Emmanuel Macron a annoncé lundi dernier la signature d’un accord avec le prince saoudien Mohammed Ben Salman pour créer trois parcs d’attractions près de Cergy-Pontoise, dont un axé sur l’univers de Dragon Ball Z. Le projet pourrait créer des milliers d’emplois et renforcer le tourisme français.
« Son père était un héros/ Le grand le vaillant Sangoku/ Le monde saura bientôt/ Que son esprit reste avec nous ». Telles étaient les paroles du générique du dessin animé Dragon Ball Z, chanté par la voix nasillarde et acidulée d’Ariane du Club Dorothée. L’esprit de Sangoku devait être avec Emmanuel Macron quand celui-ci a annoncé le 24 août dernier sur le réseau social X la création de trois parcs à thème dans le Val d’Oise, sur les vestiges du vieux Mirapolis, dont au moins un portera sur le célèbre manga japonais qui avait envahi les tubes cathodiques dans les années 90 et suscité, à cause de sa violence débridée, la panique morale de Ségolène Royal.
Fight Club dans le désert
Mais quel est donc ce Dragon Ball Z, madeleine de Proust des jeunes qui avaient entre 10 et 15 ans dans les années 90, à commencer par le jeune Emmanuel Macron – avant d’être repris en main par sa prof de théâtre ? Une histoire de querelles entre extra-terrestres qui s’envoient d’immenses kaméhaméha (ceux-là même que le président s’amuse à reproduire en voyage officiel au Japon), c’est-à-dire des boules de feu énormes produites à la force du poignet qui, bien lancées, peuvent détruire une planète située à plusieurs années-lumière. Sangoku n’est encore qu’un jeune enfant quand il débarque par accident sur Terre, alors que sa propre planète, dénommée Végéta, a été détruite par le tyran galactique Freezer, qui ressemble à une sorte de lézard congelé. Comparé à ce qui se passe au-dessus de nos têtes, où des torgnoles intergalactiques s’échangent à qui mieux-mieux, la Terre est plutôt paisible et débonnaire : Sangoku et son premier rival Végéta (prince de la planète du même nom) y font souche et prennent épouse. Prenons le personnage de Tortue Géniale : à l’échelle de la planète bleue, il est un maître en arts martiaux, mais à y regarder de plus près, c’est surtout un vieillard libidineux pas très sérieux et principalement intéressé par les magazines coquins. La série animée fluctue entre de longues séquences un peu mièvres, scandées par les voix aiguës de Brigitte Lecordier et de Céline Monserrat, pour le personnage de Bulma (laquelle partage la même voix française que Julia Roberts) et de longues phases de combats interminables et souvent très violentes. L’auteur Akira Toriyama délaisse progressivement le ton comique et enfantin des débuts pour privilégier les scènes de franche castagne, entrecoupées par des moments de dolce vita sur la planète Terre où l’on peut s’empiffrer de boulettes de riz et de nouilles japonaises bien tranquillement. Au fil des épisodes, les méchants de jadis finissent parfois par intégrer la bande de copains de Sangoku : Piccolo est l’héritier d’un démon qui voulait dominer le monde mais il finit par devenir le protecteur du fils de Sangoku ; Vegeta arrive comme un conquérant génocidaire et finit père de famille et défenseur de la Terre ; C-18, cyborg de sexe féminin et conçue pour tuer Goku, finit par épouser Krilin, ami de jeunesse du personnage principal. Il s’agit moins de repentirs moraux que de lentes évolutions entre personnages antagonistes, qui à force de se battre, durant de longs épisodes sur des planètes arides ou dans des déserts rocheux, finissent par nouer, c’est bien normal, des liens d’amitiés. Une sorte de Fight Club pour ces extraterrestres qui ont élevé le dépassement de soi au rang d’art de vivre. Plus d’une fois, Sangoku et sa bande évitent à la Terre une destruction certaine mais ça n’est pas tellement le devoir civique qui les pousse au combat mais plutôt le goût de mesurer leurs forces avec un sens presque égotiste de l’honneur et de l’héroïsme. Les personnages de Freezer et de Vegeta, tous deux princes de leur planète respective, ne se départissent guère d’une bonne dose de morgue aristocratique, même au plus fort du combat. Après avoir encaissé un déluge de kaméhaméha, Freezer est du genre à apparaître au milieu des gravats et à se vanter de n’avoir récolté qu’à peine une égratignure.
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A l’heure d’engloutir ses Chocapics, le jeune public des années 80 et 90 découvre le concept de « génocide extraterrestre » et voit les héros de Dragon Ball Z s’arracher la langue. TF1 a beau supprimer en amont les passages les plus violents, il en reste toujours quelques bouts. Suffisant pour que la jeune députée Ségolène Royal s’empare du sujet dans le livre Le Ras-le-bol des bébés zappeurs en 1989. A dire vrai, DBZ n’est pas la série la plus visée par le brûlot mais celle-ci reste comme le symbole le plus tenace de l’invasion massive des dessins animés japonais sur les écrans français. L’affaire revient sur le devant de la scène en 1996 au moment où la concession de TF1 à Bouygues faite par la droite plus tôt s’achevait. En août 1997, c’est fini pour le Club Dorothée et Dragon Ball Z sur TF1, Ségolène Royal vient pour sa part d’entrer au gouvernement.
Une passion saoudienne
Il n’y a pas qu’à Ségolène Royal que les dessins animés japonais donnent des hauts-au-cœur. En mars 2001, le mufti d’Arabie Saoudite émet une fatwa contre la série Pokémon. En cause : des symboles apparemment francs-maçons et sionistes disséminés ici et là. La peur de voir les jeunes Saoudiens s’intéresser à d’autres aires civilisationnelles n’a pas dû peu peser. Vingt-cinq ans plus tard, les mangas ont conquis l’Arabie Saoudite, à commencer par le prince Mohammed ben Salmane lui-même qui a découvert lors d’une discussion en décembre 2024 sa passion commune avec le président Macron. Pour le parc de Cergy-Pontoise, c’est donc le fonds souverain d’investissement saoudien Qiddiya, créé en 2016, qui financera le projet gigantesque. Un choix de partenaire curieux, quand on se souvient de la propension du régime saoudien à faire ressortir d’un consulat des journalistes en plusieurs morceaux. Une annonce qui fait suite à celle du rachat du géant du jeu vidéo nord-américain Electronic Arts. Une décision qui interroge sur le plan théologique, quand on connaît l’hostilité de l’islam wahhabite à l’égard des représentations humaines et animales. Ainsi, une fatwa du Comité permanent saoudien de l’ifta a longtemps considéré comme illicite la photographie des êtres animés. Peu importe. Mohammed ben Salmane a décidé de faire du divertissement et des industries numériques des leviers de la transformation économique de son pays. Finalement, le produit culturel japonais autrefois décrié devient trente-cinq ans plus tard un instrument de diplomatie, d’investissement et même de la modernisation saoudienne.
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