Quantcast
Home Culture On dirait le sud


On dirait le sud

Jonathan Miller est un britannique installé dans le sud de la France et contributeur à "The Spectator"

On dirait le sud
D.R

Le patrimoine architectural de nombreuses communes méridionales est défiguré par des constructions anarchiques. Les vandales sont minoritaires mais agissent en toute impunité : les Bâtiments de France sont indifférents et les élus se disent impuissants. Témoignage.


Si tout le monde connaît #SaccageParis, le saccage de la France provinciale n’en est pas moins une réalité. J’en veux pour preuve le cas de mon propre village, près de Béziers. Depuis mon arrivée, il y a vingt ans, j’ai vu une charmante bourgade du XIe siècle étouffée progressivement par la construction en cercles concentriques de lotissements hideux ; la campagne environnante enlaidie par une urbanisation non autorisée ; et des bâtiments historiques défigurés par l’installation d’affreuses portes et fenêtres de style contemporain. Tout cela en raison de l’indifférence des Bâtiments de France et de la lâcheté des maires successifs qui refusent de faire quoi que ce soit de peur de contrarier certains électeurs.

Douce France…

Amoureux de la France depuis ma première visite à l’âge de 9 ans, j’ai finalement réalisé un rêve en achetant une maison ici il y a une vingtaine d’années. En 2015, j’ai même réussi à me faire élire au conseil municipal de mon village (un mandat qui a pris fin en 2020 avec le Brexit). Lors de ma première réunion du conseil, j’ai supplié le maire de sévir contre la fortification des nouveaux lotissements qui érigent des murs en parpaings non enduits. « Vous risquez de relancer la guerre de Cent Ans », m’a-t-il alors prévenu. Un avertissement qui, je l’avoue, n’a fait que stimuler ma rébellion : quand il m’a gentiment expliqué que de nombreux villageois étaient tout simplement trop pauvres pour effectuer des travaux de finition, je lui ai rétorqué qu’ils n’étaient pas trop impécunieux pour installer des piscines ou acheter des voitures neuves. Il a ensuite changé de tactique, prétendant qu’il était impossible de faire respecter la loi, parce que le processus juridique était trop long et coûteux. J’ai suggéré d’attaquer en justice une poignée de contrevenants, les plus flagrants, pour en faire des exemples. Le maire a promis d’écrire à quelques dizaines de délinquants pour les avertir qu’ils ne pourraient pas vendre leur maison tant qu’elle ne serait pas en conformité avec la loi. Les lettres, dûment envoyées, ont été dûment ignorées. Personne ne semble avoir été sanctionné et, pendant ce temps, la laideur initiale des murs s’est aggravée à cause des tags, renouvelés périodiquement.

A lire également du même auteur: Pourquoi je regrette l’achat de ma voiture électrique

Lorsque, plus tard, j’ai acquis une magnifique maison de maître à l’intérieur de l’enceinte prétendument protégée du village, j’ai fait une demande en bonne et due forme aux Bâtiments de France afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour faire des modifications. J’ai été convoqué à Montpellier pour une réunion avec des fonctionnaires qui m’ont informé de l’existence de règles très strictes. Ayant signalé ma ferme intention de respecter toutes les conditions, je leur ai demandé, à la fin de l’entretien, pourquoi les citoyens qui ignoraient de manière flagrante ces règles apparemment strictes n’étaient jamais inquiétés par les autorités. Embarrassé, le chef des fonctionnaires a avoué son impuissance.

Un combat quotidien contre la laideur

C’est seulement une petite minorité qui saccage le patrimoine local, qu’il s’agisse du prospère constructeur dont l’enclos de parpaing brut se dresse juste en face d’un monument historique, ou du propriétaire d’une magnifique villa à l’entrée de la bourgade dont les murs, faits de blocs de béton de 2,5 m, cachent sa nouvelle Mercedes. Aux alentours, à travers de superbes paysages, prolifèrent constructions sauvages, mobil-homes, véhicules abandonnés… Les plaintes sont transmises à la préfecture, en vain.

Soyons clair ! L’écrasante majorité de mes voisins est aussi horrifiée que moi. Nous avons une association pour la conservation du patrimoine local, dont je suis membre, qui s’investit passionnément dans la protection de notre environnement bâti. Elle a joué un rôle de premier plan dans la restauration de notre église et de nos anciens fours à chaux abandonnés. Nous venons de lancer une campagne pour sauver le moulin à vent en ruine. Mais lorsque quelqu’un a acheté l’ancien bureau de poste et en a arraché les fenêtres et les volets pour les remplacer par des horreurs en aluminium, nous sommes restés impuissants.

La mairie n’est pas totalement passive. Elle a restauré avec un certain goût le centre ancien du village, enfouissant les câbles électriques et téléphoniques. Mais elle n’a pas empêché les propriétaires de maison de défigurer leur toiture en y installant des Velux non autorisés ou en les démolissant partiellement afin de créer des terrasses. Il suffit de monter en haut du clocher de l’église pour voir des dizaines de violations du code, totalement ignorées.

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jonathan Siksou: Quel monde laiderons-nous à nos enfants ?

C’est ainsi que, contrairement à ce qui se passe à Paris, où le saccage est imposé d’en haut par la mairie elle-même, la dégradation des paysages ruraux vient d’en bas, des propriétaires eux-mêmes, qui agissent en toute impunité.

On me dit que le phénomène que je décris ici est propre au sud de la France, et il est vrai que je n’ai pas vu ailleurs de saccage à une échelle comparable. Mais de manière générale, l’avidité des promoteurs et l’indifférence des administrations ont provoqué ce qui semble être un effondrement de l’esthétique. La lâcheté des maires, le refus de l’État de faire respecter la loi et le mépris de certains citoyens pour leurs voisins ont mis ce pays sur la voie de la ruine. Joni Mitchell, la chansonnière canadienne, nous avait prévenus dans une balade (reprise en français, sous le titre “Le Grand Parking”, par Joe Dassin) : « On ne sait ce qu’on a que quand il est trop tard » (« You don’t know what you’ve got till it’s lost »).

Septembre 2022 - Causeur #104

Article extrait du Magazine Causeur


Previous article Ma dernière corrida
Next article Le Guatemala, paradis des conservateurs ?
Jonathan Miller est un ancien conseiller municipal d'une ville du Sud de la France, il est correspondant français du "Spectator" londonien et l’auteur de "France : a Nation on the Verge of a Nervous Breakdown" (Gibson Square, 2015).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération