(Photo : Hannah Assouline)

On a tout à fait le droit de ne pas aimer Eugénie Bastié et d’être en désaccord profond avec ses idées. Mais cela n’affranchit pas nécessairement de tout effort d’analyse ou d’argumentation. Dans son papier consacré à la journaliste et paru la semaine dernière, Libération nous en a davantage appris sur les méthodes d’une certaine presse qu’il ne nous a fait connaître l’auteur d’Adieu Mademoiselle.

« Certitudes datées », « idéologie naphtaline », « discours décliniste »… Dès la fin du premier paragraphe, Eugénie Bastié est discréditée, non pas par l’incohérence de ses idées, encore moins par des contre-arguments (quasi inexistants tout au long de l’article) mais simplement parce que les idées qu’elle défend ne sont pas modernes. Sous prétexte que tout n’était pas « mieux avant », tout serait nécessairement mieux maintenant ? Aucun retour en arrière, dans aucun domaine que ce soit, ne pourrait jamais être judicieux ? Tout pas en avant serait infailliblement une avancée ?

C’est ce que suggère implicitement le quotidien lorsqu’il qualifie la journaliste d’« étoile montante de la réacosphère ». D’emblée, on comprend que ce qui intéresse Libération n’est pas de savoir si Eugénie Bastié a des idées, encore moins de chercher à comprendre si celles-ci sont défendables, mais plutôt de la classer dans un groupe inventé de toutes pièces afin de savoir si celle-ci en est une « figure ».

C’est ainsi que chaque question censée servir de problématique au journal est en réalité biaisée et s’apparente davantage à une question rhétorique qu’à une tentative de réflexion : « Deuxième question : à quoi sert Eugénie Bastié ? » Outre qu’on pourrait se poser la même question au sujet de la journaliste chargée de pondre ce papier et de toute personne vivant sur terre si l’on est pourvu d’un tant soit peu d’humilité, le sous-entendu donne le ton : Eugénie Bastié ne sert pas à grand-chose, sinon à faire figure de « bonne cliente », « dans l’air du temps » si l’on en croit Libé.

Un pensée non-binaire, c’est si compliqué…

Mais ce sont sans doute les critiques sur le livre de la journaliste qui en disent le plus long sur les pratiques de certains médias. « Le résultat est un gloubi-boulga pernicieux », commente la journaliste en charge du papier, Johanna Luyssen, avant de préciser : « Que comprendre de ce mélange troublant droite-gauche-chais pas quoi, Houellebecq et Bernanos, Elisabeth Lévy et Finkielkraut, Muray et Michéa, le tout saupoudré d’idéologie post-Manif pour tous mais aussi de décroissance ? »

Il semble, en réalité, que le « gloubi-boulga » soit moins provoqué par le livre que par la difficulté pour Johanna Luyssen de comprendre une pensée qui ne soit pas binaire. Qu’on ne puisse pas avoir des idées de droite sur tous les sujets alors qu’on est catholique et qu’on travaille au « Figaro », ça échappe complètement à l’esprit de logique de la journaliste qui voulait pouvoir remplir toutes ses cases pour mieux caricaturer Eugénie Bastié et lui reprocher ainsi d’être une caricature.

Libération ne peut envisager ce mélange que comme un calcul « pernicieux ». Si l’on « saupoudre » ses idées réactionnaires d’idées plus modernes ou plus progressistes, ce ne peut être que dans l’unique but de mieux faire passer les premières.

Cette manie de remplacer les arguments par des listes est également caractéristique de notre époque pour laquelle la respectabilité a priori de l’interlocuteur prévaut sur son discours. On se contente de placer des noms les uns à côté des autres, en espérant que la seule évocation de certains d’entre eux au côté de celui de la journaliste suffise à effrayer les potentiels lecteurs.

Heureusement, la conclusion du papier, qui révèle l’attitude d’Eugénie Bastié à la fin de l’entrevue avec sa consœur de Libé, nous met d’accord sur un point avec l’auteur de l’article : « Touchante, [Bastié] hasarde un : “j’espère que je vous ai convaincue”. Le plus effrayant étant qu’elle paraît sincère. » On ne peut qu’abonder dans le sens de Johanna Luyssen : quelle naïveté en effet d’avoir pu penser qu’un débat d’idées pouvait influencer une opinion et qu’un journaliste de Libé pourrait, ne serait-ce que sur un sujet, tomber d’accord avec un représentant de la « réacosphère » !

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » disait Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Grâce à nos médias, aucun risque : nous avons les deux pieds sur terre.

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