Le procès du lynchage de Kevin et Sofiane, ces deux jeunes assassinés sauvagement le 28 septembre 2012, aura donc lieu à huis clos, a annoncé le président de la cour d’assises de l’Isère, déclenchant « la colère des familles et des proches des victimes », nous explique Le Parisien.

Ce sont les avocats qui ont demandé le huis clos, au motif que deux des accusés étaient mineurs au moment des faits. La loi donnait toutefois la possibilité à la cour de rendre les débats publics mais le président a estimé que c’était prendre le risque de « troubles graves à la sérénité des débats ». Grâce à cette décision, en revanche, les familles et les proches sont tout à fait sereins car les victimes ne sont jamais celles qu’on croit.

Il faut croire qu’être battu à mort par douze jeunes, lardé de trente coups de couteaux ou se faire rouler dessus par un scooter n’est rien par rapport au fait d’habiter une cité défavorisée et de faire partie des exclus du système.

« Avec ce huis clos, on protège les meurtriers et on cherche à les victimiser »a déclaré Rachid Oulaouk, un ami de Kevin, « Nos enfants ont été assassinés en public, on voulait un débat public » a estimé le père de Sofiane. Plutôt que de prononcer de grands discours sur les habitants des banlieues, on ferait bien de les écouter car le bon sens de certains d’entre eux, confronté aux justifications ridicules du président, est sans doute la meilleure publicité qu’on puisse faire à ces quartiers.

Cette faculté à faire passer les agresseurs pour des victimes n’est évidemment pas nouvelle. Mais ce qui est peut-être nouveau dans cette affaire, c’est qu’au contraire de l’affaire de Zyed et Bouna par exemple, ce ne sont pas deux camps qui s’opposent ici. Même s’ils ne faisaient pas partie de la même cité et étaient issus de classes sociales moins défavorisées (c’est peut-être ça leur crime : ne pas être suffisamment pauvres pour être considérés comme des victimes à part entière), les deux jeunes venaient eux aussi des quartiers populaires. Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt n’étaient pas des français de souche – la mère du premier avait émigré du Cameroun en 1978. Il y avait là une belle occasion de montrer à tous ces petits, à ces enfants d’immigrés, que la France les protège.

Mais entre les paroles et les actes, se creuse un fossé de plus en plus grand. C’est à se demander si ceux qui regrettent chaque jour qu’on stigmatise les banlieues, croient vraiment que la majorité des habitants de ces quartiers ne posent pas de problèmes. Pourquoi défend-on avec tant d’empressement cette minorité qui opprime la majorité ? Serait-on à ce point déconnecté de la réalité qu’on n’aurait pas compris que les premières victimes de la violence, de l’insécurité ou des extrémismes sont précisément les habitants des quartiers populaires ? Il y a un côté « débrouillez-vous, c’est vous qui vivez avec eux »…

La stigmatisation serait-elle devenue plus grave que la violence et le risque d’échauffourées plus préoccupant que le lynchage de deux adolescents ?

Cette stigmatisation n’a pourtant pas que des inconvénients, et elle a permis à certains quartiers défavorisés de bénéficier d’aides et de moyens-certes insuffisants- que d’autres départements français délaissés par les médias ne renieraient pas.

Ce n’est pas tout. En estimant qu’un procès public pouvait donner lieu à « des antagonismes, des actes de rancoeur, de violence et de vengeance réciproque » et en rappelant que le quartier de la Villeneuve avait été le « théâtre d ‘émeutes urbaines en 2010 », le président nous annonce avec légèreté et indifférence que la République n’est plus capable de garantir le bon déroulement de procès publics sur certains territoires français.

« Cela s’appelle la démission de l’Etat et la démission de la République. C’est un triste jour pour la justice » a d’ailleurs estimé l’avocat des familles des victimes.

Autrefois, les criminels étaient montrés en public mais se cachaient le visage. Mais la honte a changé de camp. C’est maintenant la République qui a honte d’avoir enfanté des monstres et qui se sent responsable de leurs actes à leur place. Les criminels n’ont même plus besoin de se cacher le visage pour échapper à la vindicte populaire, l’Etat le fait pour eux. On est passé en quarante ans de l’exécution publique au procès en privé. On ne coupe plus la tête des criminels, on leur couvre. On ne les hue plus, on hue ceux qui les stigmatisent.

Alors à quand des verdicts tenus secrets pour éviter des échauffourées dans les quartiers ? Il y a dans le débat public de plus en plus de mots interdits, d’affaires non évoquées (on pense à l’agression du directeur de l’IUT de Saint-Denis mais aussi au nombre de médias qui ont choisi de ne pas parler de cette décision du huis clos) de réactions tues pour éviter de stigmatiser, de déranger, et surtout de « faire le jeu du Front national ». C’est pourtant sans doute en se taisant, en renonçant à faire appliquer les mêmes lois pour tous et en laissant la République démissionner au moindre risque de trouble à l’ordre public que celui-ci risque de monter en flèche.

*Photo: wikicommons.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite