La France brûle (encore). L’hôtel de ville de Limoges, bâtiment du XIXe siècle, a été incendié et déclaré en grande partie perdu. La résidence préfectorale à Bordeaux a été saccagée. Les Galeries Lafayette ont été pillées et, selon les mots du maire de Paris, des rues entières « méthodiquement ravagées ».
On pourrait consacrer des pages entières à analyser les causes : une justice défaillante, un manque de courage politique, les tendances insurrectionnelles de la gauche. Mais il existe une raison sous-estimée : l’avènement de l’enfant-roi. Voilà, en somme, ce qui arrive quand une société traite le lycéen – créature à la pilosité incertaine qui n’a pas le droit d’acheter une bière – comme un oracle.
Rien de tout cela n’est sorti de nulle part. Jean-Jacques Rousseau est décidément le philosophe de notre temps. C’est son Émile, ou De l’éducation (1762) qui, le premier, fit de l’enfant une autre version de son bon sauvage : une créature encore vierge de toute corruption, pétrie d’une bonté naturelle, un symbole à chérir, à écouter et à imiter. L’enfant, dès lors, ne doit pas recevoir d’ordres.
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A. S. Neill, dans Libres enfants de Summerhill (1960), donna une touche anglaise à cette idée désastreuse et profondément incivile, en dirigeant une école où les élèves votaient pour savoir s’ils iraient en cours. Outre-Atlantique, le vice-président de Nixon, Spiro Agnew, accusa l’ouvrage Comment soigner et éduquer son enfant du Dr Spock (1946) d’avoir enfanté la génération permissive qui nous a donné 1968. Il y a là une part de folklore conservateur, mais une part de vérité aussi.

L’apothéose survint en 2018, lorsque Greta Thunberg, militante professionnelle du haut de ses quinze ans, fit la leçon aux dirigeants du monde à la conférence de l’ONU sur le climat, sur ce ton condescendant et effronté que connaissent trop bien les parents de petits morveux prépubères – et que des hommes faits, dans un épisode d’hystérie collective particulièrement poignant, furent émus aux larmes par ses propos alarmistes parfaitement dénués de charisme. Nous avons tellement perdu confiance en nous-mêmes et en nos dirigeants que la prétendue innocence de la jeunesse passe désormais pour de la sagesse.
La France, toutefois, souffre d’une pathologie bien à elle. Non seulement la gauche y érige la contestation sociale en « moteur du progrès », mais l’État lui-même est pétrifié par la révolte étudiante depuis 1986, lorsque Malik Oussekine mourut sous les matraques lors des manifestations contre la réforme Devaquet. Tous les gouvernements depuis l’ont été. Le lecteur se demande-t-il pourquoi la France s’embrase si régulièrement ? Tout simplement parce que manifester paie. Le contrat d’insertion professionnelle de Balladur fut retiré en 1994 après que les lycées eurent défilé. Le CPE de Chirac subit le même sort en 2006.
En 2018, le gouvernement a tenu sur Parcoursup, mais de justesse ; ce mois-ci, après un entretien avec un syndicat de mineurs, le ministre de l’Éducation a annoncé que la plateforme ne serait pas supprimée mais que «tout est sur la table». Quarante ans de reculades devant des enfants ont enseigné à chaque nouvelle génération d’adolescents français la même leçon : ces méthodes fonctionnent. Le lycéen est la vache sacrée de la République, et les vaches sacrées, tout paysan le sait, finissent par piétiner les champs.
Puisqu’on parle de paysans : Gérald Darmanin, qui, ministre de l’Intérieur en 2024, déclarait qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS » quand les agriculteurs bloquaient les autoroutes et déversaient du lisier devant les préfectures, veut aujourd’hui faire payer les dégâts aux parents des émeutiers mineurs – et se voit accusé par la gauche et le Syndicat de la magistrature de deux poids, deux mesures. Il a pourtant raison. Comment être gêné à l’idée que des paysans burinés, qui ont travaillé toute leur vie et qu’on étouffe sous les taxes et les normes, puissent peser un peu plus lourd qu’un trotskiste de dix-sept ans, percé et teint en bleu, qui vit encore dans l’appartement de ses parents banquiers du XVIe arrondissement ?
Qu’ont donc réclamé ces oracles ? Des bâtiments neufs et du matériel moderne – démonstration faite en incendiant le hall du lycée Nelson-Mandela de Nantes, inauguré en 2014. La fin de Parcoursup, la plateforme qui classe les candidats à l’université et qui, prétendument, fabrique de l’inégalité – une plateforme qui a fait au moins une proposition à 92 % des candidats l’an dernier. Tout bachelier a légalement droit à une place dans une université publique. La France compte près de dix fois plus d’étudiants qu’en 1960. Rien de tout cela, pas plus que le fait que des milliers de ces jeunes manifestants soient dans la poche de l’extrême gauche mélenchoniste, ne semble troubler qui que ce soit.
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Paradoxalement, notre époque surestime l’intelligence des adolescents et sous-estime leur potentiel destructeur. Au 1er octobre, 83 policiers et 34 personnels de l’Éducation nationale avaient déjà été blessés. Ah, mais ce ne sont pas les lycéens qui brûlent et qui cassent, nous dit-on ; ce sont les « black blocs » infiltrés, venus corrompre un mouvement étudiant pur et innocent. Pourquoi, alors, 86 % des plus de 6 800 personnes placées en garde à vue depuis le 28 septembre étaient-elles mineures ?
Des légions de gens parfaitement décents, apprenant qu’un garçon de quinze ans avait eu la main arrachée à Lens par une grenade de désencerclement, se sont indignés et ont aussitôt accusé la police de brutalité (selon les premiers éléments, le garçon l’avait ramassée – très probablement pour la renvoyer). Ils semblent ignorer que les jeunes de quinze ou seize ans d’aujourd’hui, qui représentent un tiers des mis en cause pour vols violents en France, sont tout à fait capables d’être dangereux, voire mortels, y compris pour des policiers entraînés.
Et pourtant, l’enfant-roi n’est pas le vrai coupable, car un enfant ne prend pas le pouvoir tout seul. Il faut que des adultes le couronnent. Bien sûr que l’enfant se croit roi – tous les enfants se croient rois. En des temps plus sains, on l’écoutait, on le cajolait, puis on le remettait doucement à sa place dès qu’il prétendait expliquer aux adultes comment gouverner une société. Thomas Sowell écrivait que chaque nouvelle génération est « une invasion de la civilisation par de petits barbares », qu’il faut civiliser avant qu’il ne soit trop tard. C’est aux barbares qu’on enseigne les usages du monde – et non l’inverse. Voilà ce que font les nations saines. Mais qui est encore sain, de nos jours ?
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