Six mois après la seconde condamnation d’Yvan Colonna à perpète, Gérard Amaté, un libraire « qui n’aime pas l’Etat », publie à son tour un réquisitoire, mais cette fois contre la presse, accusée de n’avoir pas ou mal fait son travail, voire « aidé au crime ». Selon Gérard Amaté, la lourde peine du condamné n’est que l’aboutissement logique d’une enquête bâclée et d’un procès aberrant, où la raison d’Etat a prévalu sur la justice du début à la fin.

De là à comparer le sort de ce dernier à celui du capitaine Dreyfus, il n’y avait qu’un pas, que l’auteur franchit allègrement. Avec toutefois une nuance : c’est la presse de gauche (Le Monde et surtout Libération et L’Humanité), qui tient cette fois le mauvais rôle. Toujours sourcilleuse dès qu’il s’agit de défendre les « libertés fondamentales » et les droits de l’homme, elle a démontré dans ses comptes rendus de procès une partialité qu’elle est souvent prête à railler chez ses confrères conservateurs. Au contraire, c’est dans les colonnes du Figaro, du Parisien et de 20 Minutes que l’on trouve les articles les plus critiques – ou les plus sérieux – sur ce procès d’un homme contre lequel il n’y avait ni preuves ni aveux… Sans oublier le comportement des policiers et des juges, aberrant à bien des égards, qui avaient condamné d’avance le berger de Cargese.

Ses conclusions sont sans doute très exagérées, mais il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Gérard Amaté est un remarquable travail de compilation et d’analyse qui a, de surcroît, le mérite de révéler le travail de désinformation dont sont capables certains journalistes.

On ne peut cependant s’empêcher de penser que c’est faire bien de l’honneur à Yvan Colonna, dont le comportement depuis l’assassinat du préfet Erignac le 6 février 1998 présente lui aussi pas mal d’incohérences, sans parler de celui de ses complices.

Dénoncé dans un premier temps par Didier Maranelli, l’un des membres du commando, Colonna prend le maquis. C’est le rôle de sa vie : il se laisse pousser la barbe comme on le faisait dans les vendette au XIXe siècle, et commence une cavale de quatre ans qui s’achève par son arrestation dans une bergerie de Porto Pollo, chez un garçon tranquille qui a déclaré avoir agi par pitié pour le fugitif. Il n’avait jamais quitté l’île de Beauté, et avait réussi à échapper aux très méthodiques recherches du Raid – qui n’y est pas allé de main morte dans ses perquisitions et arrestations parfois délirantes de violence – parce que, tout simplement, il n’a pas voulu ou pu profiter de ces réseaux. Est-ce seulement dû aux dissensions qui agitent le milieu nationaliste corse ?

Après sa capture, voilà qu’il est ensuite innocenté de façon étrange par ses présumés complices, dont Didier Maranelli et Pierre Alessandri, qui déclare : « J’ai des reproches à faire à Yvan. Quand j’ai décidé de franchir le pas de la violence clandestine, j’ai espéré qu’il ferait partie de notre groupe. Ce que je lui reproche, c’est ça : d’avoir laissé Didier Maranelli et Martin Ottaviani monter au charbon alors que c’est lui qui aurait dû le faire, pour être cohérent avec son discours. » Et si le héros Colonna fuyait la justice non parce qu’il était innocent, mais parce qu’il était coupable de lâcheté aux yeux de ses camarades ? Dans cette hypothèse, on ne peut que déduire que ce dégonflé n’a pas tiré sur le préfet et on comprend mieux dans quelle situation impossible s’est retrouvé le pauvre garçon : innocent du meurtre, mais condamné par ses amis…

Autre fait troublant, on a pu remarquer dans l’île une certaine désaffection pour le héros, où graffitis et T-shirts frappés du slogan « Gloria a te, Yvan ! » (Gloire à toi, Yvan !) ont mystérieusement disparu du paysage alors qu’il commençait précisément à risquer gros au tribunal. Sans parler de la rumeur publique, qui semble l’avoir condamné depuis longtemps, non pour l’assassinat du préfet, mais pour manque de courage. Et là, c’est perpète voire plus. En Corse, la peine de mort n’est toujours pas abolie pour celui qui « manque » à ses amis.

Lire la suite