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Et si Jean Richard était le meilleur Maigret?

88 feuilletons diffusés à la télévision de 1967 à 1990

Et si Jean Richard était le meilleur Maigret?
Jean Richard - Les enquêtes du commissaire Maigret - "Maigret et l'homme du banc" © GINIES/SIPA

De 1967 à 1990, l’acteur a porté l’imper et la pipe du personnage créé par Simenon à la télévision française


Il y a des plaisirs régressifs qui viennent de très loin. Une odeur de potage aux poireaux et des relents de Brouilly ensauvagent la cuisine de ma grand-mère. J’ai un goût de Tang orange sur la langue et j’ai trop abusé de « Chamonix » durant l’après-midi. Le socialisme triomphant n’aura pas entamé mon appétit. Dans notre famille de négociants, tous les plats sont copieusement arrosés au vin, des œufs au coq, en passant par l’entrecôte. « Marchand de vin » est chez nous plus qu’une profession, c’est un sacerdoce alimentaire.

Ce soir, nous dînerons d’œufs en meurette et d’une salade de pissenlits aux lardons. Ma chambre jouxte les chais où sont entreposés d’immenses foudres, ces barriques géantes me terrifient, à la nuit tombée. Leur ombre dessine des monstres bachiques et orgiaques. Et puis ce parfum de tanin, puissant et enivrant, qui résiste à trente années de rénovation. Une cave reste une cave même transformée en garage auto. L’essence ne pourra jamais annihiler l’imprégnation vinique, notre empreinte culturelle.

Après avoir feuilleté « Tennis de France », je glisse sur le parquet avec mes nouvelles Adidas Nastase par ennui, cherchant tout de même à briser un peu de faïence de Gien pour marquer ma présence. L’école me désole au grand dam de mes parents. Les enfances uniques sont désespérantes et aventureuses surtout vues de l’intérieur.

Quand le temps s’écoulait à la vitesse d’une micheline

Dans ces années-là, le temps s’écoulait à la vitesse d’une micheline entrant en gare de Tracy-sur-Loire. Simenon avait séjourné quelques mois sur les bords de la Loire dans ce village au cépage sauvignon à cheval entre le Cher et la Nièvre. Il officiait en tant que secrétaire particulier du marquis avant de faire fortune avec un commissaire, amateur de bière. Les présidences duraient alors sept ans ; les cohabitations houleuses mettaient un peu d’ambiance dans les austères hémicycles ; Simca avait disparu mais Talbot se lançait dans un dernier baroud d’honneur ; nous étions heureux sans le savoir ; la mondialisation nous mordillait les chevilles, bientôt elle nous boufferait la jambe. J’entends le générique des Enquêtes qui démarre et j’accours devant le poste qui n’est ni plat, ni haute-définition.

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Il chauffe comme un vieux gazogène de la guerre. Et sa profondeur démesurée a nécessité de coûteux travaux d’aménagement. Je ne peux me soustraire à cette attraction aussi hypnotique que Kaa dans le Livre de la jungle. Le rythme est pourtant lent, atrocement lent, j’y trouve déjà les germes de ma nostalgie, le seul capital qui nous reste après avoir tout perdu. Je suis trop jeune pour avoir connu les épisodes diffusés par l’ORTF. Jean Richard est dans mon souvenir associé à Antenne 2.

Les 88 feuilletons, de « Cécile est morte » tourné à Gennevilliers à « Maigret à New-York » aux Amériques, seront multi-diffusés. Je ne les verrai jamais dans leur ordre chronologique si bien que le noir et blanc puis la couleur forment dans mon esprit une sorte de tapisserie confuse. Le continuum mal accordé de mes jeunes années. Je sais seulement que le temps mort et les silences, la hantise de la télévision d’aujourd’hui, se propageaient pour mieux sédimenter ma façon de penser. Jean Richard dans la peau de Maigret avait des vertus méditatives, somnolentes diront les mauvaises langues, il nous apprenait à aimer une certaine rugosité d’atmosphère, donc de l’existence même. Il était cet existentialiste chaotique accoudé au zinc qui s’ignore. Il fuyait la vulgarité moderne qui s’exprimait de plus en plus dans le bruit incessant et la lumière aveuglante. Il ne craignait pas d’afficher une absence totale de mouvement.

Jean Richard, simenonien total

D’un bloc, toujours à l’écoute de l’autre, repu et callé dans son imper, il correspondait à la définition originelle de Simenon. Une force qui absorbe tout sur son passage et tait ses propres tourments. Quand il rencontra l’écrivain en compagnie de Claude Barma, son réalisateur. Le belgo-suisse priapique, un brin taquin lui révéla un secret sur la psychologie de son personnage. Lorsque Maigret sort de chez lui pour se rendre à la PJ et quitte son domicile, il ne fait qu’un seul geste à Madame Maigret : « une petite claque sur les fesses ».

Avec cette série de Maigret qualifiée à tort de franchouillarde et nanardesque, notre corps s’habituait aux délices de la pause. Et notre œil captait une France, surtout celle des années 1970 et du début des années 1980, à jamais disparue. Comme si une craie anthracite avait déposé sa suie sur les murs de la ville. La série restituait admirablement ce Paris gris-souris et brumeux, soumis aux affres de la vie quotidienne. Jean Richard ne sublimait pas la vie. Et puis quelle joie de revoir les débuts télévisés de tant de jeunes comédiens (Michel Blanc, Jean-Pierre Bacri, Karin Viard ou Nicole Garcia). Bien sûr, il y eut d’autres Maigret plus prestigieux, Gabin, Cremer et depuis mercredi Depardieu dans les salles, mais Jean Richard incarnait un commissaire à la sobriété toute simenonienne.


L’intégralité des 88 feuilletons est disponible en streaming sur https://madelen.ina.fr/serie/les-enquetes-du-commissaire-maigret


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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