Home Société Laissez-nous notre part d’ombre !

Laissez-nous notre part d’ombre !

image : Howard's Rock

Tu seras le flic de ton frère. Cette injonction paradoxale sera peut-être demain notre loi commune. Le soap-opera planétaire auquel nous avons assisté, avides et fascinés, passant du gros rire qui tache à l’effroi, de la compassion à la joie mauvaise, du boulevard à la tragédie, consacre en effet le triomphe du « voyeurisme du Bien »[1. J’ai beau me torturer la cervelle, je ne sais plus à quel ami j’emprunte cette formule. S’il lit ce texte, qu’il se dénonce pour être remercié de vive voix].

Comme toujours après une beuverie collective, les commentateurs ont décrété que « rien ne serait plus comme avant », chanson qui annonce généralement un retour aux affaires courantes. Cette fois, il est possible que quelque chose change pour de bon. Et plutôt pour le pire. On dirait que sous le poids du scandale, une digue a lâché, nous projetant dans un monde sans pitié et sans pudeur. Désormais, nous n’exigeons pas seulement que nos dirigeants aient les mains propres, nous voulons qu’ils aient des vies propres. Et nous entendons vérifier par nous-mêmes. Prière de laver son linge sale en public.

« Le héros de notre temps est une balance »

Certes, nous n’avons pas attendu le scandale DSK pour ériger la transparence en vertu démocratique suprême, tandis que le secret était frappé de suspicion, qu’il fût celui des Etats ou des individus. Alors que la frénésie de l’inquisition et le goût de l’exhibition ont opéré leur jonction, on ne saurait avoir que des raisons inavouables de ne pas tout avouer. L’homme vertueux n’a rien à cacher. Muni d’un téléphone portable et d’une connexion internet, il est invité à dénoncer les « dérapages » de ses semblables et les crimes de ses supérieurs, les mauvaises blagues de ses voisins et les penchants coupables de ses élus. Le héros de notre temps est une « balance ». Quand il espionne une vieille dame trop riche, c’est parce que l’injustice sociale lui est insupportable. Quand il rapporte des propos tenus en réunion par les dirigeants du football, c’est pour lutter contre le racisme. Et quand demain, ce vigilant qui est souvent une vigilante, dénoncera le patron qui drague sa secrétaire ou le député qui a louché sur le décolleté d’une journaliste, il cherchera à faire progresser l’égalité entre les sexes. Qui oserait critiquer les moyens employés pour parvenir à d’aussi louables fins ?[access capability=”lire_inedits”]

On ne regrettera pas l’époque où le manteau du secret recouvrait commodément vices privés et turpitudes publiques, où les forts s’attaquaient aux faibles en toute impunité, où les gouvernants mettre l’Etat au service de leurs intérêts. On pratiquait l’inceste dans l’intimité des familles et il ne serait pas venu à l’idée d’une femme battue ou violée de se rendre dans un commissariat où d’ailleurs on ne l’aurait pas écoutée. Qu’une femme de ménage illettrée puisse, en saisissant la Justice, demander des comptes au patron du FMI prouve que l’esprit démocratique a progressé. Il faut s’en réjouir – sous réserve que le puissant ne soit pas condamné d’avance.

La société de surveillance est là. Mais c’est la société qui espionne le pouvoir

Que les gouvernés puissent exercer un contrôle sur les gouvernants, il faut s’en réjouir. Sauf que de citoyen, ce contrôle est devenu policier – ce qui est sans doute moins contradictoire qu’il n’y paraît. Drapée dans les habits de la vérité, parée des atours de l’égalité, la « société de surveillance » annoncée par Michel Foucault est en train d’advenir. À ceci près que l’Histoire, toujours farceuse, a inversé les rôles. Là où Foucault anticipait l’intrusion du pouvoir dans les âmes et les corps des individus, c’est la société qui, non seulement surveille le pouvoir, mais se surveille elle-même.

L’honnête citoyen veut être mis au parfum. Il en a assez d’être tenu à l’écart des conciliabules des puissants. Et voilà qu’il découvre que l’homme qu’on prétendait lui faire élire comme président n’était pas celui qu’il croyait. Alors l’honnête citoyen trépigne de rage. « Vous saviez ? Vous saviez et vous n’avez rien dit ? » Cette clameur qui monte des tréfonds de la société déclenche une réaction en chaîne. L’opinion réclame des comptes. Exige des têtes. L’honnête citoyen se mue en procureur impitoyable. Politiques, journalistes, intellectuels, tous les membres de ce groupe disparate que le langage populaire appelle « ils » sont traînés sur le banc des accusés. Ceux qui ont, au nom de l’amitié, pris la défense du prince déchu, sont dénoncés comme ennemis du peuple. Après la bourde de Jean-François Kahn, Marianne reçoit des centaines de lettres de lecteurs qui se disent trahis. Ils le croyaient avec eux, dans le camp des « petits », contre les « gros ». Cette fois, ils ont compris. On ne les aura plus avec des belles phrases. Ils veulent des preuves.

Dans les rangs de l’élite, c’est le début de la débandade. Les uns se terrent, les autres se joignent à la meute. Les socialistes essaient de faire disparaître le visage de leur ancien champion des photos de famille, la presse de faire oublier qu’elle a mis plusieurs jours pour s’intéresser à la victime présumée. Plus question d’évoquer avec des mines gourmandes les petits secrets du Tout-Paris avant de conclure, l’air de rien « mais tout le monde le sait ! » Mieux vaut au contraire prouver sa bonne foi en se rendant spontanément – non pas à la police mais au peuple himself. Et tant qu’à faire, en profiter pour balancer quelques vacheries sur ses ennemis, et peut-être, qui sait, sur ses amis. Les candidats présumés répètent avec sérieux que ces bagarres de cours d’écoles ne les intéressent pas et qu’eux travaillent à améliorer le sort des Français – sans parvenir à se convaincre eux-mêmes. Dans les états-majors, on réfléchit aux grenades malodorantes qu’on pourra, le moment venu, faire exploser – l’alcoolisme de l’un, les petites combines de l’autre, les amitiés douteuses du troisième. Chacun inspecte son passé, se demandant avec terreur quel fantôme en surgira. À ce compte-là, ne pourront bientôt briguer la magistrature suprême que ceux qui, ayant prévu le coup depuis l’âge de quinze ans, auront dressé un mur étanche entre leur vraie vie et la légende qu’ils auront concoctée avec ténacité. Ce qui serait un effet paradoxal de l’exigence de vérité. Ou alors nous choisirons pour nous diriger des gens qui n’ont rien à cacher. Donc rien à montrer.

Le grand déballage a commencé, il ne doit pas s’arrêter. Alors que DSK est installé dans sa prison privée et dorée, qu’on a interrogé les cousins des concierges, filmé la moquette et les poignées de porte de l’immeuble de Broadway, puis de la maison de Tribeca, écouté en boucle les experts en justice américaine et en familles-brisées-soudées par l’épreuve, il faut du sang frais. La machine à accuser marche à plein régime. Georges Tron, fétichiste des pieds présumé, succède à DSK avant de céder la vedette à Luc Ferry qui sait, la preuve c’est qu’on le lui a dit, qu’un ex-ministre qu’il ne nommera pas a participé à des « partouzes avec des petits garçons »[2. Comme l’a remarqué l’excellent François Miclo, cette expression est absurde : la pédophilie est un crime perpétré sur des enfants, la partouze une sexualité de groupe entre adultes consentants] au Maroc. On a peu relevé, dans cette affaire, une intéressante innovation : le coupable est anonyme alors que le délateur parade sur un plateau. Patrick Balkany a eu plus de chance : la dépêche reprenant les accusations de harcèlement formulées par une de ses collaboratrices quittera promptement la « une » des moteurs de recherche. À qui le tour ?

Les dominées triomphent sous le regard contrit des dominants

Dans ce renversement, la faiblesse réelle ou supposée des victimes est une arme de destruction massive. Face à la jeune femme immigrée, le « vieux mâle blanc » ne peut pas lutter. L’accusation vaut inculpation. Et l’inculpation vaut condamnation. À ce judo idéologique où la force de l’adversaire est retournée contre lui, les féministes sont les championnes incontestées. Flairant immédiatement l’aubaine que représente la chute du « vieux mâle blanc », les dominées trimballent leur hargne satisfaite sur tous les plateaux, encouragées par les regards contrits de dominants présumés. « La parole se libère », se réjouit le patron de Libération, tandis que les plaignantes, les plaintives et les plaigneuses dénoncent d’un même mouvement les violeurs et les dragueurs, ceux qui mettent la main aux fesses et ceux qui refusent de passer l’aspirateur. On notera que la parole, essentiellement féminine, est libérée au moment où la sexualité, exclusivement masculine, est placée sous contrôle judiciaire. Si on me demandait mon avis, on remettrait la parole en prison et le désir des hommes en liberté. Mais j’ai l’impression qu’on ne me le demandera pas.

En réalité, ces cohortes d’humiliées déchaînées ne mobilisent que de maigres bataillons. Pourtant, la presse se lance avec un zèle ridicule dans la croisade « anti-machos ». C’est que la corporation est dans le collimateur des procureurs anonymes qui reçoivent le soutien des journalistes anglo-saxons, invités, eux aussi, à dire tout le mal qu’ils pensent de leurs collègues français. Chefs d’inculpation : connivence, complaisance, silence, maquillés en « respect de la vie privée ». Nous –les journalistes – savions et nous n’avons rien dit. Reste à savoir ce que nous savions et ce que nous aurions dû dire.

On peut d’autant moins éluder l’accusation que l’affaire DSK est un cas-limite. À supposer que l’on ait encore une chance de soustraire quelques bribes d’intimité à une curiosité d’autant plus féroce qu’elle s’exerce « au nom du peuple français », il faudra bien s’accorder sur les bornes fixées à la liberté privée des gouvernants – ne serait-ce que pour éviter que la classe politique s’entretue dans une assassine guerre des rumeurs. Personne ne sait si l’ex-sauveur de la gauche a eu de coupables idées dans la suite 2806 du Sofitel de New York. Mais si certaines consœurs refusaient de le rencontrer en tête-à-tête, il y avait sans doute une raison qui n’était pas seulement leur goût pour le travail en équipe. Inutile d’épiloguer, on sait que les journalistes savaient. Il « aime les femmes », disaient pudiquement ses proches. Chacun a le droit d’avoir sa petite idée sur le sens du mot « aimer », mais en l’occurrence, il avait plutôt une légère tendance à « sauter tout ce qui bouge », ce qui n’est pas un délit, mais aussi à se montrer fort insistant, ce qui peut le devenir. Certes, il y a une différence radicale entre « harcèlement » et « viol » et qu’un homme soit capable de l’un ne permet nullement de conclure qu’il est coupable de commettre l’autre.

Fallait-il feindre d’ignorer cet aspect scabreux de la personnalité d’un éminent responsable politique ou le traiter comme une information digne d’intéresser le public ? Pour le coup, je n’en sais rien. Je m’empresse de préciser que je n’ai aucun témoignage personnel à apporter au dossier[3. Je finis par me demander si je devrais être vexée. Mais je crois bien n’avoir jamais rencontré DSK]. Mais quand une consœur raconte qu’elle a failli quitter le métier parce qu’il arrivait que des responsables politiques lui fassent la cour, allant jusqu’à frapper à la porte de sa chambre d’hôtel, je me demande si je dois rire ou fuir. Quel traumatisme ! M’étant déjà mise à dos les pieuses féministes de notre pays, autant l’avouer ; je ne déteste pas qu’on me fasse la cour et si un homme que je ne désire pas cogne à la porte de ma chambre, je n’ouvre pas. Devrais-je me sentir humiliée ? La séduction fait partie de l’attirail des relations humaines. Du reste, un certain nombre de journalistes ont été séduites au point d’épouser – on imagine qu’elles étaient consentantes. Cela n’a rien à voir avec le syndrome de la jolie stagiaire à qui on fait comprendre qu’en se montrant trop bégueule, elle pourrait compromettre sa carrière, menace insupportable même si elle n’est pas suivie d’effet, ayant simplement permis au mâle repoussé d’exprimer son dépit. Or, il semble que dans le milieu si progressiste des médias, ce genre d’épisode ne relève pas seulement de la légende.

Seulement, ceux qui prétendent aujourd’hui interdire l’interdit sur la vie privée ont tout autre chose en tête. Dès lors, nous disent-ils, que les politiques exposent leurs femmes, enfants, chiens, chevaux et accouchements, on a le droit d’aller fouiller l’envers du décor. Cet argument aboutit à nier l’idée même de vie privée : quand vous vous confiez à vos amis ou à vos collègues, vous choisissez ce que vous voulez livrer et, avouez-le, il vous arrive de mentir pour montrer votre meilleur profil. Eh bien les ministres et autres people de la politique jouent au bonheur parfait dans Paris Match. Je ne vois pas au nom de quelle loi humaine on devrait à ses contemporains la vérité sur son intimité. Qu’il existe une grande différence entre ce qu’on est et ce qu’on montre n’a rien de scandaleux, c’est ce qui rend possible la vie en société.

L’autre argument en faveur de la levée du « secret de l’intimité », c’est que la vie privée affecte nécessairement la conduite des affaires publiques, et pas seulement parce qu’elle accapare du temps et de l’énergie dus à la collectivité. Imaginons, par exemple, un Président de la République qui aurait, outre une épouse dévouée, une ou plusieurs maitresses. L’une d’elle pourrait avoir un enfant dont la protection mobiliserait les moyens de l’Etat. L’autre, un frère ou un cousin qui bénéficierait de quelques avantages – là, c’est de la pure fiction. Et ainsi de suite. Tout cela est indéniable. Ces petits arrangements avec la vertu, quand ils restent dans des limites « raisonnables », me paraissent infiniment moins graves que l’instauration d’une inquisition érigée en devoir sacré. Le gouvernement d’un homme moralement irréprochable appelé Robespierre n’a pas laissé que d’heureux souvenirs.

Ne nous faisons aucune illusion, si on accompagne béatement le mouvement, la surveillance généralisée ne s’arrêtera pas aux politiques. Célèbre ou pas, chacun d’entre nous sera demain exposé au regard de tous. Au demeurant, ça a déjà commencé.

En plébiscitant l’idée niaise de proximité, nous avons voulu des gouvernants à notre image, c’est-à-dire aussi médiocres que nous. Seraient-ils les meilleurs d’entre nous qu’ils resteraient des êtres humains, travaillés par des affects, des pulsions, des contradictions. Cette part de négatif est parfois dangereuse. C’est elle qui donne du sens à l’existence, mais encore permet cette aventure collective qu’on appelle l’Histoire.[/access]

Juin 2011 . N°36

Article extrait du Magazine Causeur


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Le clito n’est pas le seul sujet sensible
Next article Bruno Gollnisch, professeur de droit extrême ?
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération