Décidément, il est toujours là, le vieux chien de garde libéral-libertaire, blanchi sous le harnais de toutes les compromissions de la pensée 68, de l’européisme le plus intégriste, ne cessant de tancer, la bouche pleine de verdicts et, en prenant de l’âge, perdant toute l’ironie qui pouvait encore faire (un tout petit peu) son charme.
On m’a raconté, à ma grande honte, qu’en mai 68 à Rouen, alors que j’avais quatre ans (ce qui est ma seule excuse) et que je montais dans la 4L maternelle, je criais « Cohn-Bendit dans ma voiture ! ». Je ne crois pas que ce fût un cri d’adhésion mais plutôt la preuve par l’absurde que Cohn-Bendit savait déjà jouer et saturer ce que l’on n’appelait pas encore le paysage médiatique.

Cohn-Bendit a été victime d’attaques assez ignobles au cours de sa carrière, c’est vrai : le coup de l’« anarchiste allemand » ou les accusations sur une supposée pédophilie. Ce n’est pas une raison pour oublier qu’il est depuis des décennies un des principaux responsables de cette mue sociétaliste qui a fait perdre, ou failli faire perdre[1. Le vote ouvrier et employé massif pour François Hollande invite à relativiser ce qui finit par ressembler à une nouvelle idée reçue.] tout contact entre la gauche et le peuple. Qu’il appartient finalement à la même totalité structurante que le Front National, l’un faisant dialectiquement le jeu de l’autre, comme sut si bien l’analyser le regretté Michel Clouscard.

« Regardez Marine Le Pen, c’est le retour du fascisme en Europe » dit l’un. « Regardez Cohn-Bendit, c’est le symbole des élites mondialisées, celles qui oublient les peuples et ne veulent que jouir sans entraves ! » répond l’autre.
Finalement, l’un des intérêts de l’affrontement Mélenchon-Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais est peut-être de casser cette fausse opposition entre une gauche sans le peuple et une droite populiste. D’ailleurs, Cohn-Bendit ne s’y est pas trompé. Ses attaques les plus dures, durant la campagne électorale, il ne les a pas réservées au FN, son meilleur ennemi et repoussoir idéal pour continuer à se faire passer pour un moderne, un gentil, un qui pense que les trucs vraiment importants, c’est la possibilité de fumer de l’herbe et de se marier entre personnes du même sexe[2. Nous n’avons rien de particulier contre le mariage homosexuel ou la consommation de cannabis. C’est juste que ce n’est pas franchement une question prioritaire quand on bosse à Fralib par exemple.].

Non, Cohn-Bendit s’en est pris le plus férocement à Mélenchon, le seul de tous les candidats qui avait choisi la stratégie du choc contre le FN, et non celle de l’évitement comme le PS ou du siphonage, façon UMP buissonnisée. Un exemple parmi tant d’autres ? Pour DCB, Mélenchon, c’est « l’émergence d’une gauche jacobine, centralisatrice et caricaturale ». Bah oui, Daniel, effectivement, le Front de gauche estime que l’Etat-nation reste le meilleur cadre, dans la situation actuelle, pour protéger les plus faibles et assurer un minimum d’égalité par la redistribution. D’ailleurs, c’est ce modèle « jacobin, centralisateur et caricatural » qui de l’avis d’un bon nombre d’observateurs nous a plutôt mieux fait résister à la crise de 2008. On passera sur l’ironie qui a fait que Sarkozy, élu pour détruire ce modèle, s’en est finalement servi tant bien que mal comme bouclier contre les répliques du séisme financier.

Elle est amusante, cette citation qui aurait pu être celle d’un député libéral de l’UMP. On voit ici la grosse erreur historique de la droite : désigner Cohn-Bendit comme son ennemi. Marcellin ou Poniatowski, ministres de l’intérieur qui lui ont tant cherché de poux dans la tête, auraient dû s’apercevoir que la seule cohérence de Cohn-Bendit, c’est l’anticommunisme. Marchais jadis, Mélenchon pendant la présidentielle et là, maintenant, contre le parti grec Syriza.

Syriza, c’est l’équivalent du Front de gauche en Grèce. Comme le Front de gauche, il ne désire pas sortir de l’Euro mais en faire un instrument de relance en rompant avec l’intégrisme monétariste. Aux dernières élections grecques qui ont rendu le pays ingouvernable mais ont montré le refus global de la dictature austéritaire de la Troïka, Syriza a doublé le vieux PASOK pour devenir le deuxième parti du pays. Et les électeurs grecs, à nouveau convoqués le 17 juin, risquent bien d’en faire le premier. Qui est monté au créneau, face à cette perspective ? Daniel Cohn-Bendit, évidemment. Dans des conférences de presse caricaturales données depuis le Parlement européen et dans des journaux clairement libéraux, il a fait d’une Grèce éventuellement dirigée par Syriza un cauchemar soviétiforme en multipliant les mensonges qui font peur.

Rena Dourou, députée de Syriza, qui représente effectivement le visage hideux du totalitarisme, lui a répondu dans une lettre où elle déclare notamment : On pourrait très bien comprendre votre envie de soutenir le parti des Verts grecs, de vouloir défendre leur projet en Grèce, surtout pendant cette période si difficile pour le pays. Ce que l’on n’a pas compris, c’est pourquoi vous avez jugé bon de le faire en accablant, avec votre fougue bien connue, SYRIZA, le parti de la Gauche radicale. Le parti qui actuellement en Grèce est en train de bouleverser la donne politique fondée sur le bipartisme pendant presque quarante ans. Vous, une icône de la révolte de mai 68, vous avez choisi comme cible, – au cours de votre conférence de presse aux côtés du représentant des Verts grecs, M. Chrysogelos – la gauche…., SYRIZA…. , et non pas les socialistes ou les conservateurs qui, pourtant, sont responsables de la faillite actuelle de notre pays ! Pour des raisons électoralistes, pour rejeter une coalition des Verts avec la gauche, vous avez choisi de vous tourner contre SYRIZA, en ridiculisant et en déformant son programme et ses propositions.

Rena Dourou a tort sur un point. Il y a belle lurette que Daniel-Cohn Bendit n’est plus l’icône de rien, sinon de lui-même et du Talon de Fer, qui a trouvé en lui son petit télégraphiste de plus en plus dévoué.

 
*Photo : Rena Dourou

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