
Les spectateurs ont tous fini dans le film mythique de Jean-Pierre Merville, Le Cercle rouge, sorti en 1970. Et si ce n’est pas dans une salle de cinéma, ce fut à la télévision. De génération en génération, nous avons transmis nos émotions après avoir vu ce chef-d’œuvre shakespearien, et surtout après avoir compris que nous étions tous coupables. Comme les quatre principaux protagonistes du film, nous avons compris que nous nous retrouverions un jour dans ce cercle-là parce que la vie conduit à un rendez-vous dont nous ignorons tout. Rendez-vous dicté par les lois de la tragédie, avec ou sans les dieux aux commandes. Le génial et atrabilaire Melville, en Stetson et Ray-Ban, qui se rêvait Américain, l’Amérique de Gary Cooper et Henri Fonda, celle de la classe et du désabusement discret au coin des lèvres, savait que la philosophie existentielle pouvait se résumer à ce rendez-vous inéluctable. Le 2 août 1973, Melville entre dans le restaurant japonais de l’hôtel PLM Saint-Jacques. Le cinéaste doit dîner avec Philippe Labro. Il n’en ressort pas vivant. Rupture d’anévrisme. À la fin du film, les quatre personnages sont réunis : Corey – Alain Delon – , Vogel – Gian Maria Volonté – , Janssen – Yves Montand – et Mattei – Bourvil. Seul ce dernier, commissaire intègre et énigmatique, ne meurt pas.
Une aventure
J’ai toujours eu un faible pour le personnage joué par Montand, peut-être parce que c’est Montand. Il est un flic ripoux tombé dans l’alcoolisme. Il habite un pavillon de banlieue, c’est une loque, il n’attend plus rien, seulement la revanche sur les « habitants du placard », bêtes immondes nées dans son cerveau imbibé d’alcool. Il accepte de participer au casse d’une bijouterie, place Vendôme. Pour cela il doit être clean, redevenir le tireur d’élite qu’il était pour tirer dans le mille et bloquer le système d’alarme. Il réussit, refuse le fric. Il meurt sur la pelouse d’une demeure bourgeoise, sapé comme un milord. Avant de crever, il lance à son ex-collègue Mattei : « Alors… Toujours aussi con dans la police, hein ? »
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Ces souvenirs, et tant d’autres, sont revenus à la lecture du livre de Bernard Stora, premier assistant sur le tournage du Cercle rouge. À l’aide des feuilles de service du film, précieusement conservées, il reconstitue la passionnante aventure du tournage. On entre dans le récit, dans lequel sont glissées certaines feuilles reproduites en fac-similé, et l’on découvre l’envers du décor, le off du film. Les anecdotes fourmillent pour notre plus grand plaisir. On apprend tellement de choses qu’il est impossible de les résumer. Il faut lire l’ouvrage qui se dévore comme un roman. C’est écrit avec précision, on frise l’épure, sûrement par respect pour l’esthète qu’était Jean-Pierre Melville. On entend ses coups de gueule, notamment contre Volonté, imposé par les producteurs italiens. On dîne avec lui, sur le bord de son lit, à 1 heure du mat, rue Jenner, dans ses studios. On est témoin de ses doutes, de sa mégalomanie, de « son incommensurable orgueil », de sa lucidité – il savait que le scénario était parfois faible. Bernard Stora, à propos de Melville, lâche : « Alliant le charme et la cruauté, aimant rire et glaçant, grand seigneur et mesquin : on n’en finirait pas de pointer ses contradictions. C’était un précurseur nostalgique du passé, un imposteur sincère, un harceleur, un despote en même temps qu’un homme intègre et profondément généreux. » Un artiste, quoi.
Bourvil métamorphosé
Et puis, il y a la prestation de Bourvil, le fameux commissaire solitaire aimant les chats – ceux du réalisateur. Ce n’était pas le premier choix de Melville. Il avait d’abord pensé à Lino Ventura. L’acteur italien pouvait en effet paraître plus crédible. Mais il était fâché avec le cinéaste de L’Armée des ombres. Et un Lino en colère ne revient jamais sur sa décision. Alors ce fut Bourvil, le comique fragile et tendre, faussement benêt, avec son accent trainant. Merville l’a métamorphosé. Atteint d’un cancer de la moelle osseuse, incurable, le visage émacié, le risque est grand qu’il ne finisse pas le tournage. Le cinéaste lui fait porter un toupet, ce qui augmente la minceur du visage. Il exige qu’il porte des costumes confectionnés chez son tailleur. Il choisit pour lui chemises et cravates de chez Sulka. Le provincial Bourvil devient chic. Il lui achète un chapeau, lui qui n’en porte jamais. Bourvil se regarde dans une glace : il est ébahi avec le regard d’un gosse. Melville lui demande d’éluder certaines voyelles, c’est un coup de génie, ça transforme sa diction. Stora raconte : « Je n’ai jamais entendu Melville donner la moindre indication à Bourvil, mais sur ce point, il ne transige pas et le corrige systématiquement. » « Ce n’est » devient « C’n’est ». Bourvil ne peut plus faire le pitre ; il doit se concentrer en permanence. « Bourvil ne pense pas à jouer, il ne se préoccupe pas d’être ‘’naturel’’. » Dernier grand rôle, rôle magistral. Bourvil gagne un prénom, le sien. Au générique, il est André Bourvil. L’acteur ne s’est jamais plaint, malgré la souffrance et la fatigue. Il a serré les dents. Quand tous les autres sont morts, dans le cercle rouge, Bourvil dit à son adjoint : « Vous savez comment j’ai fait pour résoudre cette affaire ? Eh bien, tout simplement en appliquant la… » Et l’acteur se met à chanter son grand succès d’après-guerre. : «… la taca-taca-tac-tactique du gendarme, c’est de bien observer sans se faire remarquer… » La dérision pour faire un pied de nez aux acteurs qui se la pètent un peu trop. La caméra continue de tourner. Melville a oublié de dire « Coupez ! » On peut voir la séquence sur YouTube. Sept mois plus tard, André Bourvil est emporté par la maladie. Seul personnage sortant vivant du cercle rouge, il était en réalité un mort en sursis.
Bernard Stora, Dans le Cercle rouge, le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour, Denoël. 432 pages
Dans Le Cercle Rouge: Le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour
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