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Des saintes, des cris et des rires nerveux

« L’Annonce faite à Marie ». Un opéra mystique au Théâtre du Châtelet


Des saintes, des cris et des rires nerveux
Mara Vercors (Sophia Burgos) et Violaine Vercors (Raphaële Kennedy) © Thomas Amouroux - Théâtre du Châtelet

Tiré de la pièce de Paul Claudel et créé en 2022 à l’Opéra de Nantes, puis à ceux d’Angers et de Rennes, l’ouvrage lyrique de Philippe Leroux est mis en scène par Célie Pauthe. « L’Annonce faite à Marie » au Châtelet fascine par son esthétique hors du temps et sa musique troublante, mais dérange, fait fuir une bonne partie du public et interroge cruellement la possibilité même de transformer Claudel en opéra.


La Cage aux folles à l’affiche en décembre, L’Annonce faite à Marie en janvier, Jean Poiret précédant Paul Claudel : qui serait d’assez mauvaise foi pour reprocher au Théâtre du Châtelet une programmation monochrome ? 

Le grand écart est tel qu’on pourrait plutôt dénoncer un éclectisme erratique, un programme parfaitement incohérent. De fait, il reflète parfaitement la personnalité qu’on qualifiera de contrastée de l’actuel directeur du Châtelet, brandissant d’une part un catholicisme tapageur, affichant d’autre part une homosexualité militante. Une rareté assez piquante pour n’être pas saluée et qui au fond trouve ici son acmé.

Inutile de préciser que L’Annonce faite à Marie, programmée pour quatre représentations, fera beaucoup moins courir les foules que La Cage aux folles à l’affiche durant cinq semaines, avec prolongation à la Seine musicale : la France, fille aînée de l’Eglise, est aujourd’hui plus folâtre que confite en dévotion, plus encline à la farce qu’au mysticisme chrétien.

Couleurs tranchées, coupe vieillotte

Sur la scène du Châtelet, on se trouve incontinent transporté dans un autre temps. Un temps qui n’est pas d’ailleurs celui des cathédrales au cours duquel Claudel situe son drame. Mais, à la faveur de l’architecture singulière d’un décor d’une extrême sévérité, clos sur lui-même ou parfois s’ouvrant sur de vastes paysages de cultures céréalières, comme on en trouve aux environs de Chartres, du fait aussi des costumes d’Anaïs Romand, aux couleurs tranchées et à la coupe vieillotte, on est confronté à une vision du Moyen Age semblable à celle qu’on aurait pu proposer sur les scènes alors novatrices de la première moitié du XXe siècle. Sentiment étrange et pas du tout désagréable que de contempler un exemple de modernité relevant d’une époque largement révolue, comme si les auteurs du spectacle, à la façon de la Belle au bois dormant, s’étant assoupis durant près d’un siècle, reproduisaient à leur éveil une esthétique en vogue avant leur endormissement.

Solistes de l’Ensemble intercontemporain

Séduisantes, très séduisantes même, les premières mesures de l’opéra de Philippe Leroux donnent corps à un univers d’abord nimbé de mystère. Et nous plongent aussitôt dans un climat très tendu, dans un climat de drame. La musique expose des sonorités qui, elles aussi, évoquent une modernité d’un autre temps, une modernité d’avant-guerre ou d’immédiat après-guerre. Comme si, là aussi, le compositeur s’était longuement assoupi et réapparaissait en n’ayant rien oublié de son époque. Alors que ressurgissent dans sa partition de lointaines réminiscences du Pierrot lunaire de Schönberg, créé en 1912 à Berlin, l’année même où à Paris L’Annonce faite à Marie était mise en scène par Lugné-Poe au Théâtre de l’Œuvre, accompagnée d’une musique de Vincent d’Indy. 

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Exécutée par une huitaine de solistes de l’Ensemble intercontemporain placés sous la conduite d’Ariane Matiakh, la partition de Philippe Leroux pourrait être belle, éloquente même. Mais le traitement des voix est la plupart du temps assez rude, sinon infiniment éprouvant. Ce chant parlé, ces voix délirantes semblent bien mal traduire les inflexions du texte. On le torture avec des stridences, des accents gutturaux, des grincements, des dissonances appuyées. Et, chez Mara la Noire, avec des chevrotements de possédée qui virent parfois à la caricature. En prétendant dévoiler l’obscurité de son âme, la violence de sa haine, l’emprise du mal qui l’habite, ces chevrotements ont un effet désastreux. Ils font irrémédiablement sourire ou ricaner, là où les imprécations de la sœur venimeuse devraient impérativement nous glacer.

C’est cela sans doute qui a poussé d’innombrables spectateurs, douloureuse hémorragie, à quitter la salle dans la première heure d’un ouvrage qui ne dure pas loin de trois heures. 

Claudel en voix off

Pour qui aurait la fantaisie de vouloir entendre le texte de Claudel, l’entreprise est quelque peu téméraire. Chantés ou psalmodiés, parlés ou éructés, les mots demeurent généralement inaudibles. En revanche, il faut s’appuyer par moments la voix antipathique de Claudel, cette voix de nanti solennel captée par des enregistrements de jadis, et qui, diffusée tout au long de l’ouvrage, semble en commenter l’action. 

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Voix parlantes voix chantantes, « parlé chanté » cousin du « Sprechgesang » de l’Ecole de Vienne, les effets vocaux accompagnant ce qui subsiste du texte de Claudel ne portent guère au mysticisme et sont difficilement émouvants, n’en déplaise aux thuriféraires de cette Annonce faite à Marie qui se répandent en termes admiratifs. Et sur le plan dramatique, la version lyrique est bien peu convaincante en regard de la version théâtrale.

Une sainte résolument professionnelle

Pour les interprètes, la partie vocale doit être extrêmement difficile à exécuter en l’absence de ligne mélodique franche imposée par les instruments. Dans le rôle d’Elisabeth Vercors, Els Janssens est la plus convaincante d’entre tous parce qu’elle y répond avec un naturel, une humanité qui donnent chair à son personnage. Incarnant la figure ingrate de la sœur de Violaine, cette Mara la Noire dévorée par la jalousie la plus tortueuse, par une haine criminelle envers celle dont la bonté et le rayonnement lui sont insupportables, Sophia Burgos est aussi remarquable comme actrice alors qu’elle n’est guère aidée par les excès vocaux qu’on lui impose. Fallait-il alors que la sainteté de Violaine s’exprimât par des regards extatiques, des langueurs, des soupirs saint-sulpiciens ? Raphaële Kennedy, en incarnant Violaine, se précipite tête baissée dans un expressionisme de cinéma muet qui a fait jadis, il est vrai, quelque effet dans les sacristies ultramontaines ; dans un mysticisme de théâtre de patronage où faire chavirer son regard vers le ciel en adoptant des airs languides de vierge immolée relevait de la panoplie obligée pour toute sainte ou bienheureuse résolument professionnelle.

Réduite à six personnages, la distribution comprend encore la belle et solide présence du baryton Marc Scoffoni incarnant Anne Vercors, père de Violaine et de Mara ; celle de Vincent Bouchot en Pierre de Craon ; celle enfin de Charles Rice qui dessert avec beaucoup de bonne volonté le rôle déjà peu reluisant de Jacques Hury. 

Il est permis de penser que cette Annonce faite à Marie ne fera pas nécessairement la belle carrière de Carmen sur la scène lyrique mondiale. Les filles perdues, même si on le déplore à juste titre dans les réunions paroissiales, auront toujours plus de succès que les saintes en épectase. Mais qui sait ? Malgré le génie de Bizet, Carmen avait été violemment désavouée à sa création, quand aujourd’hui c’est l’opéra, dit-on, le plus joué au monde.


L’Annonce faite à Marie.
Théâtre du Châtelet. Dernière représentation le mardi 3 juillet 2026.

de 10 à 99 €



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