La vie de Frédéric Chopin n’a pas été longue : il s’éteint en 1849, à peine âgé de 39 ans. Dès 1852, Franz Liszt publie un ouvrage portraiturant son ami disparu. George Sand, presque aussitôt, raconte dans Histoire de ma vie ses années partagées avec lui à Nohant. Chaque jour plus nombreux sont les exégètes qui se penchent sur le génial compositeur romantique. Gide, excellent pianiste, y va de ses Notes sur Chopin. Elie Poirée, Edouard Ganche, Guy de Pourtalès, Henry Bidou, Zdislas Jachilecki, dans la première partie du XXe siècle, célèbrent à leur tour son génie dans de fort littéraires biographies : le mythe prend forme. Après-guerre se succèdent synthèses et vulgarisations, sous la signature d’un André Coeuroy, d’un Camille Bourniquel, d’un Jean-Marie Grenier… La première grande biographie de référence moderne est celle de Bernard Gavoty, parue chez Grasset en 1974, approfondie bientôt en Pologne par les monographies d’Adam Zamoyski (traduction française chez Perrin en 1986), ou chez nous par Michel Pazdro en 1989. Tadeusz A. Zielinski donne chez Fayard en traduction française son imposant travail de recherche. Claude Dufresne, Pierre Brunel, Jean-Jacques Eigeldinger, Alain Duault, Sylvie Oussenko, Olivier Bellamy fournissent encore d’autres approches, entre musicologie, essai critique, réflexion esthétique… Bref, que peut-on encore apprendre sur Chopin en 2026 qu’on ne sache déjà ?
Deux tomes…
Jean-François Phelizon ne s’en est pas moins risqué à concevoir une monumentale biographie – pas moins de 1349 pages, en deux tomes, dont les couvertures d’un même gris uni, veuves de toute illustration, sont un peu glaçantes il est vrai. Ancien industriel (il a été directeur financier puis PDG de Saint-Gobain Corporation), ce mélomane érudit, par ailleurs producteur de concerts classiques, est l’auteur, entre autres, d’une biographie de Mozart et d’une étude sur La flûte enchantée. Comme quoi, ne pas être un docte universitaire n’interdit pas de se vouloir chercheur. Chercheur, ou maître de cérémonie ?
Loin de se contenter d’aligner de façon cursive, à la suite de tant d’autres biographes, les étapes qui marquent l’épanouissement d’un talent si singulier et les bifurcations de cette vie d’artiste plutôt mouvementée, Phelizon ménage, tout au long, une grande diversité d’angles, promesse de s’adresser, d’un seul tenant, tout aussi bien au lecteur averti qu’à l’amateur. Abondance de notes en bas de page ; insertion de tableaux désignant la nomenclature des œuvres à mesure de leur évocation ; illustrations iconographiques ; encadrés renvoyant à des documents d’époque ; appendices nombreux, nourris par exemple des généalogies monarchiques, ou encore de tel extrait (en polonais et en traduction française) du Journal de Chopin à Stuttgart ; plans de ville (Paris en 1828) ou de territoires dans leurs évolutions historiques ; articles de presse du temps, portraits, effigies peintes, gravées, photographiques (la fameuse main gauche de Chopin, moulée sur son lit de mort par Auguste Clésinger) ; partitions, même (le début de l’étude N°3 op. 10) ; notes du compositeur pour un Traité de musique ; chronologies millésimées, enfin, en fin de chacun des deux volumes, des événements contextuels dans leurs détails, – sans compter la liste complète des œuvres, un index, etc… En bref, tout un appareil didactique, contrepoint d’un texte dont votre serviteur vous fera ici l’aveu, à sa honte, qu’il l’a davantage parcouru que lu, non tant par paresse que par manque de temps pour soutenir illico l’attention chronophage qu’exige cette bible de plus d’un millier de pages… Assez pourtant pour en goûter d’ores et déjà par endroits la saveur, – et quitte à s’en réserver la lecture pour les fêtes. Disons tout de même qu’à ouvrir n’importe quelle page au hasard, ce qui frappe dans ce travail de bénédictin (où l’IA n’a vraisemblablement pas eu la moindre place), c’est, dans un constant bonheur d’écriture, le souci de ‘’coller’’ au plus près, non seulement à l’éphéméride du compositeur et de ses proches, mais aussi – en quoi l’ouvrage doit une bonne part de son attrait – à maints détails qui nous restituent, de façon très vivante, les us et coutumes du temps. Un exemple entre cent ? Page 372 : « Lorsque les étrangers qui se rendent à Paris arrivent au terme de leur éprouvant voyage en diligence, lequel peut facilement durer une ou deux semaines, ils doivent franchir l’une des cinquante-sept barrières par lesquelles on pénètre dans Paris. Un agent des douanes, en uniforme vert, fouille leurs bagages à la recherche d’articles taxables […] A partir de 1837, la ligne de chemin de fer construite entre Le Pecq et Paris déposera directement les voyageurs dans une salle d’attente située au 120 rue Saint-Lazare. Seuls les plus aventureux emprunteront le train car c’est une expérience éprouvante que de voyager à la vitesse jugée alors incroyable de quarante kilomètres par heure dans des tunnels enfumés et irrespirables […] Chopin, essaiera une fois d’utiliser ce mode de transport inouï mais son expérience sera malheureuse et il préfère décidément la diligence, au moins pour un temps. Plus économiques encore que les fiacres et les cabriolets, sont les omnibus de la ville […] Paris offre un large choix d’hôtels à tous les prix, sachant que ‘’le feu et l’éclairage sont toujours en supplément’’ ». Suit tout un passage descriptif de la capitale telle qu’elle se présente sous la monarchie de Juillet. Ces digressions n’ont rien d’accessoire ; pas plus que tel autre passage où le biographe évoque la position du gouvernement français vis-à-vis de la Pologne et des exilés polonais qui affluent chez nous après la révolution de 1830… « L’homme et le contexte », précise à bon escient le sous-titre du livre.
… pour la postérité
Pour autant, Jean-François Phelizon ne néglige pas de porter son regard sur la musique de Chopin et sur sa postérité, soulignant combien « la pérennité des œuvres musicales suit des chemins capricieux » : de fait, « considéré de son vivant comme émanation des salons parisiens à la mode »[…] « ses pièces intimistes parurent bientôt démodées », avant leur redécouverte et leur consécration au panthéon des compositeurs, à l’instar d’un Schubert, et ce quand bien même « leurs œuvres sont devenues si universelles qu’elles sont de plus en plus galvaudées ». Ainsi soigneusement remise en perspective dans cette traversée au long cours, la vie de l’artiste qui incarne, à lui seul, la quintessence du romantisme européen nous ouvre-t-elle à la délectation de son clavier.
Frédéric Chopin, l’homme et le contexte. Biographie, par Jean-François Phelizon. 2 tomes (621 p.+ 728p.) E&N, 2026.
Frederic Franciszek Chopin: 1. 1810-1839
Prix: 29,00 €
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Frederic Franciszek Chopin: 2. 1839-1849
Prix: 29,00 €
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