En 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’écrivain Albert Memmi publiait Portrait du colonisé – Portrait du colonisateur. Préfacé par Jean-Paul Sartre, il  deviendra le livre de chevet des mouvements indépendantistes. Le portrait du colonisateur qui y est dressé concorde encore aujourd’hui, par beaucoup d’aspects, avec celui du métropolitain nouveau venu en Guyane. Extraits choisis.

Dépaysement et argent

« De nos jours, en tous cas, le départ vers la colonie n’est pas le choix d’une lutte incertaine, recherchée précisément pour ses dangers, ce n’est pas la tentation de l’aventure mais celle de la facilité. Il suffit d’ailleurs d’interroger l’Européen des colonies : quelles raisons l’ont poussé à s’expatrier […] ? Il arrive qu’il parle aussi d’aventure, de pittoresque et de dépaysement. Mais pourquoi ne les a-t-il pas cherchés en Arabie, ou simplement en Europe centrale, où l’on ne parle pas sa propre langue […] ? […] Le dépaysement colonial, si dépaysement il y a, doit d’abord être d’un bon rapport. »

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Voici qui est d’une remarquable actualité. Un fonctionnaire de l’Education nationale gagne 40 % de plus en Guyane, et entre 84 % et 108 % de plus à Tahiti que dans l’Hexagone – alors que le SMIC y reste le même. Bien que la vie soit plus chère dans ces territoires, le fonctionnaire peut ainsi économiser pour acheter sa maison dans l’Ardèche, ce qu’il ne peut faire en allant s’aventurer en Serbie, par exemple. Au Sultanat d’Oman ou au Qatar, il pourrait gagner autant, mais il lui faudrait s’adapter aux mœurs du pays et se mettre (au moins un peu) à l’arabe. Pourquoi s’enquiquiner à apprendre une langue étrangère quand on peut continuer à parler français ?

Langue dominante

« Le petit colonisateur est membre du groupe des colonisateurs, dont les valeurs règnent et dont il participe. Le pays est rythmé par ses fêtes traditionnelles, même religieuses, et non sur celles de l’habitant ; le congé hebdomadaire est celui de son pays d’origine, c’est le drapeau de sa nation qui flotte sur les monuments, c’est sa langue maternelle qui permet les communications sociales. »

C’est aussi très actuel. Si le français est la langue officielle, ce n’est pas la langue maternelle de la plupart des Guyanais. On dénombre près d’une trentaine de langues en Guyane, notamment créoles, amérindiennes ou caribéennes. À Saint-Laurent du Maroni, deuxième ville, la langue véhiculaire principale reste le sranan-tongo, la langue des Noirs-Marrons. Qu’il le veuille ou non, le métropolitain de Guyane qui s’exprime principalement en français participe à une entreprise de colonisation : il impose sa propre langue. Les discours humanistes n’y changeront rien. Ce sont bien les autochtones qui doivent s’adapter à sa langue, et non l’inverse.

« La colonie n’est pas un prolongement de la métropole »

« Le colonisateur de bonne volonté a eu le temps de se rendre compte que la colonie n’est pas un prolongement de la métropole, qu’il n’y est pas chez lui. […] Il a compris qu’il n’a pas fait que changer de département : il a devant lui une civilisation autre, des mœurs différentes des siennes, des hommes dont les réactions le surprennent souvent, avec lesquels il ne se sent pas d’affinités profondes. »

Dans un collège de Guyane, une jeune collègue au cœur à gauche m’a confié il y a peu, avec douceur et maternalisme, avoir « l’impression d’être en face de petits sauvages » en cours, évoquant les élèves, pour la plupart d’origine noir-marron. Il m’est aussi arrivé d’entendre de la part de Blancs des imitations d’accent africain qui susciteraient les ires de Rokhaya Diallo ou de l’ancienne garde des Sceaux guyanaise. Même sans aller jusque-là, des incompréhensions demeurent. Dans la mosaïque multiculturelle amazonienne, les fragments se heurtent parfois sans prendre de gants.

La Guyane, avant-dernière académie de France

« Le colonialiste ne fait pas coïncider son avenir avec celui de la colonie, il n’est ici que de passage, il n’investit que ce qui rapporte à échéance. La véritable raison, la raison première de la plupart de ses carences est celle-ci : le colonialiste n’a jamais décidé de transformer la colonie à l’image de la métropole, et le colonisé à son image. »

L’Education nationale en Guyane aurait-elle lu, relu et assimilé cette dernière phrase ? Si l’enseignant nouveau venu de l’Hexagone n’est pas tenu d’adapter le programme aux particularités de l’histoire du territoire (ce qui serait une chouette idée), il lui est conseillé de « revoir ses objectifs » et de ne pas espérer terminer le programme de l’année (car « ici on n’est pas en Métropole, les élèves ne sont pas les mêmes »). Sous couvert de bonne volonté, le nouvel enseignant sera indirectement invité à creuser le fossé entre l’académie de Guyane et celles de Métropole. L’académie de Guyane est avant-dernière, juste avant celle de… Mayotte. Ne voudrait-on pas qu’elle décolle, la Guyane ?

Rester Français ?

Le contexte historique dans lequel a été écrit l’essai d’Albert Memmi diffère du contexte actuel des DOM : les citoyens de ces territoires ont par définition la nationalité française, ils ont les mêmes droits que leurs concitoyens de l’Hexagone, la police ne se permet plus des passages à tabac d’indigènes. Le colonisateur qui s’assume, tel qu’il est décrit dans cet ouvrage ne semble donc plus exister en Guyane, ou du moins je n’en ai jamais rencontré. Néanmoins, la contradiction dans laquelle se trouve celui qu’Albert Memmi nomme « le colonisateur de bonne volonté » est toujours d’actualité : ce dernier, s’il veut être enfin cohérent avec lui-même, devrait s’assumer comme acteur dominant du système néo-colonial, ou bien quitter le DOM et ses avantages pécuniaires.

En 2004, dans un entretien pour le magazine Jeune Afrique, Albert Memmi faisait un bilan amer des indépendances africaines. En cause, l’émergence de bourgeoisies locales, le népotisme, la restriction des libertés, le placement des ressources nationales à l’étranger. Le Suriname, pays voisin de la Guyane française, ancienne Guyane néerlandaise, indépendant depuis 1975, est aujourd’hui dirigé par son ancien dictateur, revenu au pouvoir sous des habits plus démocratiques. Onze ans après l’indépendance, le Surinam a connu six ans de guerre civile, notamment parce que les Noirs-Marrons se sentaient discriminés. Toute indépendance comporte de grands risques. La Guyane a actuellement un statut de département-région. Est-ce une situation pérenne ? Ce qui est certain, c’est que la Guyane, comme les autres DOM TOM, coûte plus à l’État français qu’elle ne lui rapporte. Mais ne souhaitant pas m’installer définitivement en Guyane, mon avenir n’est pas lié à celui de cette terre. Je suis un néo colon, et mon avis importe peu. C’est aux Guyanais de juger. Il y a neuf ans, le 10 janvier 2010, un référendum sur l’autonomie de la Guyane a été refusé par 70 % d’entre-eux.

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