Ian Martin, envoyé spécial de l'ONU en Libye (photo : Eric Clavé)

Ian Martin a le sens de la répartie. Interrogé, au cours d’une conférence de presse à Tripoli, sur la façon dont les Nations Unies peuvent aider la Libye, il répond avec aisance : « Il ne s’agit pas de savoir de quelle manière l’ONU peut aider la Libye, mais de quelle manière les Libyens aimeraient que l’ONU leur porte aide. » Arrivé mardi en provenance de Paris, le fonctionnaire onusien est passé en coup de vent dans la capitale libyenne avant de se rendre à Benghazi où il doit mener des pourparlers avec les membres du CNT. Les quelques minutes qu’il a consacrées aux journalistes ont suffi à faire passer le message : la chute du colonel Kadhafi n’est pas synonyme de triomphe de la liberté et de la sécurité en Libye.

En clair, cela signifie que les objectifs officiels de l’intervention militaire occidentale sont loin d’être atteints et qu’ils ne le seront peut-être jamais, ou alors seulement au terme d’un long processus d’apprentissage des règles démocratiques. Difficile à admettre quand on a vu de près l’enthousiasme et l’extraordinaire énergie de la rue tripolitaine, les milliers de drapeaux de la Nouvelle Libye accrochés fièrement aux voitures et à toutes les fenêtres par tout le pays, mais ce constat sans illusion sonne juste. « C’est bien de voir la police revenir dans les rues, ajoute Ian Martin, mais maintenant il faut que cette police soit capable d’agir dans le respect des droits élémentaires de l’homme et de les protéger. »

Bien entendu, l’ONU n’a pas la moindre intention de superviser la transition en Libye – quelle idée…Mais elle pourrait, dit-on, l’accompagner sur deux fronts essentiels : la démocratisation et la démilitarisation. (Missions qui nécessiteront tout de même de belles usines à gaz qui permettront à de valeureux fonctionnaires internationaux de financer leurs résidences secondaires pendant que les choses sérieuses, par exemple les contrats, seront gérées en direct par les capitales occidentales. EL). Peu importe, il faut tenir la ligne : « Quelle qu’ait été l’implication des forces internationales, l’incroyable libération de la Libye est tout d’abord l’œuvre du peuple libyen », martèle l’envoyé de Ban Ki-Moon. (Quel monde merveilleux que celui de l’ONU ! EL)

Pour le reste, pas la moindre révélation quant aux prochaines échéances. Le calendrier annoncé par le CNT qui prévoit des élections dans les dix-huit mois est qualifié de « réaliste » par Ian Martin, sous réserve que « les pré-conditions nécessaires au processus électoral soient garanties ». En clair – encore que c’est beaucoup dire-, il est question de la reconnaissance des « acquis révolutionnaires » par l’ensemble de la société et des représentations politiques.

Bien sûr, c’est là que les ennuis risquent de commencer. L’hétérogénéité de l’opposition, composée pêle-mêle de démocrates convaincus, d’islamistes radicaux, d’anciens apparatchiks du régime et de partisans de la monarchie, n’annonce pas franchement un consensus naturel. Acceptée par tous, l’ambitieuse « déclaration constitutionnelle » présentée par le CNT, qui met l’accent sur les droits et devoirs civiques, risque de se révéler difficile à appliquer dans un pays qui s’est passé, 42 ans durant, de loi fondamentale. L’ONU se dit néanmoins prête à dépêcher ses experts électoraux à fournir un support technique pour promouvoir la réconciliation nationale. (Ouf ! Avec ça, la Lybie est sauvée ! EL)

La démilitarisation sera une autre affaire. Pillés par les insurgés, les arsenaux de Benghazi alimentent une abondante circulation d’armes dans la région, dont une partie serait arrivée récemment au Mali. Sans parler des missiles sol-air portables disparus dans la nature. Pour les connaisseurs, il est presque certain qu’Al Qaïda au Maghreb en fera, dans les mois voire dans les semaines qui viennent, un usage conforme à ses ambitions. Mais le principal problème sera de des milliers d’hommes et de gamins, postés à chaque coin de rue, kalachnikov en bandoulière. On ne peut qu’espérer que les tirs d’allégresse que l’on entend toujours durant la nuit ne se transformeront pas en échanges musclés entre groupuscules. « Le processus politique doit naturellement aboutir à une phase dans laquelle les armes seront inutiles », affirme Ian Martin. La persistance de la pénurie de produits alimentaires de base, d’essence et même d’eau potable, peut tout aussi naturellement nourrir une exaspération susceptible d’encourager l’usage des armes. Tant qu’il reste quelques portraits du colonel à détruire, oubliés ici et là, sur les murs des banques vides ou dans les stations-service, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Pour la suite, Inch’Allah. En tout cas, l’ONU entend se limiter à fournir une expertise en matière de désarmement ainsi qu’un encadrement civil de la nouvelle police libyenne. Pas question pour elle d’intervenir dans la formation de l’armée et encore moins d’envoyer des casques bleus dans le cadre d’une mission de stabilisation de la paix.

Autant dire que les proclamations universalistes ne suffiront pas à assurer une transition pacifique. Dommage. On aimerait bien y croire.

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