen, aient été relâchés ?
On peut le comprendre, d’autant que vous avez là un bon exemple de la manière dont les affaires policières et judiciaires sont traitées médiatiquement. Plusieurs explications sont possibles et, en réalité, nous ne pouvons savoir quelle est la bonne : le magistrat qui les a libérés se fait-il une vision toute personnelle de la protection de l’ordre public, le dossier est-il vide comme l’ont dit les avocats, les personnes mises en examen ne présentent-elles aucun risque de réitération des faits ? Chacun donne son interprétation en fonction de son opinion sur les juges mais pas en fonction du dossier lui-même.
Vous avez là un bon exemple de ce qui ne fonctionne pas dans notre pays : les audiences des juges des libertés et de la détention sont publiques. Pourquoi les journalistes n’y assistent-ils pas ? Ils pourraient en rendre compte objectivement et les citoyens que nous sommes sauraient à quoi s’en tenir, avec des éléments de discussion qui ne seraient pas que des propos de comptoirs.

Ces élections se déroulent dans un contexte particulier : tout en étant confrontée à la menace terroriste, la justice, de l’avis du garde de sceaux lui-même, est presque en situation de cessation de paiements. La priorité ne devrait-elle pas être l’augmentation des budgets alloués à la justice et travailler à mieux la préparer à faire face aux nouvelles formes de terrorisme ?
Le problème des moyens de la justice a toujours existé. Notre garde des sceaux, qui est un fin connaisseur de la justice, notamment pénale, n’en ignorait rien bien avant de prendre ses fonctions, ne serait-ce qu’en tant que président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale depuis 2012. Le budget du ministère de la Justice n’avait donc aucun mystère pour lui. Mais si c’était le seul problème de la justice, on pourrait encore se dire que les choses pourraient s’arranger en lui donnant plus d’argent. Mais le mal qui ronge la justice est plus profond. Tout y est devenu si compliqué que si l’on touche à quelque chose de sérieux, c’est tout l’édifice qu’on craint de voir s’écrouler. C’est pour cela d’ailleurs qu’on multiplie les réformes sur un rythme effréné : il faut colmater les brèches qui surgissent de partout, mais sans rien toucher d’essentiel. On voit le résultat…Nous préconisons, quant à nous, une cure de simplification qui rende la justice plus accessible, plus lisible, plus compréhensible. Tout le monde y gagnerait car plus simple ne veut pas dire avec moins de droits, bien au contraire. Le premier des droits n’est-il pas d’avoir une justice prévisible et qui fonctionne correctement ?
Vous évoquez la lutte anti-terroriste. Voilà une bonne illustration de ce que je vous dis. Il y a dix fois moins de magistrats antiterroristes en France qu’en Italie. Face à des nouvelles menaces impalpables et polymorphes le ministère de la Justice reste sur une conception jacobine de la lutte antiterroriste, comme on le faisait du temps de la guerre froide.
Il faudrait au contraire décentraliser les moyens dans les juridictions spécialisées dans la lutte contre le crime organisé. Quelle que soit la qualité du travail qu’ils accomplissent, qui n’est pas en cause, c’est tout simplement que les moyens de lutte ne sont pas mis en fonction des risques que représente cette menace, mais que la menace elle-même est circonscrite à ce que cette poignée de magistrats peut absorber. Clairement, cela veut dire qu’on n’a aucune idée de ce qui passe en dessous des radars car on ne donne pas à la justice les moyens de percevoir les « signaux faibles » qui pourraient justifier de lancer des enquêtes.

La campagne électorale est l’occasion de multiples rencontres pendant une période courte. A partir de ces rencontres avec des magistrats partout en France, quel « cahier de doléances » pourriez-vous rédiger ?
Ce que nos rencontres avec les magistrats nous montrent d’abord, c’est un immense malaise de cette profession à laquelle on impute tout ce qui ne va pas dans la société, depuis des décennies. Ce sont des hommes et des femmes qui sont, dans leur immense majorité, entièrement dévoués au service de la justice et qui ne comptent ni leur temps ni leurs efforts. Et pourtant, comme on les appelle au secours à tout bout de champ, ils paient de plus en plus cher, dans leur vie personnelle ou même dans leur santé, les conséquences d’une situation qui ne cesse d’empirer. Ils n’en tirent même pas la satisfaction d’un peu de reconnaissance. La souffrance au travail n’est pas un vain mot dans la magistrature. Les magistrats se voient imposer des contraintes de production et de productivité toujours plus fortes, on leur impose d’évacuer toujours plus vite et avec moins de moyens les flux de procédures qu’ils reçoivent.
Le syndicat FO-magistrats a été le premier et longtemps le seul à dénoncer cette dérive productiviste, où il faut faire toujours plus avec moins. La dernière innovation en ce domaine du ministère de la justice, c’est l’ouverture d’une ligne « verte » que les magistrats peuvent appeler anonymement pour une prise en charge psychologique. C’est comme cela que le ministère de la justice gère la souffrance au travail, les burn out, les dépressions et même les suicides. Est-ce vraiment à la hauteur des enjeux ?

Houria Bouteldja: l’amour-haine…

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Houria Bouteldja en 2010 (Photo : SIPA.00591553_000017)

Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle est népalaise et maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique. Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeubles, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présenté comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible.
À moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…

Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le Blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêts à lui offrir toute leur haïssable condescendance : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. »

Aimer les Blancs d’un amour sévère

Les Blancs, les Juifs et nous, ne fait que répéter ce que Bouteldja répète depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le Blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « souchien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux Blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « Blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre…

Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « En naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes, c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. »

Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « Il faut fusiller Sartre ! » « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment.

Houria Bouteldja se rêve donc en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel-Aviv mercredi soir.

Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l’attentat : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »

 

 

Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »

Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »[1. Max Scheler. L’homme du ressentiment. Gallimard, 1970] La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. »

Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante… Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’« amour révolutionnaire » de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »


Trois poètes d’aujourd’hui

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Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)
Jean-Claude Pirotte en 1997 (Photo : SIPA.00317672_000003)

Alors que va se clore la semaine du 34ème Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, nous vous proposons un choix de trois poètes d’aujourd’hui, loin de l’hermétisme universitaire, qui pourraient bien réussir à réconcilier le grand public avec un genre littéraire trop souvent jugé élitiste. Faut-il rappeler qu’il y eut une époque, finalement pas si lointaine, où les poètes pouvaient aussi voir leurs recueils se transformer en best-seller comme le Hugo des Contemplations qui épuisa en 1856 son premier tirage dans la journée. Pour retrouver cet âge d’or, qui semble avoir disparu avec Prévert, il suffirait de parvenir à convaincre qu’il existe une poésie immédiatement lisible, accessible et qui peut même faire rire, à l’occasion.

>>> A tout seigneur tout honneur, commençons par Jean-Claude Pirotte, mort en 2014 et dont nous avions déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser. Ce qu’il y a de bien avec les poètes, c’est qu’ils écrivent encore après leur mort. Plein emploi (Ed. Castor Astral) doit ainsi être le troisième ou quatrième titre posthume de Pirotte. Mais l’étrange vie du bonhomme pourrait nous inciter à croire que sa mort est une autre forme de la cavale qu’il mena toute son existence ou presque.

Cet ancien avocat belge avait été en effet accusé d’avoir favorisé l’évasion d’un client au mitan des années 70. Peu désireux de passer du temps derrière les barreaux, il prit la poudre d’escampette et ne la rendit jamais, même quand les poursuites contre lui tombèrent. Il devint ainsi un spécialiste des petites villes déprimantes et belles où il vivait de rien dans des soupentes, noircissant des pages et des pages entre la cigarette qui a fini par avoir sa peau et le verre de vin qui colorait ses rêves de Lotharingie.  Dans Plein emploi, écrit entre 2010 et 2011, de la mer du Nord au Jura et du Jura à la mer du Nord, on retrouve Pirotte tel qu’en lui-même l’éternité le change : errant, buveur, paysagiste, hanté par l’enfance et par une mort prochaine qu’il pressent. Virtuose de la rime qu’il estime injustement négligée, il ne répugne pas aux formes anciennes comme le sonnet mais sait aussi jouer de l’assonance :

oh ce sera bien encombré
mais tu reconnaîtras les tiens
leurs beaux visages quotidiens
leurs voix dans l’éternel été

Pirotte, c’est aussi, encore et toujours, un passeur, c’est à dire un poète qui aime les poètes, chose assez rare pour être signalée :

Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue
et Xavier Forneret aux côtés de Thomas
Tardieu voisin de Reverdy Morhange
Avec Venaille évidemment Perros
à l’ombre de Follain comme d’un chêne.

Le paradoxe, c’est que ce sans-domicile fixe qui aimait les caves et les bibliothèques, a toujours su les emporter avec lui par un étrange tour de magie dont on n’a toujours pas trouvé le secret et qu’il ne fut surtout pas trouver, histoire que l’enchantement demeure.

>>> Pour qui connaît le nom de Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, celui-ci évoque plutôt les grandes heures de la science fiction française des années 70 que celles de la poésie. Il faut croire que les mauvais genres ou prétendus tels mènent à tout puisque Obstinément des femmes des chats et des oiseaux (Ed. Le Pédalo Ivre) est un recueil tout à fait réussi. Andrevon, écologiste de la première heure, libertaire radical pour qui la littérature d’anticipation avait été un moyen de dire un monde qui courait à sa perte et dont nombre des intuitions se sont révélées d’une justesse étonnante avec le temps, est tout entier dans ce recueil où l’érotisme, la politique, l’amour d’une nature menacée se conjuguent dans des poèmes aux vers courts qui font des staccatos rageurs ou ironiques, un peu à la manière de ces tireurs isolés qui mènent un combat désespéré dans une ville déjà submergée par l’ennemi. Le ciment de toutes ces obsessions ? Le rêve, bien entendu, ce vieux carburant surréaliste qui est aussi une énergie renouvelable à l’infini :

Ce rêve
aux frontières déchirées
ce rêve
aux grands sursauts de truite
ce rêve
qui vient se coller à mes draps
ce rêve au tendre
ma source ma sève
surtout ne me réveillez pas.

>>> Frédérick Houdaer, qui est par ailleurs l’éditeur d’Andrevon, a la quarantaine. Dans Pardon my french (Ed. Les carnets du dessert de Lune), il pratique une forme de poésie à l’estomac qui peut rappeler Bukowski dans ce refus de sacraliser un genre, car toute sacralisation finit en momification :

ce n’est pas que je veuille énerver
le petit milieu de la poésie
pour prendre des personnes à rebrousse-poil
encore faut-il qu’elles aient des poils
mais mon ambition
celle que j’ai décidé de gueuler sur les toits
les fait hurler à leur tour
publier un recueil de poèmes chaque semestre
chaque trimestre
chaque mois
pisser des textes
des poèmes
avec la même fréquence
qu’un mangaka pisse des planches de bd
quel mauvais goût
personne ne me le pardonnera

Est-ce à dire qu’Houdaer ne prend pas la poésie au sérieux, lui qui parle dans ses textes de SMS, de TER, de Youporn ? Ce serait tirer un peu hâtivement une conclusion fausse. La plus belle chose qui puisse arriver à la poésie est de retrouver la vie des hommes, leur quotidien et de pouvoir à nouveau exercer sa fonction essentiellement critique, politique en invitant à relire le réel sans pour autant le décorer avec des rideaux à fleurs. D’ailleurs, un homme qui ne croirait pas en la force subversive de la poésie écrirait-il un tel poème, intitulé Ezra Pound.

mon livre n’a pas fait sonner les portiques de sécurité
avant que je n’embarque dans l’avion
il aurait dû

Plein emploi de Jean-Claude Pirotte, Ed. Le Castor Astral.
Obstinément des femmes des chats et des oiseaux de Jean-Pierre Andrevon, Ed. Le Pédalo Ivre.
Pardon my french de Frédérick Houdaer, Ed. Les carnets du dessert de lune.

Plein emploi

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Pardon my french

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Maulin: l’innocence et l’incendie

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olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.
olivier maulin fete finie
Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.

À un certain degré d’ivresse, il arrive que la déambulation en zone urbaine dérape dans les plates-bandes d’un jeu de rôle fantastique et, à ce moment-là, comme dans les aventures qu’on y mime, le moindre objet abandonné revêt la valeur d’une arme magique à laquelle il ne s’agit plus que de trouver sa fonction. C’est ce qui s’était produit, ce soir d’automne 2009, alors qu’avec Jacques, découvrant une planche-à-repasser exposée sur le trottoir comme à notre attention, nous nous mîmes en tête de lui conférer les vertus d’un bélier de siège et, cherchant dès lors un bastion d’infamie à faire tomber, nous optâmes pour un haut panneau publicitaire dont l’arrogante vulgarité colonisait indûment le paysage.

En attendant le roi de Montmartre

Malheureusement, comme il arrive souvent dans ce type de situation, le délié de nos gestes demeurait fort éloigné de celui de notre imagination, et nous eûmes beau faire voler le bélier providentiel à plusieurs reprises, le panneau, bien qu’heurté, résista. C’est alors que des habitants du quartier vinrent s’opposer à ce qui leur semblait une détérioration illégitime de leur cadre de vie. En plus de Jacques et moi, nous étions une petite foule et, si nous tentâmes de démarrer une controverse loyale sur la question de savoir si la détérioration véritable était due à notre bélier volant ou à l’affiche publicitaire éclairée dans la nuit, auquel cas, il fallait bien reconnaître à notre geste une fonction purificatrice qu’auraient dû saluer avec reconnaissance les locataires alentour, si nous échangeâmes donc, dans un premier temps, quelques arguments rationnels en arguant de la bienveillance de nos intentions, l’heure, l’alcool et les effets de la Chute originelle firent rapidement glisser le débat dans une amorce brouillonne de pugilat. C’est alors qu’un ouragan fit cesser brusquement tout duel et déguerpir illico les autochtones.

Olivier Maulin, qui venait, ce soir-même, d’être sacré prince des poètes et roi de Montmartre par une mystérieuse « Brigade du goût », le front ceint d’une couronne d’or en plastique, s’étant saisi de la providentielle planche-à-repasser dont plus personne ne faisait cas, s’était mis à faire tournoyer celle-ci autour de lui tout en sommant l’ennemi de disparaître. « C’est un vrai roi… fit Jacques, à côté de moi, dans une lueur émerveillée. Un roi mérovingien. Toujours premier sur le champ de bataille. »

Les enfants, les débiles et les loups

Si je narre cette anecdote, c’est parce que cette image – authentique – d’un roi de carnaval en l’état de berserker faisant tournoyer autour de lui une arme magique, cette image-là renseignera plus adéquatement le lecteur sur le génie maulinien que d’autres points de vue, davantage académiques, que j’aurais pu exploiter : « Nature adamique de la sexualité dans les romans d’Olivier Maulin » ; « L’Esthétique maulinienne comme esthétique du dérapage : des sorties de route pour rentrer dans la forêt mystique » ; « Tactique de la guérilla dans les romans vosgiens d’Olivier Maulin : les enfants, les débiles et les loups, une convergence des luttes inédite contre les technocrates. » J’offre d’ailleurs libéralement ces sujets de thèse pour permettre aux étudiants qui le souhaiteraient de faire reculer intelligemment le moment de s’afficher chômeur. Je le répète, il faut partir de cette image et de ce qu’elle déploie comme réseau sémantique : souveraineté, carnaval, magie, détournement, tournoiement, ivresse, vertige, si l’on veut entrer directement au cœur de ce qui se joue dans la littérature d’Olivier Maulin, et dans ce neuvième roman : La Fête est finie, avec une virtuosité, une aisance, un délire d’écrivain absolument maître de son art. Le romancier enchaîne les morceaux de bravoure sans jamais laisser se reposer un lecteur ébloui, ému, hilare, exalté, virant d’une émotion à la suivante avec la même vitesse et la même furie que tournoyait, ce soir d’automne 2009, sur une place du XVème arrondissement, la planche-à-repasser-hallebarde-occasionnelle dans les mains du roi de Montmartre (je répondrai plus tard à la question un peu primaire de connaître les raisons qui firent sacrer le roi de Montmartre dans le XVème).

Picot, le narrateur, est un jeune chômeur hébergé par son copain Totor, un garçon remarquablement idiot et paresseux, mais totalement transi par la musique de Bach. Après avoir été embauchés comme vigiles par un vendeur de camping-cars, s’être endormis dans le plus luxueux de ces véhicules et s’être réveillés sur l’autoroute en compagnie d’une famille de Roumains nommée « Sarközi » ayant pris possession de l’engin durant leur sommeil, les deux amis, parvenant à récupérer le camping-car mais désormais trop suspects, filent se planquer dans un camping désert des Vosges où ils vont lier connaissance avec un père et sa fille alsaciens autonomistes, survivalistes, bien décidés à faire sécession d’avec la modernité technicienne et consumériste, immonde et sans âme.

 Les freaks chez Lynch et Maulin

On découvrira à leur suite une formidable galerie de personnages enrichissant la cosmogonie maulinienne tout en développant ses archétypes, dont un nain « Grand d’Espagne », un cerf alcoolique, une mémé droguée aux champignons et un débile léger. Si un chercheur, demain, se lance dans une « Étude comparative des freaks chez David Lynch et Olivier Maulin », il serait intéressant, je crois, qu’il développe le point suivant : chez Lynch, le « freak » contribue à l’effet de distorsion du réel qui est le propre du rêve, et le rêve, la matrice de l’esthétique lynchienne, or, chez Olivier Maulin, le nain, le débile ou le fou, sont au contraire aux avant-postes d’une restauration de l’harmonie perdue – c’est, en ce cas, le réel de la modernité qui est distordu, arasé, formaté, corrompu, puisque ce réel exclut des types marginaux que l’harmonie médiévale, par exemple, n’avait aucun problème à intégrer.

Je remarquerai également, à l’attention des universitaires anglais, très férus de la question et qui, paraît-il, élaborent déjà plusieurs colloques en vue de la circonscrire, que le « sense of humour » débridé qui électrise les romans d’Olivier Maulin ne relève ni de l’absurde, ni, surtout, du cynisme, mais du sabotage, d’un sabotage de résistance faisant dérailler tous les trains obligatoires où les pompeux idéologues, les fanatiques du progrès, les ordures d’experts et autres sociologues infâmes aimeraient résolument nous parquer, tout ce sérieux, cette prétention, ce faux sacré, cette gravité indue, brutalement foudroyés dans un éclat de rire, si bien qu’on pourrait résumer l’effet singulier de cette vis comica maulinienne par cette phrase : « L’Hilarité vous rendra libre. » Sur un plan philosophique, enfin, toute l’œuvre de Maulin est une charge implacable contre les prétendues « Lumières » (un maître de conférence nietzschéen de Leipzig, Herr Ükth, va jusqu’à évoquer une « ruine méthodique de la perspective cartésienne »), c’est-à-dire contre les prétentions d’une raison autonome à transformer le monde sur un modèle mécanique, abstrait et intégralement profane. Aux calculs des ingénieurs aboutissant à un bétonnage odieux, vulgaire et déshumanisant de l’univers à sa merci, Maulin oppose l’émerveillement d’un débile devant un paysage ou une sonate de Schubert.

Au cynisme des demi-habiles qui a fait verser le monde dans la laideur et la démence, Maulin oppose l’innocence, cette innocence sacrée que révéraient les mystiques comme les autres civilisations que la moderne, et cette innocence, il ne suggère pas qu’elle vienne négocier démocratiquement avec les venimeux salauds pilotant la course vers l’abîme, il lui propose simplement de se faire incendiaire. Ce qui constitue, il faut bien l’admettre, la seule position raisonnable.

Montmartre céleste

J’avais promis d’y revenir : pourquoi, donc, un roi de Montmartre a-t-il été sacré dans le XVème ? Je sais que certains historiens de la littérature demeurent incrédules face à ce détail. C’est pourtant simple. Le Montmartre réel n’est plus qu’un musée abritant bourgeois et touristes, un maire PS ou Les Républicains suffit amplement pour y régner. Le Montmartre dont Maulin fut sacré roi à la suite de Rodolphe Salis, le mythique patron du « Chat Noir », est un « Montmartre céleste », comme il y a, sur un plan eschatologique, une « Jérusalem céleste » qui descendra sur la Terre à la Fin des temps. Mais nul besoin d’attendre si loin pour ce Montmartre-là : il lui arrive de descendre régulièrement dans n’importe quel coin de Paris, dans n’importe quel coin de Paris épuisée, de Paris muséifiée, de Paris gentrifiée, oui, mais alors, soudain, durant quelques heures du moins, Paris libérée, et Paris libérée par Montmartre ! Alors, ceux qui sont vêtus de suffisamment d’innocence, ceux dont les derniers doutes sont lavés par le sang de la Vigne, assistent à pareil miracle, et, dans ce Montmartre descendu, tout étincelant des magies passées, ils peuvent également découvrir le roi de Montmartre faisant tournoyer autour de lui une planche-à-repasser dans un geste absolu, indépassable, éternel, qui, partout, appelle à l’insurrection.

La Fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël, 2016).

La fête est finie

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La bande à Vadim

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roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.
roger vadim arnaud leguern
Brigitte Bardot et Roger Vadim. Sipa. Numéro de reportage : 00357504_000002.

Arnaud Le Guern, éditeur et écrivain fugitif, est un habitué des tubes de l’été et des biographies élégantes. L’âme damnée de Paul Gégauff a eu ses faveurs en 2012. L’été dernier, nous nous abritions à l’ombre de son délicieux Adieu aux espadrilles. Et l’hiver est passé sur les plages de galets. Arnaud s’est enfermé avec une autre espèce d’alter ego, Roger Vladimir Plémiannikov, dit Roger Vadim, créateur de blondes incendiaires de son état.

En résulte une biographie sur fond de « Je t’aime… moi non plus » entre Vadim et ses femmes, Vadim et ses films, Vadim et ses potes, Vadim et Vadim. Une écriture qui prend la lumière comme Bardot et languit comme Annette Stroyberg.

Playboys de profession, Le Guern et Vadim, bras dessus-bras dessous, foncent sur la route de Saint-Tropez, pied au plancher, pourvu que la vitesse fasse oublier les chagrins d’amour – qui donnent pourtant toute leur saveur à leurs consolations.

Qui plus est, le chic n’a jamais empêché le talent. Et Dieu… créa la femme est le plus grand film de sa génération. Les Liaisons dangereuses vadimiennes valent cent fois celles de Stephen Frears. On reverra toujours avec nostalgie Barbarella et Don Juan 1973 : vestiges d’une époque où rien n’était vraiment impossible, même de faire plaider le futur président Mitterrand en sa faveur.

Auteur des Mémoires du diable et de L’Ange affamé – on n’est jamais mieux décrit que par soi-même – Vadim avait cette grâce de la désinvolture, le dilettantisme suffisant pour ne prendre au sérieux que ce qui devait l’être un instant. Cette biographie lui rend justice, évitant l’écueil de l’exhaustivité et de la chronologie, s’attardant plus volontiers sur les décolletés et les cocktails, sur le moteur d’une Ferrari et des griffures dans le dos.

Des années après que leur couple ait enflammé la planète, Brigitte Bardot lâchait ce simple mot : « Je l’aime bien, Vadim. Plus le temps passe et plus je l’apprécie. »

C’était ça, la bande à Vadim. Du champagne, des engueulades, des flirts, de la légèreté, on fait toujours mieux la révolution sans le faire exprès. Il y a fort à parier qu’Arnaud Le Guern y avait sa place réservée.

Vadim, un playboy français, Arnaud Le Guern, Séguier, 2016.

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Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.
Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.

L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette?

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François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)
François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)

Par sa voix la plus autorisée, celle du président François Hollande, le gouvernement a donc protesté contre la manifestation organisée le 8 juin devant le domicile de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Cette protestation — François Hollande a qualifié « d’inadmissible » cette manifestation — vient après les protestations d’Emmanuel Macron, ci-devant ministre de l’Economie, contre le mouvement au cours duquel il fut pris à partie et un œuf a atterri sur sa noble chevelure. Cet incident fut quasiment qualifié d’attentat contre la démocratie. Et pourquoi pas de crime de lèse-majesté ? Il faut donc réfléchir à ce que révèle ce discours.

La politique de l’exaspération

Le discours employé, que ce soit par le ministre ou par le président, soulève un immense problème. Non que ce genre de démonstrations soit normal. Dans un pays démocratique, en temps normal, elles ne devraient pas avoir lieu. Mais nous ne sommes ni dans des temps « normaux », à moins que l’on ne considère 3,5 millions de chômeurs comme une « norme », ni non plus dans un pays démocratique si l’on en juge à l’aune des violences policières qui ont marqué les dernières manifestations contre la loi El Khomri. Et c’est bien le problème.

Le gouvernement a pris la responsabilité de créer des relations hautement conflictuelles avec une large partie de la population. La loi El Khomri n’est que l’un des aspects de cette situation, mais un aspect essentiel. Au-delà du problème de fond, le problème de la méthode saute aux yeux. Les divers sondages confirment qu’une majorité absolue des Français est opposée à cette loi en l’état. Mais, le gouvernement n’en a cure. Il passe en force sur ce sujet, et l’emploi de l’article 49-3 est ici hautement symbolique. La menace d’une réquisition des grévistes, menace agitée par des membres du gouvernement, et semble-t-il par le président en privé, s’inscrit dans cette logique d’un usage brutal de tous les moyens dont un gouvernement dispose.

Les mots utilisés par le ministre des Transports sont d’ailleurs significatifs et effrayants. Quand ce ministre ose dire « Il n’y aura aucune tolérance par rapport à des agissements qui remettraient en cause la grande fête dans laquelle la France s’engage », se rend-il compte qu’il décrit un politique se réduisant aux « pain et jeux » (Panem et Circenses) de l’Empire romain décadent ?

L’exaspération d’une partie de la population, exaspération qui se nourrit aussi d’autres problèmes, est donc compréhensible. Elle est même palpable et, qu’ils ne s’en rendent même pas compte, est l’une des preuves de la nature hors-sol de ce gouvernement, confit dans les ors de la République.

Il ne comprend donc pas tout ce qu’implique cette exaspération, qui naît du sentiment qu’un mouvement largement majoritaire parmi les Français se heurte à l’autisme, mais aussi à la violence d’un pouvoir minoritaire, ce dont les derniers sondages témoignent. Il ne comprend pas que cette exaspération se renforce à chaque fois que le gouvernement fait, au nom du maintien de l’ordre, un usage clairement disproportionné de la force.

Indignation sélective

Le discours qui nous est tenu par les divers membres du gouvernement est donc celui de l’indignation. Mais, cette indignation est bien trop sélective pour être honnête. Que l’on se souvienne des manifestations suscitées par la réforme Allègre, du nom de ce déplorable et calamiteux ministre de l’Education nationale du gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Lors des manifestations contre cette dite réforme, des militants syndicaux étaient allés sous les fenêtres, y avaient installé des haut-parleurs, et avaient régalé ses oreilles de barrissements d’éléphants, pardon de mammouths… Personne n’a le souvenir que Monsieur Claude Allègre ait crié à une intolérable atteinte anti-démocratique, même si on peut penser qu’il avait peu apprécié le procédé.

Au-delà, les militants socialistes ne se sont pas privés, dans l’histoire de ces quarante dernières années, soit de soutenir des manifestations interpellant directement des ministres de droite, soit d’apporter, dans la presse, leur soutien à de telles manifestations. Car, ces dernières font partie – aussi – de la démocratie. Assurément, cette démocratie n’est point apaisée. Mais il faut comprendre que cette notion d’apaisement recouvre soit l’existence d’un consensus — mais rien dans la politique menée par ce gouvernement n’y conduit —, soit, en réalité, le silence de la répression du mouvement social. Et ce silence est bien souvent un silence de mort. Voilà pourquoi cette « indignation » des membres du gouvernement porte à faux.

Le mépris et l’indignité

Cette « indignation » est donc révélatrice en réalité de deux attitudes. Elle peut nous révéler le mépris profond dans lequel le président comme ses ministres tiennent le peuple dit des « sans dents ». C’est le syndrome Marie-Antoinette. Le nom de la femme de Louis XVI est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’une élite complètement coupée des réalités que vit la majorité de la population. Et l’on connaît le mot, sans doute apocryphe, qu’elle prononça en pleine famine : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Cette indignation peut donc traduire un profond mépris, mépris de caste et mépris de classe. Mais, elle peut aussi, et ce n’est pas incompatible, révéler l’incurable bonne conscience qui entoure toute la politique du gouvernement actuel. Comment pourrait-on se révolter contre un gouvernement qui est « bon » par nature ? La « gauche » représente le peuple, c’est entendu depuis toute éternité. Quels sont donc ces énergumènes qui osent nous contester ? Ainsi, confits dans leur bonne conscience, le ministre comme le président ne peuvent tout simplement pas se représenter les effets réels, et profondément réactionnaires, des mesures qu’ils font passer avec, d’ailleurs, une rare brutalité. Comment donc des syndicats peuvent-ils s’en prendre à ce gouvernement de « gauche » ? Ainsi va la vie en ce cas, et ce gouvernement se pense dans le monde des bisounours, mais agit en réalité avec une dureté, un mépris des biens et des personnes et une instrumentalisation de l’ordre public dont on a eu rarement exemple.

Quelle que soit l’explication, et quelle que soit l’attitude qui explique ce comportement, l’effet sur la population en est à tout plein désastreux. Il est aujourd’hui évident pour une large majorité de nos concitoyens que le gouvernement ne proteste pas : il chouine. Telle est donc l’image terrible que ce gouvernement renvoie : dur avec les faibles et soumis aux puissants tant qu’il s’agit de politique, chouinant et pleurnichant dès qu’il est confronté à la moindre opposition. Cette combinaison de brutalité envers les autres et d’auto-apitoiement envers soi-même est dévastatrice en matière d’opinion publique. L’une des conséquences du mouvement social contre la loi El Khomri aura donc été de révéler la véritable nature de ce gouvernement, et de montrer à tous, et au-delà des opinions politiques particulières que l’on peut avoir sur tel ou tel point, sa profonde indignité.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand!

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Alain Juppé sur la plage de La Baule, septembre 2015 (Photo : Citizenside/Caroline Paux)

Alain Juppé est né le 15 août 1945, à 4 heures du matin, à Mont-de-Marsan. Ce jour-là, à cette heure précise, le Soleil flottait dans la constellation du Lion, le Cancer au levant passait à l’horizon, et les Japonais découvraient la voix d’Hirohito, qui leur annonçait la capitulation de l’Empire – où il était 11 heures.

Les années de jeunesse d’Alain Juppé sont de celles qui bâtissent les génies, les fortifient, les augmentent, les propulsent au sommet de leur sommet. Fils d’agriculteurs petits-bourgeois, il grandit dans une province humide et verte comme l’ennui. Son père, grand taiseux, se tait. Sa mère cloître son fiston dans une chambre, le force à travailler. À coups de bec de parapluie, pour lui apprendre à travailler mieux encore, même quand il est premier de la classe. Il fut d’ailleurs toujours premier de la classe.

Toujours malade, aussi. Printemps, été, automne, hiver. On le couvre, on l’emmitonne, on l’emmitoufle. Rien n’y fait. Rhume traînant, angine de mai, grippe estivale. On le roule, le désenroule, le ré-enroule. Dans les écharpes, les cols roulés, les duffle-coats, pur mérinos, cachemires soyeux, velours prudents. En toute saison, été compris. Il en a honte.

L’année de ses dix ans, les anges aux ailes chastes et blondes, qui aiment les petits garçons propres et bien élevés, le visitent. C’est la crise mystique. Alain prie, Alain chante, Alain louange. Emplit son cœur de l’encens qui fume à la messe. Lit Charles Péguy et Jean de la Croix. Cinq ans plus tard, les anges aux ailes blondes et chastes, qui n’aiment pas les boutonneux qui font des cochoncetés dans leur lit, l’abandonnent.[access capability= »lire_inedits »]

Solitude, père effacé, mère violente, études soignées, santé fragile, crise mystique, désertion de la foi. Après une enfance comme la sienne, on devient sans effort Blaise Pascal, Charles Baudelaire, Dostoïevski. Saluons donc l’exploit d’être devenu inspecteur des finances.

Juppé, c’est Thérèse d’Avila convertie au notariat

L’enfance d’Alain Juppé est un grand tunnel mystique passant sous la forêt des Landes, et qui, à travers les ombres et les branches, conduit à l’ENA. Il y a du Thérèse d’Avila et du notaire de province chez Alain Juppé. C’est Thérèse d’Avila convertie au notariat. En quelque sorte. Car on ne réduit pas un inspecteur des finances à l’infamie du notariat.

Quand il était enfant, Alain Juppé voulait être Alexandre le Grand et Napoléon. Il y est parvenu. Comme eux, il a conquis un empire. Son empire. L’empire du Conformisme. La tâche fut rude, ingrate, éreintante. Il lui a fallu se débarrasser de tous les signes éclatants de singularité qui l’avaient tant menacé dans sa jeunesse. Et il a vaincu, au-delà de ses espérances.

Son empire ne s’étend pas qu’en énarchie et en politique. Il va jusqu’aux livres. Car Juppé est normalien, agrégé de lettres classiques. En souvenir de ses années littéraires, il a écrit des livres. Dont un dans lequel il explique ce qu’il aurait voulu faire s’il ne faisait pas de politique : La Tentation de Venise. S’il était sénateur new-yorkais, il aurait écrit La Tentation de Paris. D’ailleurs, s’il était un meuble, il serait une commode Louis XV. Et s’il était une huître, il réclamerait sa perle et son filet de citron.

Ses goûts littéraires sont à demi farceurs. À le voir, on jurerait qu’il aime Lamartine, Alexandre Dumas, Ernest Renan, Edmond Rostand, Anatole France, Saint-Exupéry. Et il les aime. Chose étrange, cependant, il dit lire avec passion les romans russes, Nerval, Apollinaire. Il est sincère. Et, s’il croit les aimer, c’est qu’il ne les a pas compris. On ne peut pas être notable à midi et nervalien à l’heure du dîner.

Ses paroles le démontrent. Sur la vie : « Mon problème, c’est d’être heureux, de jouir de la vie tout en étant utile. » Ou encore : « Le sens de la vie n’existe que par rapport aux autres. On sert à transmettre aux autres, peut-être à se perpétuer dans l’autre, dans ses enfants. » Sur ses enfants, justement : « Ma mission, c’est de faire en sorte que mes enfants s’épanouissent dans leur vie. » Sur la politique : « Dans un monde dominé par la violence, l’égoïsme, l’appétit du gain, la compétition à outrance, il me semble qu’un message qui privilégie la compréhension, le dialogue, l’écoute et l’amour du prochain ne peut être absent de la politique. »

Tout cela est digne du docte laïus que M. Jean-François Dupont, chirurgien-dentiste à Néons-sur-Creuse, déroule, le dimanche à midi, devant Tante Yvonne et le gigot de sept heures. Pas d’un lecteur, un vrai. Alain Juppé est comme la plupart de ces énarques, normaliens et polytechniciens cultivés qui savent tout sans avoir jamais rien senti. Bref, qui ne savent rien. Et sortent de leur grande école, joues roses et rouges de grands bambins éblouis par leurs propres exploits scolaires.

Alain Juppé est le successeur naturel de Giscard, de Mitterrand, de Chirac, de Hollande. La quintessence de cette bourgeoisie de province, grise et falote, qui, par ses façons médiocres de petite duchesse, flatte tant la grande bourgeoise prétentieuse qui sommeille en chaque Français. Du titulaire du RSA dans son HLM de banlieue au restaurateur de Martigues. Du paisible huissier biarrot au journaliste des Inrocks. Cette vieille bique hautaine et ulcérée qui nous hante tous, il ne faut pas grand-chose pour la contrarier.

Ce fut pour elle une grande douleur que de subir, cinq ans durant, les magyaresques foucades du président Sarkozy. Et l’on vit surgir, du fond neigeux des maquis savoyards, des vertes et rases prairies normandes, des chemins noueux des forêts varoises, des tunnels embouteillés du périphérique parisien et des bistrots picards, un peuple tout entier uni contre l’insolent.

Ce fut l’une des pages les plus émouvantes de notre histoire, celle qui vit enfin s’unir le peintre en bâtiment du 9-3, l’heureux client du bel Arnys, l’ex-soixante-huitarde « trottinante » inscrite à EELV, le commercial de chez Peugeot, le taxi Mouloud, l’écrivain chauve et barbu à l’abri des grands remplaçants dans son château de Plieux, Amadou le marabout, le journaliste underground parisien, le frère libéral du rabbin alcoolique et sa nièce Ophélie, pour administrer à l’insoutenable Sarkozy une fière leçon de maintien.

Ce n’est pas Alain Juppé, avec son visage de vieil enfant déplumé et de notable heureux, qui dérangerait ainsi cette chère vieille France. Et c’est pourquoi il sera notre prochain président. Lors des attentats de l’année dernière, il a montré comme il savait apaiser le monde en cas d’éprouvante tragédie. On l’a vu discourir à la télévision, détendu et souriant, comme s’il venait de quitter sa partie de belote coinchée pour aller commenter le résultat des ventes de la foire aux poireaux de Mérignac.

L’auteur de ces lignes ne voudrait pas conclure en laissant l’impression que l’opinion qu’il a d’Alain Juppé est entièrement mauvaise. Il fut un temps, dans les années 1990, où Alain Juppé était si antipathique qu’il aurait pu l’émouvoir. S’il n’était pas déjà si plat.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

« La politisation est l’une des plaies de la justice »

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(Photo : SIPA.00738321_000013)
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Gil Mihaely : Dans le courant de ce mois, des élections professionnelles importantes vont avoir lieu dans la magistrature. Pour vous, représentant du syndicat FO-Magistrats, la proposition phare de la campagne est la dépolitisation de la justice en général et de l’action syndicale en particulier. Quelles sont les manifestations de cette politisation que vous combattez ?
Jean de Maillard[1. Jean de Maillard est premier vice-président adjoint au TGI de Créteil] : La politisation est l’une des plaies de la justice ne serait-ce que parce qu’il est facile de lui imputer tout ce qu’on ne comprend pas dans le fonctionnement de la justice ou qui dérange et déplaît. Le plus grand tort qu’elle cause à la justice, c’est d’abord à son image. Nous voulons combattre deux choses : la première, c’est la confusion des genres. Être magistrat, c’est se forcer d’abord à être impartial. Si l’on affiche des opinions politiques ou des préférences idéologiques, on ne peut plus l’être et, en tout cas, on est forcément suspect de ne pas l’être. C’est pourquoi FO-magistrats fait partie d’une confédération qui s’interdit, par principe, toute prise de position politique ou idéologique.
Il y a une autre forme plus insidieuse de politisation, parce qu’elle ne dit pas son nom et qu’elle apparaît même comme le contraire. Pour un syndicat dans la fonction publique, c’est la cogestion, parce qu’elle implique de renoncer à être une force de défense et de revendication. Nous ne voulons être ni dans l’agitation ni dans la compromission. Nous voulons simplement défendre les intérêts collectifs et individuels des magistrats. Notre souci, c’est d’aller vers une meilleure justice où les magistrats puissent faire correctement leur travail.
Ceci étant dit, il faut aussi démystifier beaucoup de choses inexactes ou malveillantes qui sont dites sur les juges. Il arrive qu’on leur prête des intentions et des arrière-pensées simplement parce qu’ils dérangent. Comme ils ne peuvent pas répondre, il est facile de les charger de tous les maux de la création. Dans la vie quotidienne des juridictions, rien ne permet de dire, sauf exception, que les amitiés ou les inimitiés politiques déterminent les décisions judiciaires. Mais le soupçon est un poison lent et perfide : quand les justiciables sont condamnés ou simplement poursuivis, comment voulez-vous qu’ils n’incriminent pas les orientations politiques, réelles ou supposées, de leurs juges, surtout quand certains d’entre eux ont manifesté bruyamment leurs préférences personnelles ?

Quel regard portez-vous par exemple sur l’affaire Jacqueline Sauvage qui, rappelons-le, a été graciée par François Hollande ?
Nous n’avons rien à en dire, puisque c’est un droit régalien qui appartient en propre au président de la République.

Le droit de grâce ne mérite-t-il pas d’être commenté ? On ne pourrait pas le critiquer ? Certains voient pourtant en lui un héritage monarchique qu’il ne serait pas idiot de remettre en cause si l’on croit vraiment à la séparation des pouvoirs, en l’occurrence le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce n’est pas votre avis ?
C’est un vrai débat de société, certainement légitime, mais ce n’est pas à nous, syndicat, de le soulever.

Par ailleurs, dans cette affaire Sauvage, il y a eu une véritable campagne médiatique qui a été menée. Tout comme dans l’affaire Barbarin ou plus récemment l’affaire Baupin. Cela ne révèle-t-il pas une autre dérive de notre société : la tentation de rendre justice hors des prétoires et en particulier dans les médias ? Qu’est-ce que cela dit, selon vous, de l’institution de la Justice ? Qu’elle apparaît illégitime ou décrédibilisée aux yeux des Français ?
Vous avez hélas raison. Certains procès, de nos jours, ne se gagnent ou ne se perdent pas dans les prétoires, mais dans les médias. Une bonne campagne bien orchestrée, le cas échéant par des avocats pugnaces et bien introduits et avec l’aide de puissants cabinets de communication, permet de faire du « storytelling » c’est-à-dire d’inventer une histoire que les médias qui font l’opinion s’empressent de répandre et d’amplifier bien avant le procès. Quand on va voir ensuite les dossiers, on peut constater que les médias ont construit une vérité très éloignée de la réalité. Et le meilleur moyen qu’ont trouvé certains pour être sûrs de parvenir à imposer leurs vues, c’est de détruire les juges qui veulent simplement faire leur travail. La chasse au juge est facilitée par le silence de l’institution judiciaire, bien peu corporatiste contrairement à ce que l’on croit.

Son « laxisme » lui est souvent reproché. Comprenez-vous par exemple que nos concitoyens soient choqués que trois des agresseurs présumés des deux policiers dans leur voiture à Paris, mis en examen, aient été relâchés ?
On peut le comprendre, d’autant que vous avez là un bon exemple de la manière dont les affaires policières et judiciaires sont traitées médiatiquement. Plusieurs explications sont possibles et, en réalité, nous ne pouvons savoir quelle est la bonne : le magistrat qui les a libérés se fait-il une vision toute personnelle de la protection de l’ordre public, le dossier est-il vide comme l’ont dit les avocats, les personnes mises en examen ne présentent-elles aucun risque de réitération des faits ? Chacun donne son interprétation en fonction de son opinion sur les juges mais pas en fonction du dossier lui-même.
Vous avez là un bon exemple de ce qui ne fonctionne pas dans notre pays : les audiences des juges des libertés et de la détention sont publiques. Pourquoi les journalistes n’y assistent-ils pas ? Ils pourraient en rendre compte objectivement et les citoyens que nous sommes sauraient à quoi s’en tenir, avec des éléments de discussion qui ne seraient pas que des propos de comptoirs.

Ces élections se déroulent dans un contexte particulier : tout en étant confrontée à la menace terroriste, la justice, de l’avis du garde de sceaux lui-même, est presque en situation de cessation de paiements. La priorité ne devrait-elle pas être l’augmentation des budgets alloués à la justice et travailler à mieux la préparer à faire face aux nouvelles formes de terrorisme ?
Le problème des moyens de la justice a toujours existé. Notre garde des sceaux, qui est un fin connaisseur de la justice, notamment pénale, n’en ignorait rien bien avant de prendre ses fonctions, ne serait-ce qu’en tant que président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale depuis 2012. Le budget du ministère de la Justice n’avait donc aucun mystère pour lui. Mais si c’était le seul problème de la justice, on pourrait encore se dire que les choses pourraient s’arranger en lui donnant plus d’argent. Mais le mal qui ronge la justice est plus profond. Tout y est devenu si compliqué que si l’on touche à quelque chose de sérieux, c’est tout l’édifice qu’on craint de voir s’écrouler. C’est pour cela d’ailleurs qu’on multiplie les réformes sur un rythme effréné : il faut colmater les brèches qui surgissent de partout, mais sans rien toucher d’essentiel. On voit le résultat…Nous préconisons, quant à nous, une cure de simplification qui rende la justice plus accessible, plus lisible, plus compréhensible. Tout le monde y gagnerait car plus simple ne veut pas dire avec moins de droits, bien au contraire. Le premier des droits n’est-il pas d’avoir une justice prévisible et qui fonctionne correctement ?
Vous évoquez la lutte anti-terroriste. Voilà une bonne illustration de ce que je vous dis. Il y a dix fois moins de magistrats antiterroristes en France qu’en Italie. Face à des nouvelles menaces impalpables et polymorphes le ministère de la Justice reste sur une conception jacobine de la lutte antiterroriste, comme on le faisait du temps de la guerre froide.
Il faudrait au contraire décentraliser les moyens dans les juridictions spécialisées dans la lutte contre le crime organisé. Quelle que soit la qualité du travail qu’ils accomplissent, qui n’est pas en cause, c’est tout simplement que les moyens de lutte ne sont pas mis en fonction des risques que représente cette menace, mais que la menace elle-même est circonscrite à ce que cette poignée de magistrats peut absorber. Clairement, cela veut dire qu’on n’a aucune idée de ce qui passe en dessous des radars car on ne donne pas à la justice les moyens de percevoir les « signaux faibles » qui pourraient justifier de lancer des enquêtes.

La campagne électorale est l’occasion de multiples rencontres pendant une période courte. A partir de ces rencontres avec des magistrats partout en France, quel « cahier de doléances » pourriez-vous rédiger ?
Ce que nos rencontres avec les magistrats nous montrent d’abord, c’est un immense malaise de cette profession à laquelle on impute tout ce qui ne va pas dans la société, depuis des décennies. Ce sont des hommes et des femmes qui sont, dans leur immense majorité, entièrement dévoués au service de la justice et qui ne comptent ni leur temps ni leurs efforts. Et pourtant, comme on les appelle au secours à tout bout de champ, ils paient de plus en plus cher, dans leur vie personnelle ou même dans leur santé, les conséquences d’une situation qui ne cesse d’empirer. Ils n’en tirent même pas la satisfaction d’un peu de reconnaissance. La souffrance au travail n’est pas un vain mot dans la magistrature. Les magistrats se voient imposer des contraintes de production et de productivité toujours plus fortes, on leur impose d’évacuer toujours plus vite et avec moins de moyens les flux de procédures qu’ils reçoivent.
Le syndicat FO-magistrats a été le premier et longtemps le seul à dénoncer cette dérive productiviste, où il faut faire toujours plus avec moins. La dernière innovation en ce domaine du ministère de la justice, c’est l’ouverture d’une ligne « verte » que les magistrats peuvent appeler anonymement pour une prise en charge psychologique. C’est comme cela que le ministère de la justice gère la souffrance au travail, les burn out, les dépressions et même les suicides. Est-ce vraiment à la hauteur des enjeux ?

Houria Bouteldja: l’amour-haine…

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Houria Bouteldja en 2010 (Photo : SIPA.00591553_000017)

Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle est népalaise et maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique. Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeubles, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présenté comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible.
À moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…

Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le Blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêts à lui offrir toute leur haïssable condescendance : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. »

Aimer les Blancs d’un amour sévère

Les Blancs, les Juifs et nous, ne fait que répéter ce que Bouteldja répète depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le Blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « souchien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux Blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « Blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre…

Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « En naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes, c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. »

Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « Il faut fusiller Sartre ! » « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment.

Houria Bouteldja se rêve donc en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel-Aviv mercredi soir.

Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l’attentat : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »

 

 

Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »

Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »[1. Max Scheler. L’homme du ressentiment. Gallimard, 1970] La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. »

Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante… Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’« amour révolutionnaire » de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »


L'Homme du ressentiment

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