Le palmarès de la semaine. Chronique


Quel est le plus grand délire progressiste de cette semaine ? Avec une hâte coupable, certains s’empresseront de citer le cas du célèbre roman d’Agatha Christie, Dix Petits Nègres, dont la traduction française vient d’être rebaptisée. Le nouveau titre, Ils étaient dix, permet d’éviter toute connotation raciste. Non que ce bestseller – un des plus grands de tous les temps avec plus de 100 millions d’exemplaires vendus – traite explicitement de questions de race. Il s’agit plutôt d’une chanson enfantine servant à compter à rebours et qui, dans le récit, rythme l’élimination progressive des dix victimes. Publié d’abord au Royaume-Uni en 1939, Ten Little Niggers n’a jamais porté ce titre aux États-Unis où l’usage du « N-word » était déjà proscrit et où le dernier vers de la comptine, And Then There Were None, y a été substitué. L’édition britannique a suivi l’exemple américain en 1985. Aujourd’hui, une telle réécriture ne choque plus, étant donné le caractère offensant du mot. En France, on ne fait que se conformer à l’approche anglo-saxonne, déjà ancienne. Ce cas est donc très loin de mériter le Palme d’or du progressisme. Il révèle surtout combien la France est en retard. Ne nous inquiétons pas : son heure sonnera. Mais pour le moment, cherchons ailleurs.

Agatha Christie

Plusieurs vidéos sont devenues virales à la suite des nouvelles manifestations Black Lives Matter provoquées par l’incident du 23 août au cours duquel un homme noir, Jacob Blake, a été grièvement blessé par des policiers dans l’état de Wisconsin. Ces vidéos, tournées à Washington, montrent des manifestants qui harcèlent des clients blancs attablés dans des restaurants afin de les forcer à lever le poing en guise de solidarité. Le refus obstiné des victimes à s’exécuter ne fait que redoubler l’hostilité des hordes vociférantes qui scandent « le silence des Blancs, c’est de la violence ! » (« White silence is violence ») et dont certains membres vont jusqu’à hurler face au visage des convives. Une femme particulièrement prise pour cible par les agresseurs a révélé par la suite qu’elle s’était manifestée auparavant avec le mouvement Black Lives Matter mais qu’elle rechignait à céder à une telle forme de coercition. Il s’agit d’un très bel exemple de cette combinaison spéciale de brutalité et de pharisaïsme qui caractérise les bien-pensants, mais qu’importe l’inconfort passager de quelques Blancs ? Cherchons plutôt une nation entière à bafouer.

À Londres, depuis 125 ans, la période estivale est marquée par huit semaines de concerts quotidiens de musique classique qu’on appelle les « Promenade Concerts » ou tout simplement les « Proms ». Organisée par la très étatique BBC et tenue dans la grande salle de concert, The Royal Albert Hall, la série culmine le deuxième samedi de septembre avec un grand spectacle final, intitulé « The Last Night » (« la dernière nuit »), couronné par un pot-pourri de chansons de marins et d’hymnes patriotiques. La foule en délire, brandissant le drapeau national par milliers, accompagne les chanteurs professionnels qui s’époumonent à faire entendre des classiques comme « Rule Britannia » et « Land of Hope and Glory » (« Terre d’espoir et de gloire »). Or, cette année, la BBC, un véritable nid de progressistes, a annoncé que, dans le contexte de Black Lives Matter, elle réfléchissait à une « modernisation » du programme, encouragée par le chef d’orchestre, la Finlandaise, Dalia Stasevska, très engagée pour la cause #BLM (mais qui depuis a nié toute implication dans l’affaire). Cette « modernisation » allait consister surtout à déprogrammer ces chansons patriotiques dont les paroles exprimeraient un nationalisme excessif et donc non-« inclusif », selon le jargon en vogue. Un professeur de l’Université de Birmingham, Kehinde Andrews, spécialiste des « études noires » (« Black Studies »), a jeté de l’huile sur le feu en déclarant que ces œuvres représentaient une forme de propagande raciste et colonialiste. Devant le tollé public provoqué par cette nouvelle, la BBC a finalement annoncé que les chansons seront maintenues mais sans les paroles, prétextant le fait que cette année il n’y aura pas de public présent dans la salle et que les forces orchestrales seront réduites. Cette offensive contre l’orgueil national mérite largement la médaille d’or de la folie progressiste, d’autant qu’elle est empreinte d’une ignorance historique et philologique tout au déshonneur des bien-pensants. Dans « Rule Britannia », qui date du XVIIIe siècle, les paroles nous apprennent que, tant que la marine sera forte, les Britanniques pourront repousser tous les tyrans étrangers et ne seront donc jamais des esclaves. Il s’agit d’un vocabulaire hérité de l’antiquité classique qui n’a rien à voir avec la traite atlantique. Dans « Land of hope and glory » on entend le mot Empire : il ne désigne pas littéralement l’empire colonial mais la puissance de la patrie. Cependant, ce triste épisode a une fin heureuse, grâce à deux personnalités. D’abord, le premier ministre, BoJo, contre l’avis de ses conseillers, a dénoncé publiquement ce rejet honteux de l’histoire britannique. Ensuite, il y a l’initiative de l’acteur, Laurence Fox, que les Français peuvent voir dans la série Inspecteur Lewis diffusée sur France 3, et qui est devenu un véritable héros populaire après une intervention à la BBC, l’année dernière, où il a nié énergiquement que le Royaume-Uni soit un pays foncièrement raciste. Fox a demandé à ses nombreux suiveurs sur Twitter d’acheter « Land of hope and glory » dans une version précise, interprétée par Vera Lynn, la chanteuse de la « We’ll meet again » (« Nous nous reverrons »), citée par la Reine Élisabeth à la fin de son célèbre discours télévisé du 5 avril au plus fort de la crise sanitaire. Le résultat en est que, aujourd’hui, « Land of hope and glory » est numéro un sur i-Tunes, devant toutes les niaiseries branchées de la musique populaire contemporaine. Les progressistes en tireront-ils une leçon ? Probablement pas, tant il est vrai que, selon Frédéric Bastiat : « Trop de gens se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter. »

Le Royal Albert Hall

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