Une question qu’apparemment peu de gens se posent et qui n’est pourtant pas sans intérêt : qui, de l’ex-premier ministre François Fillon, du secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet ou du troisième homme, Antoine Gosset-Grainville, bras droit des deux autres à des époques différentes, aujourd’hui membre du cabinet d’avocats parisien BDGS, a payé l’addition du « déjeuner » du 24 juin au Pavillon Ledoyen, une table chic du VIIIe arrondissement de Paris ? Est-ce Jouyet, probablement venu en voisin du palais de l’Elysée ? Fillon, installé rive gauche en tant que député et membre de la troïka dirigeante de l’UMP ? Gosset-Grainville, dont le lieu de travail est situé rive droite, sur « les Champs » ? On se le demande. Ou pas.

Gosset-Grainville a dit au Figaro que c’est Jouyet  qui avait pris l’initiative de cette rencontre au restaurant. Si c’est bien ce dernier, alors peut-être, comme puissance invitante, a-t-il payé pour tous ? A moins que chacun n’ait réglé sa part, c’est aussi possible. Dans ce cas, l’addition aura-t-elle été divisée en trois tiers ou partagée à raison des choix de chacun, le poisson coûtant généralement plus cher que le plat avec viande ? Mais peut-être fut-ce Fillon, ce midi-là, le régaleur de tous. Ou Gosset-Grainville, l’entremetteur et témoin du drame en devenir. Passionnant Cluedo.

Règlement séparé ou global, cela ne nous dit pas sur quelle bourse. Celle de l’Elysée ? Celle destinée aux frais des parlementaires, voire celle de l’UMP ? Celle, qui sait, du cabinet d’avocats BDGS ? Ou plus simplement, c’est-à-dire plus moralement, chacun des trois convives a-t-il pris sur son salaire (indemnités parlementaires pour Fillon) pour s’acquitter de son dû ? Bref, l’addition de ce déjeuner au goût de complot (comme il en existe tant dans la vie politique) a-t-elle été prélevée sur les comptes de la nation (ou du groupe d’avocats) ou sur les revenus des trois individus (indemnités parlementaires, s’agissant de Fillon) ?

On est en France, et non, comme on commence à le savoir, en Allemagne, en Suisse ou au Danemark. En France, pense-t-on, l’addition d’un tel déjeuner, tout de même pas banal, a rang d’intendance, autrement dit bien peu d’importance. Chercher à savoir qui a payé et en puisant dans quelle poche, a quelque chose d’inconvenant, de vulgaire. Chez nos amis protestants allemands, suisses ou danois, l’addition, c’est primordial (on ne compte plus, au pays de Merkel, ces ministres qui ont dû démissionner parce qu’ils s’étaient offert des petits plaisirs personnels – une boîte de chocolat pour la maison, si ça se trouve – avec de l’argent public).

Personne, donc, ici, ne s’est posé la question du règlement de l’addition, celle qui vide le porte-monnaie, quand les « Nordiques », un peu bégueules en ces matières, l’auraient très vite mise sur la table et réclamé toute la transparence. Car « déjeuner », ce n’est pas seulement « réseauter » ou ajouter de la convivialité à sa journée, ça veut dire, aussi, manger, se nourrir, satisfaire un besoin vital. Cet aspect physiologique est en fort décalage avec le décor et la cuisine raffinés du restaurant Ledoyen, où la note est en rapport avec le cadre, la qualité et le coût supposés de la carte.

Morale de l’histoire : si, ce 24 juin, chacun a payé avec « ses sous », pas de problème, mais si l’argent public a nourri « ces messieurs », qui plus est délicieusement, c’en est un. Prenons garde toutefois à ne pas tomber dans la démagogie la plus basse. Qu’un député « paie un coup » à une assemblée de citoyens, dans sa circonscription, aux frais de l’Etat, qui le lui reprocherait ? Qu’il se tape la cloche en bonne ou moins bonne compagnie, à ces frais-là, c’est autre chose. Les journalistes ? C’est bien connu, un journaliste ne se laisse jamais inviter par un politique. Sauf s’il a oublié sa carte bleue.

*Photo: Mark Lennihan/AP/SIPA.AP21633687_000010

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