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Les Serbes, parias de l’Europe

Photo : Présidence du Conseil Européen

Samedi 10 décembre 2011. Un petit orchestre, avec accordéon et violons, joue sans enthousiasme de vieux airs tziganes devant le Clos Montmartre, à Paris. On y fête le jumelage de la République de Montmartre, née il y a 80 ans, avec le quartier belgradois de Skadarlija : de petites rues pavées descendant du centre-ville vers le quartier juif de Dorcol et le Danube. C’est ici que tout ce que la capitale serbe a connu de révolutionnaires et d’artistes bohèmes, depuis deux siècles, a vécu, vit et vivra. Ce jour devait être jour de fête mais l’ambassadeur de Serbie en France, Dusan Batakovic, l’ambassadrice de la Serbie auprès de l’Unesco, Zorica Tomic et les membres de la diaspora serbe présents peinent à sourire. La veille, sous la pression d’Angela Merkel et malgré le soutien d’Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, l’Union européenne a décidé de reporter sa décision sur l’octroi à la Serbie du statut de candidat à l’UE. Le même jour, comble du malheur serbe, la Croatie était officiellement autorisée, elle, à rejoindre la même Union européenne… Avec la bénédiction d’Angela Merkel, bien entendu. On a beau vouloir éviter les raccourcis historiques hâtifs, difficile de ne pas se souvenir que l’Allemagne a toujours été du côté croate (pendant les deux dernières guerres mondiales comme dans les conflits des années 1990) et la France souvent du côté serbe.

L’événement est passé presque inaperçu dans les médias français pour une raison simple : la veille, vendredi 9 décembre − comment ne pas le savoir ? − un couple dans la tourmente (Sarkozy-Merkel) sauvait l’Europe de l’apocalypse nucléaire (pardon : financière). La place manquait donc dans les colonnes des journaux ou sur les ondes pour évoquer un fait aussi mineur… À Belgrade, en revanche, cette décision de l’Union européenne a aiguisé un peu plus l’amertume voire la colère des Serbes.[access capability=”lire_inedits”] Pour les nationalistes, qui représentent un bon quart de la population, et les eurosceptiques de gauche, c’était là la confirmation de leurs pronostics. « Cela fait des années que le président Tadic et son gouvernement sautent comme des cabris dans les capitales occidentales en criant que la Serbie veut rejoindre l’Europe. Mais la vraie question est : l’Europe veut-elle que nous la rejoignions ? », grince Branko L., militant du Parti radical serbe dont le chef historique, Vojislav Seselj, fait tourner en bourriques les juges du TPI de La Haye, où il est enfermé depuis plusieurs années. Ce discours, les radicaux serbes et les socialistes du SPS (l’ancien parti de Milosevic) le tiennent depuis onze ans. Selon eux, l’Europe, dirigée de fait par l’Allemagne, trouvera toujours une excuse pour bloquer l’entrée de la Serbie. Depuis 2000, celle-ci a accompli tous les efforts possibles et imaginables pour « mériter » sa place au grand banquet européen. Au risque d’une guerre civile, Vojislav Kostunica, après avoir renversé Milosevic, a fait arrêter l’ancien chef de l’État yougoslave, puis lancé la chasse aux criminels de guerre serbes supposés et profondément réformé les structures économiques, financières, monétaires et bancaires du pays, toutes atteintes de gangrène mafieuse.

Alors ? Alors, il reste l’épineuse et insoluble question du Kosovo. Là encore, l’État serbe a accepté mille concessions. Quand Pristina a déclaré unilatéralement son indépendance, en 2008, Belgrade a fait contre mauvaise fortune bon cœur et toléré la situation de facto sinon diplomatiquement : comme l’Espagne, la Grèce, Chypre, la Roumanie et la Slovaquie, la Serbie ne reconnaît pas officiellement le Kosovo comme État indépendant. Réduits à vivre dans des enclaves, interdits de déplacements dans une région qui est le berceau de leur nation, contraints de se rendre dans leurs lieux sacrés encadrés de blindés de la KFOR[1. KFOR : Forces de l’OTAN au Kosovo, déployées depuis mars 1999 à la suite de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU. La France en est l’un des principaux contributeurs.], victimes de violences chroniques de la part des albanophones rêvant d’un Kosovo ethniquement pur, les quelques milliers de Serbes locaux ne peuvent compter, pour survivre, que sur le soutien de Belgrade, de la Russie et d’organisations humanitaires comme Solidarité-Kosovo en France, pour survivre. Or, récemment, le gouvernement kosovar (dirigé par l’ancien chef de l’UCK, Hashim Thaci, soupçonné de crimes de guerre et de trafic d’organes) a entrepris d’installer de véritables postes-frontières entre le Nord du Kosovo, région peuplée à 90 % de Serbes, et la Serbie. C’eût été la fin de l’aide dont les Serbes ont besoin : pour empêcher la mise en œuvre de cette initiative, les villageois vivant autour de Zubin Potok, Jagnjenica et Jarinje ont érigé des barricades, entravant l’action du gouvernement kosovar et de l’Eulex (la structure policière locale missionnée par l’Union européenne) et déclenchant des incidents au cours desquels des soldats de la KFOR ont été blessés. Un hasard, sûrement : la plupart d’entre eux étaient allemands… À la suite de ces événements, on a entendu des hurlements stridents dans les chancelleries occidentales, en particulier à Berlin. Et quelques jours plus tard, ces mini-émeutes ont opportunément servi de prétexte à la décision de l’Union européenne de reporter à la fin de l’hiver l’examen de la candidature de la Serbie. D’ici là, cette dernière est instamment priée de « poursuivre le dialogue avec Pristina », de « garantir la libre circulation de la KFOR et de l’Eulex » et de « normaliser la situation dans le Kosovo ».

Depuis, une fois l’humiliation digérée, la population serbe hésite entre cynisme et découragement. Au fond, quel est l’intérêt de rejoindre « une structure bureaucratique, impérialiste, militariste et anti-sociale » qui est, par ailleurs, sur le point d’exploser, s’interrogent certains, comme Nikolas Viskovic, professeur de droit à la retraite. Drôle d’idée, finalement, de vouloir à tout prix rejoindre ce grand corps malade qui bride les souverainetés nationales, renchérissent les autres. « Trop de forces sont mobilisées contre nous, note, un brin paranoïaque, Milica K., étudiante en sociologie : les Allemands, qui nous haïssent depuis toujours, les mafieux, qui ont peur pour leur business, les Américains, qui craignent une grande Europe. » De fait, tous les médias se sont fait l’écho de l’étrange lettre adressé aux 27 gouvernements de l’Union européenne quelques jours avant le 9 décembre. Signée par Cedomir Jovanovic, pro-européen, leader du Parti libéral-démocrate (LDP, centre-gauche), compagnon de route de l’ancien Premier ministre adulé par les Occidentaux et assassiné en 2004, Zoran Djindjic, elle invitait l’Europe à ne pas accorder à la Serbie le statut de candidat ! Avec un argument qui peut paraître surprenant : « Nous ne sommes pas dignes d’intégrer l’Union européenne ». Un véritable acte de sabotage qui pourtant n’a pas étonné grand monde : pour beaucoup de Serbes, Jovanovic, qui ne se déplace jamais autrement qu’en 4×4 blindé aux vitres fumées, sous escorte armée, et dont l’origine de la fortune reste mystérieuse, est un cheval de Troie germano-américain…

Que retenir, au fond, de cette triste affaire ? D’abord, la Serbie paie au prix fort l’erreur commise par l’Union européenne elle-même lorsqu’elle a intégré la Roumanie et la Bulgarie, dont les économies étaient alors éminemment plus fragiles et corrompues que celles de la Serbie aujourd’hui. Chat bruxellois échaudé craint l’eau froide balkanique… Ensuite, à humilier les gouvernements serbes qui font preuve de bonne volonté, l’Europe ne réussira qu’à pousser dans le camp anti-européen ou nationaliste les europhiles les plus fervents. Depuis début décembre, les intentions de vote aux législatives prévues en mai indiquent une forte poussée des radicaux et des anciens communistes : comment pourrait-il en être autrement ?
Dans ce contexte, la décision de l’ancien vice-Premier ministre Bozidar Djelic de quitter le gouvernement est à la fois inquiétante et déprimante. Pur produit de l’École de la République, ce fils d’immigrés yougoslaves a été un brillant élève au lycée Louis-Le-Grand avant de poursuivre ses études grâce aux bourses de l’État. Diplômé de HEC, de Sciences-Po, de l’EHESS et de Harvard, il a commencé une carrière prometteuse dans la banque et comme conseiller économique de plusieurs États. Mais en 2000, il a choisi d’abandonner salaires et confort occidentaux pour participer à la reconstruction de son pays, moyennant un salaire équivalent au SMIC français. En 2008, il a notamment été chargé de négocier justement l’entrée de son pays dans l’Union européenne. La claque du 9 décembre a eu raison de son énergie. À 46 ans, lui qui, ignorant les critiques voire les insultes de ses compatriotes, œuvrait depuis onze ans à rapprocher Belgrade des capitales européennes, a décidé de jeter l’éponge. En homme d’honneur et malgré les supplications du Premier ministre, prenant acte de son échec à convaincre ses interlocuteurs allemands, français ou britanniques, il a présenté sa démission. Quelque part dans le monde, une grande banque ou une grande société y gagnera. La Serbie, elle, a perdu un grand homme d’État. Et l’UE un Européen convaincu – ce qui n’est pas si fréquent par les temps qui courent.

La Serbie semble abonnée aux catastrophes historiques. De l’occupation ottomane aux bombardements de l’OTAN en passant par l’occupation nazie et la dictature titiste, elle a appris à leur survivre. Voilà pourquoi il se trouvera toujours un Serbe ou mille pour rejeter tout fatalisme et trouver en toutes circonstances, surtout les pires, matière à se réjouir. Voilà pourquoi, en ce moment, entre Nis et Novi Sad, on évoque moins le mauvais coup de l’Union européenne que la nomination à la tête du gouvernement slovène du maire de Ljubljana, Zoran Jankovic, qui a remporté les législatives : un homme d’affaires de gauche d’origine… serbe ! Quant à Borislav T., jeune chef d’entreprise, les récents événements l’amusent plus qu’ils ne l’inquiètent. « Vous verrez que dans quelques mois, on considérera ce 9 décembre comme la journée des dupes. En 2012, le Conseil des ministres européens aura fini par accepter la candidature de la Serbie alors que les Croates auront, lors du référendum, dit « non » à l’entrée de leur pays dans l’Union Européenne ! »
Ce serait effectivement un amusant retournement. Et peut-être une chance pour l’Europe.[/access]

 

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Janvier 2012 . N°43

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste au Figaro Magazine. Il est l’auteur de Mihailovic, héros trahi par les Alliés, Tempus, 2011, et du Roman de Belgrade, Le Rocher, 2010 (à paraître début 2012 en serbe).

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