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L’heure de d’Artagnan

L’heure de d’Artagnan

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Lorsque d’Artagnan part pour Paris, il a 15 écus en poche, un vieux cheval jaune ridicule, une lettre de recommandation pour M. de Tréville, capitaine des mousquetaires, et son épée. À Meung, il se bat contre un gentilhomme arrogant qui raille son cheval, se fait délester de son argent et de sa précieuse lettre ; son épée est brisée, il est roué de coups. En arrivant à Paris, il vend son cheval bouton d’or pour louer une mauvaise chambre.
« Après quoi, nous dit Alexandre Dumas, content de la façon dont il s’était conduit, sans remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave. »
Vous ne trouvez pas que cela ressemble à ce que nous voyons tous les jours de cette année 2013 ? Ce jeune homme qui nous plaît se promène par milliers le long des allées du pouvoir, lequel s’en irrite fort. On le reconnaît à sa bonne humeur et à son agilité. Il trouve toujours la parade astucieuse et la riposte spirituelle.[access capability=”lire_inedits”]
Le pouvoir prétend qu’il n’existe pas. Il envahit le pavé. On assure qu’il ne compte pas. Il se multiplie. On le répute violent et provocateur. Il marche tranquillement nez au vent, sans même une épée. On refuse d’entendre sa voix. Il prend la plume. On vole ses lettres. Il submerge la Poste. On fait donner la garde. Il réapparaît le lendemain, impavide et souriant. On accélère. Il accélère. Il est à Lyon, à Nantes, à Bordeaux, insaisissable et harcelant.
Le gros rhinocéros politico-médiatique, avec sa lourdeur idéologique, ne comprend rien à cette souplesse et à cette vivacité. Il continue à marteler ses mots d’ordre massifs : « modernité », « égalité ».
Il n’a pas vu venir l’heure des mousquetaires. Ces deux mots n’ont pas de sens pour eux. Avec sa jument bouton d’or et son pourpoint défraîchi, d’Artagnan ne risque pas d’être à la mode. Comment ose-t-on discuter, dans un tel appareil ? ricane le gros rhinocéros, qui a tort de ne pas remarquer son œil fier. Quant à l’égalité… Personne n’est moins égal que d’Artagnan, un contre cent et sans le sou. Et qui revendiquerait l’égalité avec un ringard aussi démuni de fortune et de relations?
De tout cela, d’Artagnan ne se soucie pas. C’est là le véritable esprit d’anarchie. Pas plus qu’il n’envie les gens à la mode, il ne délègue sa bravoure et son art de vivre à des représentants politiques. Cordonniers, pas plus haut que la chaussure… Leur court mandat électoral comporte peut-être le pouvoir de ruiner le pays, certainement pas celui de penser à notre place, ne serait-ce que parce que c’est une chose intéressante et amusante, comme le montre plaisamment ce temps mousquetaire.
Le gros rhinocéros s’étonne : pourquoi s’opposer à une loi « qui ne vous enlève rien », répètent Luc Ferry et Laurent Joffrin. L’argument est un aveu : le rhinocéros ne peut pas comprendre qu’on bronche pour autre chose que pour ses intérêts particuliers. L’idée qu’on puisse se battre pour une cause plus vaste et plus profonde, les enfants à venir, la beauté du monde, les fleurs, les étoiles ou le service du roi, lui est étrangère.
On a beaucoup dit, de Depardieu à Houellebecq en passant par divers sondages, que la France était triste et dépressive. Mais quelle France ? Si c’était, justement, celle qui souffre, plus ou moins consciemment, d’être étouffée, massifiée, sclérosée, par le rhinocéros de Ionesco? Dès qu’elle retrouve un peu d’espace pour s’ébrouer, elle retrouve aussi cet allant qui va avec l’indépendance d’esprit, cette joie de vivre qui va avec la générosité de cœur. D’Artagnan n’a rien, n’est rien, et ne s’en inquiète pas.
« C’est par son courage seul qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui », lui a dit son père.
Ce mot de passe circule sans se dire de manifestations familiales en comités d’accueil chahuteurs, de pétitions en gardes à vue, de sweat-shirts « indécents » en blogs inventifs, de marcheurs en veilleurs. Le rhinocéros ne voit pas que c’est lui qui est ridicule, devant ces voltigeurs « élégants comme Céladon, agiles comme Scaramouche », comme l’a dit un autre mousquetaire. Qui concluait, rappelez-vous : « À la fin de l’envoi, je touche ! » [/access]

*Photo: Soleil

Juin 2013 #3

Article extrait du Magazine Causeur


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