Depuis quelques années, c’est devenu un exercice prisé des anciens diplomates que de critiquer la politique extérieure de la France. En 2011 déjà, un groupe baptisé Marly, du nom du luxueux café où il se réunissait régulièrement, un groupe de « diplomates de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite, et d’obédiences politiques variées » avait signé une tribune dans le Monde critiquant l’évolution de la politique étrangère impulsée par Nicolas Sarkozy. Les signataires dénonçaient « un coup par coup sans vision » et la disparition de la voix de la France dans le monde. A l’époque, alors que Sarkozy ne faisait pas mystère de son mépris pour le milieu beaucoup trop guindé de la diplomatie, nombre de hauts fonctionnaires relayaient un « malaise au quai d’Orsay » dirigée alors par une Michèle Alliot-Marie affaiblie et empêtrée dans diverses affaires.

Cinq ans plus tard, dans Péchés capitaux, un petit livre discrètement paru aux Editions du Cerf*, le Club des Vingt renouvelle le genre.  Contrairement à leurs prédécesseurs, les « Vingt » ont abandonné l’anonymat. Depuis mai 2014, se réunissent ainsi tous les mois d’anciens ministres (Hervé de Charrette, Roland Dumas, Hubert Védrine), d’anciens diplomates, d’anciens chefs des renseignements, mais aussi des chercheurs (Henry Laurens, Michel Foucher) et des intellectuels (Régis Debray, Rony Brauman, Jean-François Colosimo) pour échanger sur la politique étrangère française.

Pas nommé mais pas épargné non plus

S’il n’est jamais cité, et si les auteurs prennent soin de critiquer l’évolution de la politique étrangère de la France depuis 2007, la charge est néanmoins lourde pour Laurent Fabius qui devrait quitter le Quai d’Orsay en ce mois de février  pour rejoindre le Conseil constitutionnel : « La France semble avoir perdu l’indépendance et l’intelligence des situations qui lui donnaient un rôle à part », écrivent les auteurs.

« Les sept impasses de la diplomatie française », dessinent bien en creux les options de la diplomatie Hollande-Fabius. Si les signataires critiquent « la peur croissante du changement et de l’avenir » qui caractérise la France et qui l’a poussé à se mettre à l’abri des Etats-Unis au point de « devenir le meilleur élève de la classe atlantique, concurremment avec la servile Grande-Bretagne » – un virage pris par Nicolas Sarkozy -, ils fustigent tout autant le retour des vieux réflexes de la guerre froide vis-à-vis de la Russie.

Selon eux, la France « n’a plus de politique russe et n’a même pas cherché à en définir une lorsque l’Union soviétique s’est effondrée ». Le Club des vingt dénonce ainsi les postures morales à l’égard du dirigeant russe ciblant ainsi clairement les choix du duo Hollande-Fabius, tant il est vrai que Nicolas Sarkozy avait su jouer l’apaisement avec Poutine pour des raisons certes purement commerciales.  « Poutine n’est ni un saint ni le diable que prétend une certaine intelligentisa française qui, prompte naguère à s’émouvoir du sourire d’un Brejnev, le condamne hautement de ne pas être un démocrate selon leur façon. Il est un révisionniste pour lequel la disparition de l’URSS reste une humiliation et une frustration permanentes, avivées par le comportement des Occidentaux jugé par lui provocateur ». Les auteurs appellent ainsi à la redéfinition d’un axe Paris-Berlin-Moscou afin de renouer un dialogue politique avec la Russie, indispensable, selon eux face au risque d’un duopole sino-américain.

Le ton est le même sur la politique française au Moyen-Orient : « La politique française au Moyen-Orient manque à la fois d’objectifs, de visibilité et de résultats. Elle est souvent plus dominée par l’émotion que déterminée par une évaluation des intérêts réels de la France. Elle n’a plus de lisibilité et déroute la plupart de nos interlocuteurs arabes. » Outre le retour à une politique équilibrée et indépendante entre la Palestine et Israël – « La France n’a pas à choisir entre l’un ou l’autre » – les auteurs affirment que les attentats du 13 novembre « confirment l’impérieuse nécessité » de repenser la stratégie de lutte contre Daech. Ainsi sans perdre de vue, l’éviction de Bachar Al-Assad, ils estiment nécessaire de privilégier avant tout la lutte contre le terrorisme islamiste.

Trop de place à la « diplomatie climatique »?

En 80 pages, les « Vingt » passent ainsi – parfois un peu rapidement – en revue tous les sujets de politique étrangère suggérant des pistes pour tenter de redonner à la diplomatie française un rôle éminent et une voix singulière.

« Pour répondre à cet enjeu, il faut une politique nouvelle qui satisfasse à un certain nombre de conditions » : être indépendante, assumer ses choix, anticiper et apprendre à gérer les nouveaux déséquilibres dans un monde toujours plus complexe, choisir les interlocuteurs qui comptent. Autant de facteurs qui demandent une intense réflexion stratégique afin de redéfinir les priorités de la diplomatie française.

On notera l’absence de la question de la Cop 21 dans le livre. Le grand œuvre de Laurent Fabius au quai d’Orsay – qui lui aura valu le titre de « ministre de l’année 2015 » (sic) – est totalement ignoré par les auteurs.

Faudrait-il en conclure que la « diplomatie climatique », devenu en 2015 le sujet numéro un au quai d’Orsay, aurait désormais pris trop de place ? Les rumeurs persistantes de nomination de Ségolène Royal au ministère des Affaires étrangères, si elles se confirment, montrent déjà que l’essentiel du cahier des charges de la ministre, venue directement de son ministère de l’environnement, sera de veiller à la mise en œuvre de cet accord, dont Hollande compte bien récolter les fruits. La politique étrangère de la France attendra.

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