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Comme un air de 1973…

Il y a des matins où l’histoire semble bégayer. On se lève, on allume la radio et les informations se répètent dans une étrange litanie. S’il n’y avait sur ma table de chevet ce smartphone à la monstrueuse capacité à gérer toute ma vie qui vibre et clignote sans arrêt, je me serais cru en 1973. Le monde aurait-il si peu changé en quarante ans pour rabâcher les mêmes histoires sordides, empiler les mêmes faits dérisoires ou recréer les mêmes espoirs fugaces ? Je suis pris de panique quand j’entends que Line Renaud joue depuis peu Harold et Maude de Colin Higgins au Théâtre Antoine. Presque jour pour jour, il y a quarante ans, Madeleine Renaud interprétait cette vieille bourgeoise libidineuse au regretté théâtre Récamier qui se nichait alors dans une charmante impasse du VIIème arrondissement. Simple coïncidence ou faille spatio-temporelle ?

Mes accès de nostalgie me font souvent perdre la raison. 1973 ou 2012, les actualités se chevauchent, se brouillent et me font perdre pied. Pourtant, je n’ai pas rêvé, hier par exemple, en passant devant une librairie de St Germain des Prés, Jacques Chessex lauréat du Goncourt 1973 avec L’Ogre trônait bien dans la vitrine avec son dernier roman. J’ai reconnu sa barbe blanche éparse et son air soucieux de griffon aux arrêts. Je n’ai pas pu me tromper. A vrai dire, j’étais passé un peu vite, il s’agissait en fait du dernier livre de Jérôme Garcin. Fraternité secrète, le recueil d’une imposante correspondance débutée en 1975 entre le géant suisse (mort en 2009) et le jeune critique littéraire.

Une certitude tout de même parmi les essais, les anglo-saxons sont toujours aussi attirés par la France de la collaboration. Je ne suis pas fou. Ils se passionnent pour décrypter nos innombrables lâchetés et soulever l’épais voile noir sur un passé que l’on préfèrerait à jamais oublier. Mais, ils insistent, ils plantent la plume là où ça fait mal, vengeance séculaire oblige ! En 1973, Robert Paxton publiait La France de Vichy. En 2012, Alan Riding, ancien correspondant du New York Times en remet une couche avec son ouvrage sur la vie culturelle à Paris sous l’Occupation intitulé Et la fête continue. Entre Paxton et lui, même constat accablant sur nos petits arrangements avec l’ennemi et nos honteux louvoiements. Nous traînerons encore longtemps les avatars de la défaite de 40. Ces similitudes avec le passé me font froid dans le dos.

Suis-je réellement en 2012 ? Drucker est-il encore à la télévision ? Elkabbach interroge-t-il toujours les politiques ? Les tubes de Claude François passent-ils toujours en boucle sur les radios ? Non, ce n’est pas possible. Mon esprit divague. Pourtant en février dernier, dans le quotidien Nice Matin, j’apprenais que la mairie avait pris un arrêté pour limiter la consommation des enseignes électriques de 18 à 20 heures. La chasse au gaspi me rappelait que la municipalité parisienne avait déjà opéré de tels contrôles. Dans France-Soir, on pouvait même lire : « les propriétaires devront s’acquitter, théoriquement, d’une amende (de 40 à 80 F) pour infraction à la législation sur la réglementation de l’électricité ». Ca se passait en décembre 1973…

En tennis, Novak Djokovic vient de remporter les Masters de Miami. Pas de doute, nous sommes bien en 2012, Djoko est né en 1987. Il ne peut y avoir confusion dans mon esprit embrumé. A y regarder de plus près, les choses sont, peut-être, moins évidentes. Le serbe fantasque me fait penser à un autre trublion du bloc de l’Est. Ilie Nastase, le roumain chevelu aux 2 500 conquêtes féminines qui s’est imposé sur la terre battue de Roland-Garros en 1973. Entre les deux sportifs, même nonchalance slave, même caractère buté et même gaudriole assumée. Dans le cinéma, là, le mimétisme est flagrant. Aucune erreur possible. Personne ne pourra m’accuser de chercher dans le présent, l’infernale répétition du passé.

Les Infidèles triomphent sur les écrans en ce début d’année avec, comme sujet principal, l’adultère traité sous toutes ses formes. En 1973, Dino Risi, le maître du film à sketches nous régalait déjà avec Sexe fou, un plaidoyer sur les infinies variations de la chair. Tantôt mutine, tantôt dominatrice, Laura Antonelli exposait sa plastique aguicheuse devant nos regards forcément conquis. Quarante ans après, son sex-appeal est toujours aussi puissamment érogène. La belle italienne au tempérament volcanique formait avec Jean-Paul Belmondo un couple brillant des années 70. Ne dit-on pas de Jean Dujardin, l’un des réalisateurs d’Infidèles, qu’il est le nouveau Bébel ? Quand l’un décroche un oscar avec The Artist, l’autre enchaînait Le Magnifique ou L’Héritier dans la même année. Même prédilection pour les titres courts et percutants à 40 ans d’intervalle. Quand je vous dis que tout se croise, tout se recoupe entre 1973 et 2012.

En politique intérieure, Jean-Luc Mélenchon se profile désormais comme le troisième homme de la Présidentielle. Ca tangue rue de Solferino où l’on ne sait plus très bien s’il faut se féliciter ou s’alarmer d’une telle cote de popularité. Fin janvier 1973, à quinze jours des législatives, un certain Georges Marchais était présenté par Alain Peyrefitte comme « le cobra communiste qui fascine le lapin socialiste ». Dans la foulée, 73 députés communistes avaient fait leur entrée à l’Assemblée Nationale. Et si l’histoire se répétait en 2012…Pour l’heure, toutes ces résonances se bousculent dans ma tête. En ouvrant mes rideaux, j’ai vu une pimpante Renault 5 remonter ma rue comme au bon vieux temps où la Régie motorisait les ménages français sans parler de délocalisations.

Cette vision matinale était aussi belle qu’un chemin bordé de genêts en Irlande, je me suis alors recouché et j’ai replongé dans la lecture d’Un taxi mauve de Michel Déon. Grand Prix du roman de l’Académie française en…1973.

Thomas MORALES


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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