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Moutarde, conducteurs de bus, assistantes maternelles, médecins…

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© SVEN HOPPE / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Moutarde, conducteurs de bus, assistantes maternelles, médecins… La société française assiste à un surprenant retour de disettes. Concernant la médecine, certaines normes administratives annihilent tout espoir d’un retour à la normale. Démoralisant!


Nous affrontons en France des pénuries de toutes sortes, inédites depuis bien des années. Le grand petit sujet de l’été aura été la disparition de la moutarde, un produit peu coûteux d’un usage quotidien dans toutes les classes de la société. Quand on trouve un pot sur une étagère, aussitôt on l’achète, en souriant de l’aubaine, mais c’est bien rare. Autre disette chronique, celle des autobus parisiens : officiellement ils existent toujours mais il faut les attendre 25 minutes, 40 minutes, 50 minutes même, en pleine semaine pourtant, à des heures de grande activité urbaine. On nous dit que c’est parce qu’il n’y a plus personne pour les conduire. On manque aussi de personnels qualifiés pour s’occuper des petits enfants dans les crèches. On manque de papier pour éditer des livres, de voitures, de matériaux de construction, de main-d’œuvre pour cueillir les fruits et récolter les raisins dans les vignes, d’eau pour arroser les cultures. Nous découvrons tous les jours des pénuries plus ou moins graves.

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Mais ce qui fait jour aussi, c’est la disette en médecins. Spécialistes comme généralistes, ville comme campagne ; même Paris est devenu un désert médical. Il faut attendre, attendre, des mois et des mois, puis finir par aller aux urgences (pour y attendre seulement de nombreuses heures). Les médecins disparaissent de notre environnement : les anciens finissent par prendre leur retraite, les jeunes diffèrent leur installation, attendent en faisant des remplacements. Le système ne les encourage pas à s’installer ; ils ont à faire face aux normes : cet été de jeunes médecins qui voulaient s’installer dans de petites villes ou à la campagne se sont vu opposer comme préalable par les ARS la mise aux normes des locaux en termes d’accessibilité et de sécurité. Ces mises aux normes sont très dispendieuses et les jeunes praticiens ont renoncé à s’installer, préférant continuer un exercice itinérant et moins responsabilisant. La mise en danger des populations par l’absence de médecins ou de soignants implantés est bien plus pénalisante et dangereuse que l’absence de normes ; celles-ci sont des critères théoriques pas toujours en prise avec les conditions réelles ; pour être utiles, elles ne sont pas indispensables dans une situation de réduction de l’accès au soin. Dans les hôpitaux occidentaux, la mise aux normes permanente absorbe une part prédominante des budgets aux dépens de l’investissement technique et du remplacement des matériels obsolètes.

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La rareté des médecins devient telle que l’HAS (haute autorité de santé) demande aux sociétés savantes de valider des algorithmes décisionnels permettant, devant un symptôme, de se passer de médecins, généralistes comme spécialistes. Ainsi la SFORL a été interrogée sur un algorithme destiné aux pharmaciens d’officine concernant les maux de gorge. Le propos est de permettre aux pharmaciens de prescrire directement, des antiseptiques, des antalgiques ou des antibiotiques, sans examen physique ni prescription médicale. C’est un processus grossier, un mode de prise en charge dégradé, qui risque de laisser passer des infections ou des tumeurs en l’absence d’examen direct compétent. Une société savante ne peut se résoudre à un tel mode de traitement probabiliste et non performant. Mais la réalité du désert médical est présente partout en France. Il est à souhaiter que les pharmaciens acceptant cette responsabilité aient l’intelligence d’orienter au mieux leurs clients d’officine et que les médecins surchargés aient le discernement pour examiner les patients ayant des symptômes signifiants.

Le problème est que le process et les arbres décisionnels (dit autrement, l’intelligence artificielle et les robots) ne remplacent ni l’intelligence clinique ni des années d’études médicales. Comme on ne peut tirer sur les céréales qui ne poussent pas par manque d’eau, pour les faire grandir, on ne peut faire surgir des médecins qui n’ont pas été formés. En attendant, il faut se montrer facilitateur et réaliste pour les médecins diplômés et compétents qui veulent s’installer ; il faut en finir avec une politique de santé et une inefficiente gestion par les normes.


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