image : aforgrave (Flickr)

Quelle année que l’année 2011, si on n’y pense ! Douze mois qui ont changé la face du monde… On n’avait pas vu ça depuis 1989, au moins. Vous aurez beau dire que l’on dit cela de toutes les années, que l’on manque de recul, tout de même, à feuilleter les suppléments rétrospectifs des différents journaux, on sent bien qu’il y a trop plein d’événements, un vrai trop plein planétaire.
Prenons-en quelques uns.

Plus rien ne sera jamais comme avant, par exemple, dans les pays arabes. Le printemps est passé par là et quand bien même on s’inquièterait des montées islamistes dans des élections libres, on sent bien que des révolutions ne se font pas en un jour et qu’il a bien fallu quatre-vingt longues années à 1789 pour installer durablement la république, quelque part vers 1875. Et encore, on a eu des rechutes, notamment entre 1940 et 1944.
En plus, ce printemps arabe nous montre qu’il va devenir très compliqué de massacrer tranquillement chez soi :les téléphones portables, Twitter, Facebook réalisent pour le pire comme pour le meilleur la prédiction de Baudrillard qui voyait l’information du futur circuler de manière virale.

Pour le meilleur, l’héroïsme des manifestants syriens en direct, pour le pire le lynchage de Kadhafi.
D’ailleurs, 2011 aura marqué une singulière accélération dans la chute des dictateurs et montré que ceux qui font l’histoire choisissent ce qu’il convient de montrer et ce qu’il convient de laisser dans le mystère. Le corps ensanglanté de Kadhafi a un négatif, c’est le corps absent de Ben Laden et dans les deux cas, une utilisation stratégique de l’exposition de l’un et du refoulement de l’autre par les vainqueurs. Si tout n’est pas calculé à l’avance, on ne peut que constater la remarquable plasticité de notre morale sur ces questions-là. Une fois, je te tue et on ne voit rien. Une fois, je te tue et on voit tout. Une autre fois, je t’envoie devant la justice internationale et on ne voit pas grand chose (Mladic, Gbagbo).

2011, ce sera aussi l’année où nous aurons à nouveau appris que nos civilisations sont mortelles, comme le disait Paul Valery après 1918. Mais en 2011, les civilisations nous sont apparues comme mortelles à cause de la rencontre d’une nature en colère et d’un orgueil technologique inconséquent : Fukushima, c’est un tsunami et un accident nucléaire majeur. C’est l’horrible conjonction entre Tchernobyl en 1985 et l’Océan indien en 2004. Tous ceux qui ont vu les images et avaient lu par ailleurs des romans de science-fiction post-apocalyptique (ceux de John Brunner), par exemple voient bien de quoi je veux parler.

2011 aura aussi connu un séisme qui n’a rien de naturel, celui d’une crise dans précédent due aux contradictions de plus en plus manifestes entre les intérêts des marchés financiers et ceux des peuples. 2011 aura fait accepter aux Etats des limitations sans précédents de leur souveraineté, des politiques uniques, forcément uniques, pour tenter de juguler une Dette qui demeure tellement abstraite pour les gens sauf quand on leur explique que c’est à cause de cette Dette que la génération de leurs enfants sera moins éduquée, soignée que la précédente, qu’ils connaîtront le chômage de masse ou les salaires de la précarité.

Comment s’étonner alors de cette révolte mondiale de la jeunesse, des indignés ? Moquons-les dans leur naïveté idéologique, raillons-les en en parlant comme des gosses de riches devenus moins riches, il n’empêche qu’ils ont été partout, de New York à Tel-Aviv en passant par Athènes, Madrid ou Rome, une grande bouffée d’air frais, la preuve presque poignante que l’électrocardiogramme de la désobéissance civique n’était pas désespérément plat.
Les Français, eux, se seront trouvés à l’honneur en inventant non pas la mondialisation de l’économie mais la mondialisation du scandale sexuel. Clinton et Monica Lewinsky battus à plat de couture, plus de Unes que pour le 11 septembre ! Il ne s’agit pas ici d’épiloguer sur les suites nationales de cette affaire mais de constater qu’elle aussi marque apparemment un point de non-retour dans la façon dont on considèrera les rapports entre le sexe, le pouvoir et l’argent, c’est à dire sous le prisme d’une transparence totale, un rien terrifiante.
Et pourtant, comme chaque année ou presque, je me pose une question simple : et si nous étions passés à côté de quelque chose ? A côté d’un événement vraiment considérable mais dont personne n’a pu deviner l’importance décisive.
Dans Deux heures moins le quart avant Jésus Christ de l’indépassable Jean Yanne, on voit à la fin du film Ben Hur Marcel interprété par Coluche s’exclamer devant les informations : « Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre qu’un môme soit né dans une étable à Bethléem ? »

J’aime imaginer que dans quelques siècles, 2011, au bout du compte, restera comme l’année de la naissance d’un nouveau penseur qui ne se contentera pas d’interpréter le monde mais de le changer. Ou bien que ce sera dans l’obscur laboratoire d’un chercheur brésilien que la première étape vers un remède universel sera accomplie. Ou encore qu’un poète aura écrit, quelque part dans une ville d’importance secondaire, le plus beau poème de tous les temps, un poème de voyant qui réenchantera le monde. Et pourquoi pas qu’aura été découverte la nouvelle source d’énergie qui nous permettra d’aller croître et multiplier dans les étoiles, loin, très loin du pessimisme pré-apocalyptique et décroissant qui est le nôtre aujourd’hui. Alors écoutez et lisez bien les brèves dans les média. Si ça se trouve, vous serez le premier à détecter l’essentiel dans l’accessoire. C’est tout le mal que je vous souhaite pour 2012.

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