Fondateur de l’IFRAP, il avait consacré une partie de sa vie à dénoncer les excès de l’étatisme et les abus de l’énarchie. Il vient de nous quitter à l’âge de 90 ans.


Bernard Zimmern partageait avec Valéry Giscard d’Estaing une particularité extrêmement rare, avoir fait à la même époque une partie de leurs études supérieures à l’École polytechnique et à l’ENA. Comme VGE, Zimmern avait commencé par Polytechnique puis enquillé avec le concours de l’ENA, sauf que l’ancien président, lui, n’avait jamais passé ce concours, ayant bénéficié d’un incroyable « piston » que Zimmern raconte ainsi : Giscard était entré à l’ENA par une “botte” que lui avait fait ouvrir son père, Edmond Giscard d’Estaing, lui-même inspecteur des finances, grâce à un décret qu’il avait obtenu de Georges Pompidou et qui lui ouvrait l’entrée directe à l’ENA. Ce privilège était réservé à deux élèves de l’X (un seul aurait été trop voyant) à condition que ces derniers soient classés dans le premier cinquième de leur promotion, ce qui avait été le cas de l’élève Giscard et ce qui lui a permis d’éviter le risque du concours d’entrée.

Think-tank libéral le plus ancien et sans doute le plus influent, l’IFRAP est aujourd’hui une voix originale dans l’étouffante et permanente propagande étatique que subissent les Français

Bernard Zimmern, personnage atypique et exceptionnel à plus d’un titre – il avait été aussi lauréat du Concours général de physique et de version latine – a donc bien connu et fréquenté – assez peu en vérité – la nomenklatura des hauts fonctionnaires français, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’a jamais voulu entrer dans le jeu de la haute fonction publique, qu’il estimait pervers. À la fin de ses études, il préfère passer quelques années à la Régie Renault, dans les ateliers, pas dans les bureaux, avant de consacrer une décennie à la CEGOS, le plus gros et le plus pointu institut de consulting de l’époque, et de diriger leur service de recherche et développement.

Fasciné par la philanthropie des milliardaires américains

Puis il part aux États-Unis pour travailler au développement international de l’une de ses créations industrielles en tant qu’ingénieur et inventeur qui devait révolutionner certains aspects de l’industrie automobile dans le monde : le compresseur rotatif, ce qui l’amène à déposer plusieurs centaines de brevets dont l’exploitation lui permettra de gagner plus tard d’importantes royalties et surtout lui garantira pour le reste de ses jours une large indépendance financière.

Sur cette période de sa vie il est toujours resté très discret, ainsi que sur sa fortune en dollars, dans les fréquentes rencontres et déjeuners amicaux qui nous ont réunis pendant ces dernières années, préférant toujours mettre en avant son profond intérêt pour la philanthropie des milliardaires américains qui le fascinait, et pour le rôle essentiel des business angels et des think-tanks aux États-Unis, ces instituts de recherche et d’études totalement privés, indépendants et animés par des entrepreneurs dévoués à la chose publique et à l’intérêt général. Cette passion pour les think-tanks ne le quittera jamais et c’est ainsi qu’il passe tout naturellement à la seconde partie de sa vie en fondant l’iFRAP en 1985 dans une démarche citoyenne et avec pour seule assistance financière son chéquier personnel. Depuis lors, l’iFRAP, « institut » devenu plus tard « fondation », qui se consacre à « la recherche sur les administrations et les politiques publiques » est financée exclusivement par des fonds privés. Son crédo : « indépendance et expertise ». Think-tank libéral le plus ancien et sans doute le plus influent, c’est aujourd’hui une voix originale dans l’étouffante et permanente propagande étatique que subissent les Français.

Des pertes de 500 milliards d’euros

À dater de cette année 1985, il va étudier de près les raisons du déclin de notre pays et constate très vite que si la France régresse depuis 1974, c’est « à cause de sa classe dirigeante, écrit-il dans l’introduction de son Dossier noir de l’ENA édité par l’iFRAP en 2005, celle que nous avons tous l’habitude de mettre sur un piédestal parce qu’elle représente la puissance, parce qu’elle tient la plupart des leviers de commande, parce qu’elle reçoit honneurs et décorations. » Et Zimmern d’ajouter : « Pire encore, il ne s’agit même pas d’une classe mais d’une caste, c’est-à-dire d’un petit groupe d’hommes et de femmes qui ont confisqué le pouvoir non pour servir la nation, ce qui était leur raison première, mais pour se servir eux-mêmes et multiplier leurs privilèges. »

Bernard Zimmern fustigeait allègrement l’expansion des postes pour énarques dans des domaines où ils sont manifestement incompétents

Un peu plus loin, dans cette même introduction de ce Dossier noir de l’ENA : « Depuis 30 ans, aucun ministre ne peut avoir une quelconque influence s’il ne meuble pas son cabinet d’énarques et surtout d’inspecteurs des finances. Le drame est que ces inspecteurs des finances n’ont pas appris comment créer des richesses et résorber le chômage […]. Ils ne savent que contrôler, réglementer, distribuer. » Zimmern rappelle souvent comment cette « crème » des énarques « a fait sombrer la banque française, à travers des pertes qui dépassent les 500 milliards d’euros quand on totalise les résultats des inspecteurs des finances ayant pris le contrôle du Crédit Lyonnais, de la Société Générale et des grandes sociétés d’assurance hors Axa ». Très pessimiste, il conclut ainsi son introduction : « Il n’y aura pas de renaissance française tant que cette caste conservera le monopole du pouvoir. »

Une « apothéose énarchique »

Venant de la part d’un analyste aussi brillant que lui, qui sait de quoi il parle et de qui il parle, ces propos peuvent paraître brutaux. Pour ce qui nous concerne, nous l’avons parfois entendu prononcer des mots encore plus durs, y compris lors de réunions, il est vrai très fermées, comme celle à laquelle nous avons eu le privilège d’assister un jour, au siège de son autre think-tank, l’IRDEME – qui étudie la démographie des entreprises –, une réunion qui avait pour but de faire plancher quelques proches et cerveaux amis sur la création d’une chaîne télé d’information économique grand public, un dossier qui n’a finalement pas abouti.

Il continuait inlassablement à vouloir ouvrir les yeux de ses concitoyens sur le déclassement de son pays, mais en dehors de l’iFRAP qu’il ne souhaitait pas engager dans ses combats personnels. Il écrivait régulièrement des éditos depuis quelques années sur le site du dernier think-tank qu’il avait créé, Entrepreneurs pour la France, et il avait fêté à sa façon l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron dans un article du 2 juillet 2017 intitulé « L’apothéose énarchique » dont nous tirons les quelques phrases suivantes :

« L’arrivée d’un inspecteur des finances à la présidence (Macron) renforcée par celle d’un énarque sorti dans un autre grand corps (Conseil d’État : Philippe) et confortée par la multiplication des énarques à tous les postes de ministres et de conseillers, ne peut que terroriser. Nous sommes vraiment passés sous le contrôle de la “firme” […] et la perspective d’une politique française menée par cette “firme”, une firme qui ne connaît l’entreprise – le matériau dont sont faites les économies modernes – qu’à travers des livres sans jamais l’avoir vécue, est une perspective catastrophique. » Dans ce même édito, il fustigeait allègrement « l’expansion des postes pour énarques dans des domaines où ils sont manifestement incompétents », prenant comme exemple « la santé ». On connaît la suite avec les hôpitaux et les Agences régionales de sante (ARS) peuplés d’énarques parmi les plus mal classés des promotions.

Un grand malheur collectif

Ingénieur, créateur, fonceur, meneur d’hommes et remueur d’idées, Bernard Zimmern écrivait cash et parlait cash. Il refusait de perdre son temps dans des débats stériles et cherchait toujours à connaitre la vérité qu’il annonçait ensuite franco de port comme disait Brassens. Bénéficiant d’un cerveau exceptionnellement affûté, il pouvait s’appuyer dans ses entreprises sur des moyens financiers importants qu’il avait gagnés grâce à son talent d’entrepreneur, mettant le tout au service de l’intérêt général. Une démarche à rapprocher de celle d’un autre polytechnicien, aussi original et novateur que lui, Claude Perdriel, qui a pu assumer pleinement sa passion dévorante pour la presse grâce à une vraie réussite personnelle dans l’industrie.

Comme tous les grands managers, Zimmern savait s’entourer. À l’iFRAP, il fera longtemps confiance à un réfugié de Roumanie de grande pointure, Nicolas Lecaussin, puis à une fille de vignerons bordelais à l’énergie indomptable, Agnès Verdier-Molinié – il était très élogieux à son égard et en parlait souvent –, à laquelle, voulant prendre du recul, il confiera son modeste think-tank devenu une fondation puissante et respectée.

Il a ainsi laissé en héritage à ses concitoyens trois instituts d’études et de recherche libres et indépendants, l’iFRAP, l’IRDEME et, donc, Entrepreneurs pour la France, qui réunit d’anciens grands dirigeants d’entreprises passionnés par la chose publique et attachés à une vraie réforme de leur pays. Cet homme qui a donc consacré une grande partie de sa vie à vouloir dire la vérité aux Français sur le déclin français et sur les responsables de ce grand malheur collectif a également écrit dans le style cash qui est le sien quelques livres chocs très bien informés grâce aux études de son iFRAP. Ainsi, parmi d’autres, Les Profiteurs de l’État (Plon, 2001), La Dictature des syndicats (Albin Michel, 2003) et son dernier essai, Changer Bercy pour changer la France (Tatamis, 2015), dans lequel il confirme toujours aussi vertement ses critiques à l’égard de la « caste dirigeante ».

« Il faut absolument sortir de ce piège mortel »

« Depuis l’arrivée de l’ENA triomphante au pouvoir avec Giscard d’Estaing, écrit-il dans la conclusion de ce dernier ouvrage, ce n’est plus le risque mais la justice sociale, entendons la redistribution, et la sécurité qui sont devenues les maîtres mots de la politique. À travers des statistiques frelatées et une vision de la croissance économique où l’idéologie tient lieu de science, les égalitaristes ont réussi à faire croire que le premier problème de notre société était la lutte contre les inégalités de revenu et de patrimoine. […] Il faut absolument sortir de ce piège mortel dans lequel égalitaristes et étatistes nous ont enfermés. […] C’est le conflit entre entrepreneurs et bureaucratie égalitariste qui décidera de la sortie du chômage et de l’avenir de notre pays. »

Bernard Zimmern souffrait beaucoup ces derniers temps. Son corps commençait à la lâcher mais, lors de notre dernier déjeuner début mars à quelques jours du début du confinement, dans un restaurant de l’avenue Gabriel à Paris, il avait continué à faire preuve, comme d’habitude, d’une inépuisable énergie intérieure et d’une qualité de réflexion et de raisonnement rares, à l’image du personnage hors du commun et du guide qu’il était et qu’il restera pour tous ceux qui l’ont approché.

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